LES DERNIÈRES ANNÉES DE M. DE LA MENNAIS. — SA MALADIE. — SA MORT
M. de La Mennais a passé ses dernières années dans un isolement presque complet. Comme le lion qui se sent mourir, il s'était retiré clans la solitude. Ce n'est pas que les dévouements lui ont manqué, mais il était las des hommes. Il avait éprouvé tant de déceptions ! C'est peut-être que si nul n'apporta plus de bonne foi dans l'affirmation de ses idées, nul aussi ne réunit plus de passion à une conviction plus sincère. Il me disait un jour : « Si j'avais à prendre un emblème de ma vie, ce ne serait pas le roseau qui plie au vent, mais le chêne brisé par l'orage. Je romps et ne plie pas. » Il disait vrai. Sa vie a été un long com-
bat, une lutte à outrance. Absolu dans ses idées, il raisonnait avec une logique aussi savamment membrée qu'une charpente de fer, a dit M. de Lamartine. Or, la logique, au service d'un esprit ardent, le conduit quelquefois au delà de la vérité. Dans l'étude de la société, il faut se garder de se laisser entraîner à la contemplation des idées pures, i^[ on veut éviter de graves mécomptes. En perdant de vue la terre, on oublie l'homme, et ses misères et ses passions, conditions de sa nature finie. Si triste que soit la réalité, à certains égards, il faut se résigner à y vivre plutôt que dans un monde idéal peuplé d'illusions et de découragements. Si des lois générales d'ordre et de justice régissent la société qui ne peut s'y soustraire, sans violer les lois mêmes de son existence, il faut reconnaître aussi que le progrès, par cela qu'il est une marche en avant et qu'il suppose un but à atteindre; — but indéfini quant à la connaissance et à l'incarnation de la vérité conçue dans les institutions, — implique un point de départ, et, par conséquent, une série d'évolutions successives accomplies par des êtres imparfaits. Il y a donc lieu de considérer non-seulement ce qui devrait être, mais encore ce qui peut être et de faire une large part à la faiblesse humaine.
Si étendue, d'ailleurs, que soit la vue de l'esprit, elle n'embrasse qu'un horizon borné, et il n'est pas de systèrae si bien coordonné qui ne renferme des énoncés faux et des principes contestables : l'erreur se mêle toujours à nos conceptions et à nos jugements. Il n'y a que la morale qui ail des règles précises. D'où il suit qu'il convient d'apporter une grande réserve dans l'application de théories auxquelles l'expérience seule donne une valeur appréciable. Vouloir les imposer comme étant l'expression absolue de la vérité, c'est prétendre à une infaillibilité qui n'est pas dans la nature de l'homme individuel, et mettre la passion au lieu de la raison.
M. de La Mennais ne s'est pas toujours assez déiîé de cette tendance, et, on le comprend, il était prêtre. 11 en avait conservé le caractère austère, l'esprit dogmatique et exclusif. Ses contradicteurs en religion, en philosophie, en politique, étaient à ses yeux des adversaires inintelligents ou de mauvaise foi. Il employait contre eux une rudesse de parole, une a -rimonie qui allait souvent jusqu'à l'invective; ce qui avaitfait dire àM. Royer- ('.ollard qu'aucun i)rophète de l'Ancien Testament n'avait maudit avec autant de véhémence. Quel- ({ues-uns de ses ouvrages, La Religion coiisidérce,
les Progrès de la Révolution, les Mélanges, les Lettres à l'archevêque de Paris, les Amschaspa)ids et Darvands surtout offrent, sous ce rapport, des pages inimitables. C'est l'exagération habituelle de la Chaire et de la polémique religieuse.
La prédication s'adresse à la foule, et elle cherche moins à convaincre la raison qu'à frapper l'imagination par des images émouvantes. M. de La Mcnnais a beaucoup prêché dans ses livres, et quand il parle au peuple, il use largement et quelquefois il abuse de ce procédé oratoire. Mais à celle éloquence passionnée qui est comme le cri de son àme indignée, il apporte un correctif puissant, le devoir. S'il condamne la souffrance que d'autres osent glorifier au nom de l'Evangile, s'il appelle de tous ses vœux les réformes qui doivent améliorer le sort des masses, il ne se lasse point de répéter que la plupart des maux qui désolent le monde viennent de l'oubli des lois morales, de l'égoisme, et qu'ils ne disparaîtront que par le perfectionnement spirituel, par la pratique de la charité et de la justice. S'il accorde au travail sa part légitime dans la production, il réserve celle de la propriété ; il combat avec force les théories qui portent atteinte aux lois sacrées de la famille. Il ne concentre pas les pensées et les désirs de
l'homme dans les jouissances malcriclles, dans ce monde des fanlômes qui passe; la vie humaine a une destinée plus haute, c'est l'élévation constante et progressive des âmes par la participation à la vérité qui est le souverain bien. Il apprend au peuple qu'il y a des joies de la conscience plus enviables que celles que donne la richesse; il le relève, il l'encourage, il lui enseigne avec onction, parfois avec sévérité, les vérités morales qui sont la règle et la consolation de la vie. Il a puissamment contribué à spiritualiser la démocratie, à élever ses principes à la hauteur des dogmes sociaux, à en faire la religion de l'avenir, et cela sera sa plus grande gloire.
Lorsque la révolution de 18-48 éclata, M. de La Mennais abandonna ses travaux philosophiques pour entrer dans la politique active. Dès le 27 février, il fonda le Peuple comtituant. Il siégea plus tard comme représentant de Paris à l'Assemblée nationale. Une manière différente de juger certains faits politiques nous sépara. Je pensais alors et je pense encore aujourd'hui qu'au lieu de se diviser et de se livrer à de vaines récriminations, les démocrates devaient s'unir pour défendre le gouvernement qui, attaqué de tous côtés par la réaction royaliste, ne pouvait lui résister que par
l'appui des citoyens dévoués à la république, quelle que fût d'ailleurs leur opinion sur des actes particuliers. Le Peuple constituant ne me parut pas suffisamment pénétré de cette idée, et je restai à l'écart. M. de La Mennais s'en offensa; il prit pour de l'indifférence ce qui n'était que l'acte réfléchi d'une conviction.
Survinrent les affaires de juin 1848. Pans l'appréciation de ce triste conflit, une considération doit, il me semble, dominer toutes les autres. Il existait une assemblée élue librement par le suffrage universel; l'attaquer, c'était violer le principe fondamental de la Révolution, la souvraineté du peuple. La minorité qui s'insurge commet un acte d'oppression contre la majorité; le devoir est de lui résister. Ce qui donne au système républicain une supériorité morale sur d'autres systèmes politiques, c'est précisément qu'en vertu de son principe, il exclut toute violence et que le progrès social est le résultat pacifique et régulier du progrès dans la connaissance. La minorité est libre comme la majorité dans la manifestation de son opinion, mais elle ne doit pas sortir des voies légales. C'est par la parole que la vérité se propage et non par l'épée. Admettre le contraire, c'est nier l'égalité et la liberté, le droit et la justice, etinho-
duire l'anarchie dans l'État. Ces raisons déterminèrent ma conduite. La légion d'artillerie, commandée par le brave et généreux Guinard, ce chevalier sans peur et sans reproche de la démocratie, paya de son sang son dévouement à la république. Je fus blessé dans ses rangs. L'ardeur du combat ne lui ût pas oublier les devoirs de l'humanité. Elle ne répondit au feu des insurgés qu'après avoir essuyé des décharges meurtrières et vu plusieurs des siens frappés à mort : elle releva les blessés, elle protégea les prisonniers, elle s'opposa énergiquemenl h tous acîes inutiles de violence; au courage du soldat elle sut unir le cœur du citoyen.
M. de La Mennais jugea les affaires de juin non au point de vue des principes, mais du sentiment. Sous cette impression, il y eut entre nous une explication après laquelle nous cessâmes de nous voir. Cependant je ne pouvais croire que des dissentiments purement politiques fussent de nature à mettre lin h nos vieilles et atïectueuses relations : je cherchai à les renouer. Une lettre que je reçus de lui, le 28 septembre 1848, me prouva que nous devions rester désormais étrangers l'un à l'autre; en la relisant, je m'en étonne encore. Je fus viveiiiciil peine ; je i'aurais été davantage
si ma conscience m'avait fait quelque reproche. Après tout, il est dans la vie des circonstances où l'on doit prendre conseil de soi-même et où l'on ne peut sans faiblesse se soumettre aveuglément au jugement d'autrui. Amiens Plalo, inagis arnica veritas. Je demande pardon au lecteur de l'entretenir de moi ; dans les débats judiciaires dont j'aurai bientôt à m'occuper, on a parlé à dessein, dans des termes vagues, de ma rupture avec M. de I,a Mennais, et cette explication m'a paru nécessaire :
« L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux, »
a dit un poète. On se console difficilement d'avoir encouru sa disgrâce.
Des amis sincères de mon oncle lui avaient donné le sage conseil de ne pas accepter le mandat législatif. Ils lui avaient représenté que, vu l'impossibilité physique où il était de se faire entendre à la tribune, son rôle à l'Assemblée devenait trèssecondaire; que c'était déchoir du rang qu'il occupait dans le parti républicain , et diminuer l'influence légitime *qu'il devait exercer; que sa tribune à lui était ses livres; qu'abandonner momentanément ses travaux philosophiques, c'était
s'exposer à les laisser inachevés; qu'il devait cependant tenir d'aulant piiis à les terminer que l'opinion démocralique incertaine entre une foule de systèmes incomplets et contradictoires, attendait de lui une solution qu'il lui avait laissé espérer; et, enOn que, même au point de vue de sa gloire, il était indispensable de mettre la dernière main à une œuvre, fruit des méditations de toute sa vie, et qui devait résumer et compléter ses travaux antérieurs. M. de La Mennais ne se rendit pas à ces observations, parce qu'il crut qu'il exercerait à l'Assemblée une influence utile. Il tenait aussi à faire accepter un projet de Constitution, auquel il accordait une grande importance comme manifestation de principes et comme application de théories particulières à introduire dans les institutions politiques et civiles.
Le rétablissement du cautionnement des journaux avait arrêté la publication du Peuple Constituant. Le dernier numéro eut du retentissement ; il parut encadré de noir. M. de La Mennais terminait ainsi son article du 11 juillet :
« Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps, notre feuille, enlevée des mains des
porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité. L'intention était claire ; on voulait à tout prix nous réduire au silence. On y a réussi par le cautionnement. 11 faut aujourd'hui de l'or, beaucoup d'or, pour jouir du droit de parler : nous ne sommes pas assez riches. Silence au pauvre. »
M. de La Mennais accepta, pendant quelques mois, la rédaction de la Réforme, et il consacra ensuite tout son temps à la politique de l'Assemblée. Il assistait ré2;ulièrement à ses séances bruvantes et stériles, protestant de son vote silencieux contre les violences de la réaction. Le coup d'Etat du 2 décembre le jeta dans un profond abattement. Il chercha dans l'étude une distraction à ses amères pensées. On ne lira pas, sans une douloureuse émotion, celte note relative à V Esquisse. Elle porte la date de mars 1852.
« Après une interruption de quatre années remplies d'événements mémorables, nous reprenons, avec une santé ofl'aiblie, des forces diminuées, le travail que des devoirs d'un autre ordre nous avaient obligé de suspendre. Averti par l'âge et les inQrmités que le temps nous presse, que pour atteindre le terme il faut se hâter, nous nous bor-
lierons à indiquer Irès-somiuairement la suite des idées dont le développement nous est désormais interdit. Il n'est demandé à chacun que ce qu'il peut, et quand la nuit approche, plutôt que de laisser inachevée l'œuvre du jour, l'ouvrier fidèle et prudent l'abrège. »
Hélas! l'heure de l'inspiration était passée; l'âme était brisée et la volonté trahie par les forces qui déclinaient rapidement. L'Esquisse d une philosophie n'a pas été terminée. Quelques chapitres inédits, écrits avant la révolution de 1848, seront publiés et resteront comme les pierres d'attente de ce magnitîque monument élevé à la gloire de l'esprit humain. Cependant M. de La Mennais ne pouvait pas rester inactif. Il acheva la traduction du Nouveau Testament dont il avait publié la première partie en 1846. Sa pensée se fixa ensuite sur la grande épopée du moyen âge, vers laquelle il s'était toujours senti attiré par une sympathie de destinée avec le grand poète florentin.
Comme Dante, M. de La Mennais avait commencé }»ar être guelfe avant d'être gibelin. Il combattit la Rome papale, la bestia senza pace ', non sous le voile symbolique des, initiés, mais à visage
» Inferno, Canl. 1, t. XIX.
découvert. Il lui opposa Tempire personnifié, non dans un homme couronné, mais dans le peuple. Comme Dante, il mangea le pain de l'exil sur la terre étrangère, et plus tard dans les murs d'une prison ; mais son grand cœur n'eut jamais de ressentiment contre sa patrie. Retiré en Angleterre, en 1815, il écrivait à mon père : « La scène politique s'obscurcit tous les jours. Dieu sait ce qui résultera de tout ceci. Les lettres de France ne sont pas propres à rassurer. Dans ces circonstances, je crois sage de ne pas me presser de prendre un parti. M. Carron pense de même; il attend, pour quitter l'Angleterre, qu'on ait au moins quelque espérance de paix. Je crains bien qu'on ne l'obtienne cette paix si désirée, si nécessaire, qu'après une nouvelle commotion. Tout semble nous y préparer. Nous avons un mois de septembre superbe ; mais il n'y a point de beau temps loin de son pays. Le nôtre est-il tranquille? a-t-il été bien foulé par les réquisitions, contributions, etc.? Je ne saurais penser à la France sans une tristesse profonde, et pourtant jene fais autrechose du soir au matin . Que Dieu la protège, et notre famille et nos amis. » — « La patrie, dit-il dans le Livre du Peuple, c'est la commune mère, l'unité dans laquelle se pénètrent et se confondent les individus isolés, c'est le nom
sacré qui exprime la fusion volontaire de tous les intérêts en un seul intérêt, de toutes les vies en une seule vie perpétuellement durable... A la patrie donc tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez, votre cœur, vos bras, vos veilles, et vos biens et votre vie. Qui hésite à mourir pour elle, celui-là est infâme à jamais. »
Comme Dante, il exposa ses ennemis au pilori de l'histoire ; mais, plus généreux, il n'y eut dans ses haines rien qui lui fut personnel. Comme Dante, il passa ses dernières années dans la tristesse ; il eut ses jours d'angoisses, mais une fermeté inébranlable le soutint toujours dans le rude combat de la vie.
« Et vous aussi, mon enfant, écrivait-il à un jeune homme qui l'avait fait le conûdent de ses peines, vous mêlez votre voix à cette voix solennelle de la nature humaine, qui traverse les siècles comme une longue et funèbre lamentation. Vous avec beaucoup souffert, vous souffrez beaucoup , et tout ce qui s'appelle homme souffre dans son corps, soufïre dans son âme, souffre non- seulement des maux qui ont un nom, mais de je ne sais quoi d'inconnu qu'il porte au dedans de soi ; et cela c'est la vie, et la beauté et la grandeur, l'ineffable grandeur de la vie. Car, est-ce donc qu'il
faillît se contenter de ce que dévore la faim de chaque jour, et encore sans la rassasier, de ce qui remplit le court espace entre le berceau et la tombe? Oh ! non, non. Une puissance bienfaisante nous force d'aspirer au delà. Et quelquefois cependant, séduits par de trop faciles illusions et rinexpérience du jeune âge , nous nous persuadons que ce bien si désiré est là tout près de nous, que nous allons le saisir, que nous l'avons saisi, et puis, tout d'un coup, comme dit Pascal, il échappe à nos prises, et nous reconnaissons tristement que ce n'était qu'une ombre. Alors le cœur déçu se trouble et s'affaisse dans son amertume, et parce que l'image vacillante de l'astre a disparu au fond des eaux qui le reflétaient passagèrement, nous cessons de croire à l'astre même. Levez-les yeux, mon cher enfant, vous le retrouverez plus haut. Il serait pourtant raisonnable de se demander si notre existence a un but, et quel est ce but. Ce but, certainement, ce n'est pas chacun de nous individuellement, car nous serions le centre de toutes choses, et si individuellement ce n'est pas chacun de nous, chacun de nous, pour être ce qu'il doit être, doit donc se proposer, en tout ce qu'il fait, en tout ce qu'il désire, un autre objet que soi : et voilà le devoir tout aussitôt qui s'élève
au-dessus de la vie et l'éclairé d'une nouvelle lumière, et la remplit de joies, sévères sans doute, mais profondes, mais inépuisables. »
C'est à ces sentiments exprimés avec un accent de conviction qu'il est impossible de méconnaître, qu'il faut attribuer la paix intérieure, la sérénité d'àme dont jouissait M. de La Mennais. Ses adversaires cbercbaient cependant à faire croire que telles n'étaient pas les dispositions de son esprit. Le bruit en était parvenu à Rome, et le père Ventura lui écrivait en 1847 :
« Mon très-cher ami et frère,
» Le livre que je vous envoie vous appartient. C'est le résumé de ces grandes et magnifiques doctrines que vos anciens écrits ont développées dans mon esprit. De malheureuses circonstances ont pu faire croire que vous avez oublié ces doctrines qui ont fait votre gloire et votre bonheur, ainsi qu'elles font encore le mien. Mais rien n'a pu me persuader qu'elles se soient effacées de votre noble cœur. La preuve de cela est que vous n'êtes pas, à ce (ju'on me dit, si heureux que je veux que vous le soyez et que vous méritez tant de l'être.
» J'ai aussi une ambassade à vous faire : c'est
de la part de l'ange que le ciel nous a envoyé, de Pie IX, que j'ai vu ce matin. Il m'a chargé de vous dire qu'il vous bénit et vous attend pour vous embrasser. C'est le bon pasteur qui cherche sa brebis; c'est le père qui va à la recherche de son enfant. Ainsi, je ne désespère pas de vous voir revenir à l'ancien drapeau pour combattre ensemble comme nous l'avons fait déjà à la gloire de la religion et au bonheur de la pauvre humanité. Dans cet espoir que je vous prie de ne pas ébranler en moi, je suis pour la vie votre très-affectionné ami et frère,
» Ventura.
» Rome, 10 août 1847. »
M. de La Mennais répondit de Paris le 8 novembre 18-47 :
« Comme après les preuves si nombreuses que vous m'avez données, mon cher ami, je n'ai jamais douté un seul instant de vos sentiments à mon égard, vous ne pouvez non plus douter de ceux que je vous ai voués depuis si longtemps et qui ne s'éteindront qu'avec moi. Mais, toujours unis par le cœur, nous avons cessé de l'être complètement par les convictions de l'esprit. Celles que vous savez être les miennes, et que vous ne
pouvez partager, je le comprends, sont mon être même, ma foi, ma conscience, et j'y trouve plus de paix et de bonheur que je n'en goûtai jamais en aucun temps de ma vie. Elles me consolent des maux présents par l'espérance, certaine à mes yeux, de l'avenir digne de lui, de sa puissance et de sa bonté, que Dieu prépare au monde. Il s'agite et se transforme sous sa main. Nous assistons à une grande mort et à une grande naissance : seulement nous voyons clairement la tombe et le berceau est encore voilé.
» Je prie de tout mon cœur celui qui dispose souverainement des choses humaines, do bénir les desseins qu'il inspirera lui-même au Pontife vénérable dont les peuples, en ce moment, encou ragent les efforts par leurs acclamations unanimes. La mission que la Providence a confiée à son zèle est immense. Il ne restera point en arrière, il marchera jusqu'au bout avec fermeté dans la route glorieuse ouverte devant lui. Veuillez meUreà ses pieds mes vœux et mes respects.
» lie petit livre qu'on m'a remis de votre part mérite toutes les louanges qu'il a reçues universellement. Je garderai le portrait ' comme un sou-
' De Pie IX.
venir précieux de Tarai cher et tendre à qui je suis heureux de redire avec quelle sincère et vive affection je lui serai toujours dévoué. »
Après avoir terminé la traduction de la Divine Comédie, M. de La Mennais en résuma l'esprit dans une Introduction qui doit être considérée comme son testament religieux et politique. Il avait le pressentiment de sa mort prochaine et il tenait à faire connaître sa suprême pensée, à ne laisser aucun doute sur sa persistance dans les doctrines démocratiques et anlicatholiques qu'il avait professées dans la dernière partie de sa vie. La maladie le surprit alors que quelques pages lui restaient encore à écrire. Le 16 janvier 1854, il fut obligé de prendre le lit. Dès le premier jour, il ne se fit pas d'illusion sur son état et il remit à chacun de ses exécuteurs testamentaires désignés, MiM. Auguste Barbet et Adrien BenoitChampy, un exemplaire de l'écrit suivant.