INSTRUCTIONS POUR MES EXÉCUTEURS TESTAMENTAIRES
« Je veux être enterré au milieu des pauvres, et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre.
» Moncorpssera porté directement au cimetière, sans être présenté à aucune église.
» On n'enverra point de lettres de faire part. On annoncera seulement ma mort à MM. Béranger, de Vitrolles, Em. Forgues, J. d'Ortigues, Montanelli et madame veuve EliedeKertanguy.
» Je défends très-expressément que l'on appose les scellés chez moi.
» Paris, ce 16 janvier 1854.
» F. La Mennais. »
M. de La Mennais remit en outre à M. A. Barbet une pièce ainsi conçue :
« Je déclare qu'il est de ma volonté expresse que mon ami, M. Barbet, reste seul uniquement charge de la surveillance et de l'administration de ma maison et de mes intérêts , y compris les visites.
» Paris, ce 16 janvier 1854.
» F. La Mennais. »
La maladie de M. de La Mennais, — c'était une pleurésie, — avait fait en peu de jours de rapides progrès. Dès qu'elle fut connue, elle donna lieu à
des préoccupations de diverse nature ; elle attrista ses amis, elle inquiéta le parti ultraraontain. On vit alors paraître chez lui les anciens amis, — c'est sous ce nom qu'ils se désignaient, — qui, depuis vingt ans, le poursuivaient de leurs calomnies et de leurs injures. Ils demandaient à être introduits et y mettaient une insistance d'autant plus extraordinaire que la plupart avaient complètement l'ompu avec mon oncle, que plusieurs l'avaient à peine connu et que d'autres même ne l'avaient jamais vu. On eut dit une place à emporter d'assaut. 11 n'est assurément rien de plus respectable que les convictions religieuses ou politiques, quand elles sont sincères ; mais encore faut-il qu'elles soient contenues dans les bornes des convenances sociales et de la tolérance. Le zèle ne doit pas aller jusqu'à vouloir forcer la porte de la chambre d'un malade, et violenter sa conscience. Les croyants sincères sont plus réservés, mais ils sont rares, j'entends ceux dont les actes sont en harmonie avec la foi. Chez beaucoup d'hommes , les apparences tiennent lieu de la relii^ion ; c'est un moven d'assurer son salut dans ce monde, sinon dans l'autre. Des esprits mal faits pourraient considérer celte tactique comme de l'hypocrisie, mettons-la sur le compte de l'habitude et du scepticisme.
« Nous prions par usage, dit Montaigne, et par coiisturae, ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prières, ce n'est enfin que mine, et me deplaist de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Grâces, et plus m'en deplaist-il de ce que c'est un signe que j'ay en révérence et continuel usage, mesmement quand je baille, et cependant toutes les autres heures du jour les voir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle de voir continuer des actions si diverses d'une si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'altération aux confins mesmes et passage de l'une à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourri.ssant en même gisle, d'une société si accordante et si paisible, le crime et le juge '. »
Donc certains dévots, vieillis dans les intrigues de la diplomatie, de la politique, de la Bourse et des sacristies, hommes de bien si oncques en fut, menant de front et à grandes guides, les affaires, les plaisirs et leur salut, avaient entrepris de ramener à Dieu un homme qui avait employé son génie à
' Essais, liv. l", cliap. 56.
le glorifier, et sa vie entière à la recherche de la vérité et à la pratique des austères vertus. — « Estil vrai, me demandait un ancien ministre, que M. de La Mennais ait défendu que son corps soit présenté à l'église, et qu'il veuille être enterré dans la fosse commune? — Sur ma réponse affirmative, il s'écria : « C'est impossible; quant à la religion, chacun en croit ce qu'il veut, ou plutôt ce qu'il peut ; mais il y a des formes à garder. Et Jeu Ilougcs, Monsieur, Jcs Ruiirjcs! fjiicl Iridniphe pour eux! «Voilà l'explication de bien des démarches.
En effet, la mort de M. de La Mennais, dans les sentiments qu'il avait manifestés à ses exécuteurs testamentaires, était un grave événement. C'était la sanction éclatante de ses doctrines, la preuve irrécusable de sa sincérité. Si M. de La Mennais a exercé une influence marquée sur les idées de son temps, il est destiné à en exercer une plus décisive encore dans l'avenir. Depuis la Réforme, c'est peut-être le plus sérieux adversaire du catholicisme. La philosophie du xviif siècle a été surtout une œuvre de destruction ; elle a déblayé le terrain sur lequel doit s'élever le nouvel édifice religieux. Le protestantisme avait conservé l'idée de l'ordre surnaturel; on la retrouve encore, quoique affaiblie, chez les écrivains les plus éminents de l'ège
— ir,3 —
qui nous a précédés. M. de La Mennais a combattu cette idée avec une grande force de raisonnement et de logique, et en a prouvé scientifiquement la fausseté. Il a déchiré le voile que la théologie avait placé entre Dieu et l'homme, en démontrant que la création est la réalisalion des idées divines, en vertu des lois éternelles de l'ordre; il a réfuté la notion absurde de l'arbitraire attribué à l'œuvre du Créateur, établi l'existence des rapports naturels et immédiats qui unissent à lui les êtres intelligents, et renversé le surnaturalisme qui, subordonnant la connaissance des vérités nécessaires à la révélation médiate et intermittente, porte atteinte à l'action souveraine de la raison et à la liberté de l'homme, et est la négation du principe même de la société, attendu que toute société a sa raison dans la société première des êtres contingents avec l'être infini, parce que les individualités finies ne peuvent s'unir que dans l'unité primordiale et infinie, et par leur tendance commune vers elle. In Deo vivimus, movcmur cl sumus.
M. de La Mennais a déterminé le critérium de la certitude et substitué la raison humaine dans sa plus large manifestation, la raison, non de l'individu, mais de l'espèce, à l'autorité de l'Église catholique qui devient alors une simple individualité
dans le sein de l'Eglise universelle de riiumanité. La souveraineté du peuple est une déduction rigoureuse de cette théorie générale qui comprend ainsi la société spirituelle, la véritable société, dont les deux formes, l'ordre religieux et l'ordre politique, sortent d'une même source : vastes rameaux du même arbre à l'ombre desquels doit s'abriter un jour le genre humain. Cette doctrine qui prend dans le passé les vérités relatives qu'il contient pour le rattacher au développement incessant de l'intelligence générale qui constitue le progrès, est la négation absolue du catholicisme et de la monarchie de droit divin, et on comprend l'immense intérêt que le parti ultramontain et royaliste avait à en atténuer la portée par une rétractation réelle ou apparente que l'on aurait obtenue et supposée, au besoin. Il n'a rien négligé pour qu'il en fut ainsi, et si ses tentatives n'ont pss eu le résultat qu'il en attendait, il ne faut l'attribuer ni à un défaut de zèle ni à un excès de délicatesse dans les moyens employés. On connaît sa maxime :
Selon divers besoins il est une science D'étendre les liens de noire conscience, El de reclifier le mal de l'aclion ^ Avec la purelé de noire intention.
Je ne confondrai pas avec ces honteuses ma-
nœuvres des démarches faites de la manière la plus convenable par d'honorables ecclésiastiques. Ainsi le curé de la paroisse se présenta deux fois sans être admis auprès du malade; il agissait d'après les ordres de l'archevêque. Le père Ventura et M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Louisd'Antin, pour lesquels M. deLaMennaisa toujours eu unealîectueuse estime, ne furent pas non plus reçus par lui. Mon oncle avait expressément défendu de laisser entrer un prêtre quel qu'il fût. En ce qui concerne le père Ventura et M. Martin de Noirlieu, il dit à M. Barbet, en présence de M. Benoit-Champy et de M. de Vitrolles, qu'il avait bien fait de les empêcher d'arriver jusqu'à lui ; que, dans toute autre circonstance, il les aurait vus avec plaisir, mais que, dans l'état où il se trouvait, leur visite faite le même jour, à un court intervalle l'une de l'autre, avait une signification qui no permettait pas qu'on fit une exception en leur faveur. M. de Vitrolles avait provoqué ces démîuciies. La position de M. Barbet devenait très-diflicile, en l'absence de la famille de .M. de La Mennais, qui ignorait sa maladie. Celui-ci l'avait bien charge du soin d'administrer sa maison et de régler les visites; mais son droit était discuté, contesté, et il a fallu foute son énergie pour repousser les as-
sauts qui, chaque jour, étaient livrés avec une ténacité sans pareille, f-es intrigues se raiiltipliaient et prenaient un caractère inquiétant. Il était évident qu'on voulait exercer une pression sur mon oncle, et ceux qui agissaient dans ce sens ou qui faisaient agir, répandaient le bruit qu'il était séquestré, gardé à vue par ttne troupe de prétendus amia qui se relevaient les uns les autres et ne laissaient ap prochcr de lui que leurs semblables. Voilà ce qu'on écrivait de Paris; je cite textuellement. La vérité est que les docteurs Rostan et Jallat avaient expressément interdit toute visite, et que les prétendus amisqui avaient bien voulu se rendre aux instantes prières de M. Barbet, MM. Henri Martin, Carnot, Montanelli , le nonce polonais Rarwowski , le général Ulloa, Armand Lévy et quelques autres personnes non moins recomraandablts, passaient tour à tour la nuit, non pas dans la chambre de M. de La Mennais, mais dans le salon, ne voulant pas l'abandonner sans surveillance aux soins de domestiques ni aux tentatives qui étaient faites du dehors. Dans la journée, quelques-unes de ces mêmes personnes avaient la bonté de se tenir à la maison. Le 29 janvier, je reçus à la campagne où je demeure, loin de Paris, une lettre que M. Béranger chargeait un ami commun de me transmettre. —
«Je viens devoir Rostan, disait M. Béranger; il désirerait que Blaize fût ici. La Mennais a toute sa lète ; mais ne serait-il pas convenable que son neveu fût là pour faire exécuter ses ordres, quels qu'ils soient. Si j'avais eu l'adresse de Blaize, je lui aurais écrit ; écris donc promptement, et, si tu veux, envoie ces quelques lignes. Rostan, malgré le mieux, craint des accidents que l'état du malade donne à redouter. » — Je partis le jour même et j'arrivai à Paris le 30 janvier.
J'abordai M. Barbet avec une certaine réserve; je n'avais fait que l'entrevoir avant 1848, et je l'avais mal jugé. Sous celte impression, j'ai été injuste à son égard, je lui dois une réparation et je suis heureux de trouver cette occasion de la faire spontanément et publiquement. C'est un très-galant homme qui a eu l'honneur de s'attirer la haine de la coterie qui voulait s'emparer de la maison de M. de La Mennais, dans le but de faire croire quand même à une rétraction impossible. Mes prévenlions ont cédé à l'évidence du dévouement le plus pur et le plus affectueux, d'un zèle qui ne s'est pas lassé, d'une fermeté calme et prudente, et d'une patience d'autant plus méritoire que, souvent provoquée par des procédés blessants, elle ne s'est jamais démentie. C'est à celui qu'il appelait à si
juste titre son ami, que M. de La Mennais a dû la tranquillité de ses derniers jours, et d'avoir été respecté dans sa personne et dans sa conscience.
On a beaucoup parlé et de diverses manières de M. l'archevêque de Paris à l'occasion de M. de La Mennais ; il me paraît nécessaire de rétablir les faits dans leur exactitude Je dois tout d'abord rendre hommage aux excellentes intentions de ce respectable prélat. M. de La Mennais était prêtre, et, pour tout catholique, il n'avait pas perdu ce caractère qui est indélébile. Bien que séparé de l'Eglise par ses convictions, il était donc toujours placé sous la juridiction spirituelle de l'autorité episcopale, et le droit de l'archevêque, comme son devoir, était d'intervenir. D'un autre côté, M. Sibour ignorait la position réelle de M. de La Mennais; les bruits de séquestration étaient arrivés jusqu'à lui, il y avait cru, et ceci explique la conduite qu'il a tenue dans cette circonstance, conduite dictée par les obligations de sa charge et aussi, j'en suis convaincu, par l'intérêt qu'il devait porter naturellement à un homme qui, dans d'autres temps, avait rendu de si grands services à l'Église.
Le 30 janvier, M. X. à qui mon oncle a toujours accordé une grande confiance, on ne peut
plus méritée, crut utile de se rendre, accompagné de deux autres personnes à l'archevêché. Il lit connaître la volonté formelle de M. de La Mennais de ne pas recevoir de prêtre et exposa qu'il y aurait peut-être quelque inconvénient à renouveler, pour le moment, des démarches qui pourraient être mal interprétées. L'archevêque répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire en envoyant le curé de la paroisse, et qu'il était décidé à une dernière tentative. — « J'ai fait écrire, dit-il, à M"" de Vaux. Elle se rendra chez M. de La Mennais; ccsl une femme résolue, vigoureuse, et elle arrivera jusqu'au lit du malade. M. X, observa que, vu l'état de M. de La Mennais, un acte de cette nature avait des dangers réels et engagerait la responsabilité du prélat. xM. Sibour, mieux renseigné, le comprit et dit à un ecclésiastique présent à la conférence, d'écrire sur-le-champ à M"* de Vaux de passer à l'archevêché avant d'aller rue du Grand-Chantier', et il ajouta avec quelque inquiétude : « Pourvu qu il ne soit pas trop tard! » Avant de se retirer, ces messieurs demandèrent ce qu'il y aurait à faire si M. de La Mennais venait à rétractation. Il fut répondu que le curé de la paroisse devait être
' Demeure de M. de La Mennais.
appelé s'il y avait urgence ; que, dans le cas contraire, on s'adresserait à l'ecclésiastique qui serait (lésignépar M. de La Mennais. On peut juger par ce récit que les personnes qui approchaient mon oncle étaient loin de chercher à agir sur son esprit dans un sens opposé aux idées catholiques; elles se tenaient dans une prudente neutralité, et c'était leur devoir.
Quand j'appris, le soir même, les détails de cette entrevue, je ne fus nullement alarmé. Il aurait fallu ne pas savoir tout ce qu'il y a d'élévation et de délicatesse dans le caractère de M"^ la baronne de Vaux, pour supposer qu'elle aurait pu se prêter à la démarche imprudente que l'on avait songé à lui contier. Elle-même connaissait trop bien M. de La Mennais pour ne pas ignorer quel en eut été le résultat. Née du mariage du conventionnel Tallien et de M"' de Cabarrus, morte princesse de Chimay, M"' de Vaux, veuve d'un officier supérieur de la garde de Charles X, a occupé dans le monde un rang distingué qu'elle devait moins à sa position personnelle qu'aux brillantes et solides qualités de son esprit, à la générosité de son cœur, à la fidélité de ses amitiés. Jeune encore, elle s'est retirée dans une communauté el a consacré à Dieu une vie toute remplie
de bonnes œuvres. Ses rapports avec mon oncle remontaient à une époque déjà ancienne, et elle lui avait toujours conservé un respectueux attachement et un de ces dévouements courageuv dont les femmes seules sont capables et qui ne sauraient être ébranlés ni par le temps, ni par les divergences de croyances religieuses ou d'opinions politiques, ni par ces mille accidents qui troublent si souvent les relations les plus étroites.
Le 1" février, M°"^ de Vaux vint prendre des nouvelles de iM. de La Mennais, elle n'insista pas pour le voir, elle pria seulement le docteur Jallat de lui remettre un billet dans lequel, lui rappelant les bontés et l'affection qu'il avait eues pour elle, elle lui demandait de lui permettre de le voir et de le soigner. Le 2 février, j'eus l'honneur de causer longuement avec M°" de Vaux de l'état de mon oncle, de la conversation tenue à l'archevêché, et elle voulut bien m'adresser le lendemain la lettre suivante qui résume parfaitement la situation à ce moment. Cette lettre est si honorable pour celle qui l'a écrite que je ne me fais aucun scrupule de la reproduire.
Paris, 3 février 1854.
« Je puis vous assurer de nouveau , mon cher
Blaize, qu'aucunes des démarches trop zélées ne sont parties d'aussi haut que vous le pensiez, et que de plus on n'en laissera plus faire de ce genre. Votre présence connue auprès de notre bien cher malade a suffi pour tranquilliser ses amis qui, dans leur zèle un peu inconsidéré peut-être, croyaient lui donner une preuve de leur dévouement. Je vous remercie, mon cher ami, de vous être assez rappelé de moi pour être sur que je ne me chargerais d'aucune mission de dévouement malentendu , et je me réjouis au contraire de mon vovage s'il a pu contribuer à arrêter celles que certaines personnes, par affection , avaient cru devoir s'attribuer. Notre cher malade, laissé à ses nobles sentiments, n'oubliera jamais, j'en suis sure, le caractère sacré dont il est revêtu, et Dieu fera le reste en lui.
» Je vous rappelle, mon cher Blaize, la promesse que vous m'avez faite de me donner des nouvelles de votre cher oncle. Dites-lui bien, lorsqu'il sera tout à fait rétabli, que j'ai un grand désir de le revoir, et qu'aussitôt qu'il partagera ce désir» je viendrai à Paris. J'ai eu aussi, mon cher Blaize, un grand plaisir à vous serrer la main ; il y a vingtquatre ans que nous nous connaissons, et cela compte dans la vie des gens de cœur.
» Je n'ai pas trouvé M. de Vitrolles chez lui, mais je pense qu'il viendra me voir ce soir.
» J'espère avoir de très-bonnes nouvelles du malade ces jours-ci, n'est-ce pas? »
Je conclus de cet honorable témoignage que si des tentatives de pression ont été exercées sur M. de La Mennais, ce n'est pas de la part des prétendus amis qui l'entouraient, et je ne saurais trop insister sur ce point, car il importe que l'on sache que l'illustre écrivain est mort comme il a voulu mourir. y
Le 31 janvier, son frère, le respectable abbé Jean de La Mennais, m'écrivait de Ploërmel (Morbihan) cette touchante lettre :
« Sur-le-champ, pars pour Paris, je teii conjure. Va, comme représentant la famille, auprès de ton pauvre oncle mourant, et fais de ton mieux dans cette douloureuse et si cruelle circonslance. Ne manque pas de concerter tes démarches avec M"'* Hélène et sa sœur ', avec M. de VitroUes et l'abbé Martin de Noirlieu. Hélas! hélas! je ne puis te rien dire de plus ; je n'ai que des larmes et des prières. »
Quelques personnes animées des mêmes senti-
' M"* Hélène de Cornulier el M™' de Grandville, nièces de M"» de Lucinière dont il sera parlé plus loin.
inenls et parmi lesquelles je citerai M. l'abbé Roherbacher, mort l'an dernier, qui avait entretenu autrefois de longues et intimes relations avec M. de La Mennais, et M. Ch. de Coux, un de ses collaborateurs les plus distingués de l'Avenir, venaient fréquemment s'informer de sa santé, et si elles exprimaient leurs regrets des dispositions si fermes de son esprit, elles respectaient sa volonté qu'elles savaient si sincère. D'autres personnes, parfaitement intentionnées d'ailleurs, se faisaient d'étranges illusions en se supposant capables de le ramener à des idées qui n'étaient plus les siennes. Si M. de La iMennais, en se séparant de l'Eglise, avait sacriûé ses convictions à la passion, je conçois qu'on eût pu espérer un retour à l'heure de la mort. Mais une telle supposition était une sanglante injure faite à son caractère ; c'était admettre qu'il avait consacré vingt ans de sa vie à soutenir sciemment des doctrines fausses, à outrager la vérité et à tromper les hommes. Or, il est évident pour quiconque a étudié avec quelque attention sa vie intellectuelle que son esprit a suivi une marche logique qui exclut toute préoccupation personnelle; que s'il s'est moditlé, c'est toujours en vertu du même principe posé par lui à l'entrée de sa carrière philosophique et dont sa foi dernière
— ir,5 —
était l'expression arrêtée et la rigoureuse conséquence. Que pouvaient donc sur lui des exhortations banales puisées dans les lieux communs de la théologie? Rien, si ce n'est de provoquer une réaction contraire à celle que l'on aurait désirée. Même au point de vue d'une rétractation possible, et, à cet égard, la plus grande latitude devait être et a été donnée, car la conscience ne relève que d'ellemême, le seul parti raisonnable à prendre était celui indiqué avec autant de bon sens que de délicatesse par madame de Vaux : laisser M. de La Mennaisàses nobles sentiments et a.tlendre que Dieu fît le reste en lui. Aussi la ligne de conduite suivie par M. Barbet et par moi a été de faire respecter sa volonté, de lui assurer sa liberté entière, absolue d'esprit et d'action, et de ne souffrir aucune pression de quelque côté qu'elle pût venir.
Madame de Kertanguy, ma sœur, que M. de La Mennais avait instituée sa légataire universelle, vint me rejoindre à Paris le 4 février. Elle descendit à l'Abbaye aux-Cois chez ses amies M"° Hélène de Cornulier et sa sœur madame de Grandville, que mon oncle avait connues enfants au pensionnat de l'abbé Carron. Leur tante , M"^ de Lucinière , avait été une amie dévouée de M. de La Mennais et de ma famille. C'était une
pieuse femme, d'une humeur vive et enjouée, qui réunissait à beaucoup d'esprit et d'instruction le cœur le plus aimant. Elle avait émigré au commencement de la révolution et s'était retirée en Angleterre. A son retour en France, elle avait fondé à Paris avec M"** de Trémereuc et de Villiers , sous la direction de l'abbé Carron , une maison d'éducation qui cessa d'exister à la mort de ce respectable prêtre. M"^ de Lucinière est décédée en 1844, après avoir donné, dans sa longue carrière, l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Son attachement pour M. de LaMennais est toujours resté le même, après comme avant sa scission avec Rome, mais elle espérait que cette scission ne serait pas définitive. L'idée d'être éternellement séparée d'une personne qui lui était si chère avait pour elle quelque chose de navrant, et elle m'avait fait promettre de la prévenir, si M. de La Mennais, qui ne la voyait plus que de loin en loin, tombait malade. Sainte amitié qui n'était pas limitée à cette vie fugitive, mais qui voulait revivre au delà du temps dans la patrie céleste. Mademoiselle de Lucinière avait en mourant recom- ■ mandé à ses nièces de faire ce qu'elle aurait fait elle-même pour réconcilier M. de La Mennais avec l'Eglise. Elles ont pieusement rempli ce devoir.
Dans un certain monde, on avait espéré que M"' de Rertanguy, dont les sentiments catholiques étaient connus, serait un utile auxiliaire du parti clérical, tout au moins un docile instrument. On ne complait pas sur son initiative, mais on pensait s'en servir comme d'une clef pour ouvrir la chambre du malade à ceux qu'il ne voulait pas voir. On s'était trompé. Si madame de Kerlanguy eût désiré voir son oncle changer sa résolution, elle lui portait trop d'affection et de respect pour se prêter à des manœuvres contre lesquelles d'ailleurs protestait sa loyauté. Aussilot que l'état de M. de La Mennais l'avait permis, elle avait été introduite et elle avait pu s'assurer que la séquestra tion dont on avait dit qu'il était l'objet, n'existait que dans l'imagination de tètes folles ou dans les bruits répandus à dessein par ceux qui avaient intérêt à y faire croire. Madame de Grandville était aussi entrée chez M. de La Mennais et elle avait pu acquérir la même certitude.
Cependant les sourdes menées allaient toujours leur train. Les femmes avaient pris le rôle le plus actif; les couvents fournissaient leur contingent. On multipliait les démarches auprès des personnes que l'on supposait pouvoir exercer quelque in- , fluence, auprès des médecins et des amis, on écrivit
jusqu'à M. Béranger. Celui-ci, retenu par un mal de jambe, ne pouvait sortir; il faisait prendre des nouvelles quand je n'allais pas lui en porter. Malgré l'empêchement qui le clouait sur son fauteuil, il aurait voulu visiter mon oncle; le docteur Rostan ne le lui permit pas, il le pria, au contraire, de s'abstenir. « On me harcelle, lui dit-il, pour voir La Mennais, je ne puis l'accorder, il est trop affaibli. Rendez-moi le service de ne pas insister; quand je dirai que je vous ai refusé, on comprendra que toute visite est impossible. » M. Béranger se résigna; il n'a pas vu M. de La Mennais pendant sa maladie.
Après de longs jours passés dans l'inquiétude, l'espoir vint, un moment, nous consoler. Une amélioration très-sensible s'était manifestée et les accidents que l'on avait redoutés du côté de la poitrine paraissaient conjurés. Le malade élaiî entré en convalescence, il prenait quelques aliments et on crut que le temps, les soins et de grands ménagemenis rétabliraient les forces. Les anciens amis avaient disparu, M. de La Mennais revenant à la santé ne leur imporlaitguères. M. Barbet ne jugeant plus ma présence nécessaire et ma sœur restant à Paris, je retournai à la campagne. Contre notre attente, la faiblesse persista ; M. de La Men- ,
— 1fi9 —
nais elait épuisé. Une dernière crise se déclara le '2Q février. Ne m'étant pas trouvé à Paris aux derniers instants de l'illustre écrivain, je me bornerai à reproduire textuellement un procès- verbal dressé peu de jours après sa mort par plusieurs de ses amis qui y avaient assisté.
« Le dimancbe 26 février 185i , Josepb Montanelli et Armand Levy, qui avaient passé la nuit chez M. La Mennais, et Henri Martin qui était venu le matin de bonne heure, se trouvaient tous les trois dans la chambre près le salon, quand, sur les une heure et demie de l'après-midi, Auguste Barbet, sortant de la chambre du malade, les appela et les y fit rentrer avec lui.
» M. La Mennais, préoccupé des tentatives qui avaient été faites durant sa maladie pour l'amener à rétractation, et craignant qu'on n'exerçât une pression sur sa légataire universelle en éveillant des scrupules de conscience de nature à empêcher l'exécution de sa volonté, avait voulu écrire quelques lignes à la suite de son testament. Ne l'ayant pu, il les dicta. Henri Martin les lui relut. Il dit : « Le commencement est bien, » indiqua une correction de style dans le milieu , puis approuva le tout. Henri Martin les recopia, les lui relut, et il persista. Sur la demande que
lui firent Auguste Barbet et Henri Martin . s'il voulait qu'on appelât un officier public pour donner à cette disposition une forme autbentique, M. La Mennais dit que c'était inutile, que pour sa nièce une obligation même purement morale suffisait. Il prit la plume, se souleva, pria Henri Martin de tenir le carton, et signa. En entrant dans la chambre, Auguste Barbet s'était placé debout au pied du lit ; Henri Martin s'était assis à la tète, Armand Lèvy à côté d'Henri Martin près de la porte du salon ouverte, et, derrière Armand Lévy, Joseph Montanelli , de façon à ne point voiler la lumière de la croisée unique qui éclairait la chambre et l'alcôve.
)» Nous retournâmes tous les quatre dans la chambre du fond, afin que le malade pût reposer un peu. Vers les trois heures, le docteur Jallat nous dit qu'il trouvait M. La Mennais très-mal. Aussitôt Auguste Barbet envoya chercher la nièce de M. La Mennais à l'Abbayeaux-Bois par M. de Coux. Nous entrâmes dans la chambre du malade ; la respiration était difficile. Nous étions depuis quelques instants âge nouilles près de son lit, quand tout à coup, attachant sur nous un regard fixe et long, et près-
sant la main aux deux plus proches, il dit : « Ce sont les bons moments » L'un de nous lai dit : « Nous serons toujours unis avec vous. » Il répondit, en faisant un signe de la tète : « C'est bien, nous nous retrouver... » David d'Angers arriva et resta quelques instants. Puis survint Carnot, qui avait passé toute la nuit précédente chez M. La Mennais, et, presque en même temps, la nièce du malade. Sa première parole fut : <( Féli, veux- » tu un prêtre ? Tu veux un prêtre, n'est-ce pas? » M. La Mennais répondit : « Non. » La nièce \ reprit : « Je t'en supplie. » Mais il dit d'une voix plus forte : « Non, non, non ; qu'on me laisse en ' » paix. » Ln peu après, la nièce s* étant approchée j du lit, et ayant dit : « N'avez-vous besoin de rien?» il dit d'un ton mécontent : « Je n'ai besoin de » rien du tout, sinon qu'on me laisse en paix. » Ayant dit : « Madame , » la nièce crut qu'on l'appelait; il dit : «Non. » Sur sa demande si c'était la garde qu'il voulait, il dit : « Oui. » Henri Martin et Carnot rentrèrent dans le cabinet de travail. Quand vint M"^ de Grandville, elle s'approcha du lit et dit : «Je suis Antoinette; me reconnaissez- » vous? » Il dit : « Parfaitement, je suis bien aise » de vous voir. . . mais j'ai affaire avec mes amis. » La nièce et son amie ayant promis de ne plus faire
aucune tentative, elles restèrent au bout du canapé à prier. M. La Mennais se sentait mourir; il dit n l'un de nous : « Ce sera pour cette nuit, ou » pour la prochaine. «
» A cinq heures moins un (juart, Armand Lévy étant près du lit, M. La Mennais lui dit : « 11 » faudrait aller trouver M. Emile Fondues, rue de )) Tournon, 2, pour lui dire de venir me voir de- » main matin ou plutôt ce soir. » Armand Lévv répéta cette parole à Auguste Barbet, et Carnot partit pour la rue de Tournon avec Henri Martin, et revint avec Emile Forgues sur les cinq heures et demie. Auguste Barbet ayant prévenu le malade de l'arrivée de M. Forgues, celui-ci entra, se pencha près du malade. M. La Mennais lui parla de la publication de ses œuvres, dont il le chargeait par son testament et codicille, et dit, entre autres choses : « Soyez ferme, on essaiera de » vous circonvenir ; publiez tout sans changer ni » retrancher. » Fomues dit : « Vos volontés se- » ront exécutées complètement, sans qu'il y soit » changé un point ni une virgule. Je vous le » jure. » Alors, se tournant vers nous et rentrant dans le cabinet de travail de M. La Mennais, près de la cheminée, Forgues répéta : a M. La » Mennais m'a dit : Sovez ferme; on essaiera
,. de vous circonvenir. Je l'ai juré ; je publierai » tout ce que je trouverai. »
,) Dans la soirée , Armand Lévy s'approcha de la nièce de M. La Mennais et de M"" de Grandville, qui étaient au salon. Elles lui dirent : )) Il est bien triste de voir mourir et mourir » comme cela. Car enfin, ajouta la nièce, c'est » lui qui m'a faite chrétienne. » Armand Lévy » répondit : « La chose première , c'est que la » volonté du mourant soit respectée. » La nièce dit : ce C'est vrai, et sa volonté est malheureuse- » ment trop évidente. » Il ajouta : « Si M. La » Mennais eût voulu un prêtre, nous eussions » été le chercher aussi vile que nous avons couru ). chez M. Forgues. » La nièce paraissait touchée de l'empressement qu'avait mis M. Barbet à la faire prévenir, et elle le disait. Cette conversation fut répétée à l'instant aux personnes qui étaient dans
l'autre pièce.
>, La lucidité de M. La Mennais fut parfaite toute cette journée du dimanche; sa main conserva longtemps de la force : à dix heures du soir, il buvait avec une cuiller sans renverser, s' impatientant si on voulait soutenir sa main. Le docteur JallaU qui le matin était venu sur les huit heures et demie et était reparti, revint sur
les deux heures et resta jusqu'au soir. La garde malade qui veilla M. La Mennais depuis le jeudi 23 février jusqu'à la fin, l'autre garde étant tombée malade , est M"" Valleton. Elle ne le quitta pas.
» Tout le dimanche soir, chaque personne qui se présentait put entrer; il entra même une personne qui n'avait jamais vu M. La Mennais. Entre autres personnes qui vinrent ce soir-là étaient M. Benoit Champy, l'un des exécuteurs testamentaires, le nonce polonais Karwowski, le général Ulloa. Carnot revint le soir, ainsi qu'Henri Martin et Jean Reynaud; ce qui s'était passé en leur absence leur fut redit textuellement alors; ils partirent a dix heures du soir tous les trois, et en même temps qu'eux Armand Lévy; restèrent pendant la nuit : Auguste Barbet, Montanelli , Forgues, M"" de Grandville et la nièce de M. La Mennais.
» Le lendemain, matin, M. La Mennais expira à neuf heures trente-trois minutes, peu d'instants après le départ de sa nièce et de Montanelli. On pensait qu'il passerait encore la journée, lant il conserva de force jusqu'au dernier moment. M, La Mennais était en ce moment entouré de quelques-uns de ses anciens comme de ses nouveaux
amis. M. Barbet lui ferma les yeux. Henri Martin était arrivé quelques minutes auparavant; Armand i^évy, quelques instants après.
» Toutes lesquelles choses nous avons cru devoir consigner, maintenant que notre mémoire est encore toute fraîche , pensant utile et nécessaire d'indiquer nettement au milieu de quelles circonstances avait eu lieu l'expression de la volonté de M. La Mennais sur la publication et la réimpression de ses ouvrages, afin qu'on puisse, au besoin, mieux apprécier pourquoi il le fit ; comme aussi de faire connaître ses derniers moments, pour qu'il soit bien constaté quelle fut jusqu'à la fin son indépendance, sa lucidité, son énergie d'esprit et sa ferme volonté.
» Paris, le 15 mars 1854.
» Ont signé ;
» GIUSEPPE MONTANELLI, ARMAND LÉVY, H. MARTIN, H. CARNOT, H. JALLAT. )<
Ceux qui ont vu cette grande mort en ont gardé une impression profonde. Après quarantetrois jours de souffrances supportées avec résignation et qui n'altérèrent pas un moment sa sérénité.
M. de l.a Mennais s'est éteint dans l'intégrité de son intelligence et de sa foi démocratique. Aucun doute n'est possible après le refus réitéré à sa dernière heure. Quelques-uns ont blâmé M°" de Rertanguy, et cependant elle a rempli son devoir. Il fallait qu'au moment suprême une voix amie fit entendre à M. de La Mennais cette parole : Voulez-vous un prêtre? Il fallait que M. de La iMennais répondit oui ou non. Il fallait qu'il fût constaté que s'il mourait hors de l'Eglise, c'était par sa volonté II fallait que ce témoignage, rendu par lui-même publiquement, donnât à ceux qui désiraient une rétractation, la certitude qu'il avait pu la faire et qu'il ne l'avait pas voulu. On n'a pas assez apprécié tout ce qu'il a fallu d'énergie à M"^ de Kertanguy pour accomplir cet acte de dévouement et de conscience. Elle ne se faisait pas d'illusion sur les dispositions de son oncle; elle savait qu'elle pouvait mécontenter celui qui lui donnait une preuve de suprême affection en lui léguant son héritage. Ceux qui étaient présents ne partageaient pas sa foi ; quelques-uns pourraient taxer sa conduite d'imprudence ou de folie. Mais cette parole partie du cœur : Voulez-vous un prêtre ? qui rappelait à M. de La Mennais son passé, ne pouvait-elle pas
réveiller en lui des croyances qui n'élaient peutèlre qu'assoupies , changer sa résolution et le faire rentrer dans le sein de l'Eglise hors de laquelle pour un catholique il n'y a pas de salut? Cette pensée de la vie ou de la mort éternelle ne devait-elle pas dominer dans un esprit religieux toute autre considération? N'était-ce pas une obligation de faire un dernier effort pour arracher à sa perte une personne si aimée?
Heredis flelus sub persona risus est,
a dit Aulugelle. M""" de Rertanguy, elle, n'était pas seulement l'héritière de M. de La Mennais; elle était avant tout son amie.
Les traits de l'illustre écrivain furent reproduits par la photographie; MM. Bertsch et Arnaud se sont acquittés de cette tâche avec leur habileté ordinaire. M. Salomon voulut bien se charger du moulage du masque et de la main.
En contemplant cette pâle figure empreinte de tant de fermeté, de calme et de mélancolie, ma pensée se reporte à la Chênaie. C'était en 1829, le soir de la fête de tous les Saints. Nous étions réunis dans le salon de cette antique maison de granit, remplie de tant de souvenirs. M. F.orin,
aïeul maternel de M. de La Mennais. peint dans son costume de juge, fixait sur nous son regard grave et bienveillant. M""" l.orin, vêtue d'une robe de damas jaune, parsemée de petites fleurs et d'un raantelet de velours garni de fourrures, les mains dans son mancbon , nous souriait doucement. Mais le temps avait passé sur ces chères images et y avait laissé une teinte de tristesse. Mon grand-père et ma grand'mère La Mennais, plusieurs de leurs enfants et de leurs petits-enfants, mon n[rand-oncle des Saudrais et sa sainte femme avaient habité cette demeure et y avaient goûté un peu de repos et de bonheur. Autrefois, à pareil jour, eux aussi ils avaient pensé à leurs morts et espéré pour eux les joies du ciel. Le vent d'automne emportait dans ses tourbillons les feuilles jaunies des vieux chênes qui ont vu passer tant de générations et faisait vibrer les lames liarmonieuses des branches des sapins qui, dans l'ombre, se dressaient comme de noirs fantômes. Que de voix aimées se mêlant aux bruits de la nuit, nous criaient de la tombe : Souvenez-vous ! M. de La Mennais descendit au salon et nous lut son hymne des morts.
« Ils ont passé sur cette terre ; ils ont descendu le fleuve du temps ; on entendit leurs voix sur ses
bords, et puis l'on n'entendit plus rien. Où sontils? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur !
» Il y en avait qui disaient : Qu'est-ce que
ces flots qui nous emportent? Y a-t-il quelque chose après ce voyage rapide? i\ous ne le savons pas, nul ne le sait. Et comme ils disaient cela, les rives s'évanouissaient. Où sont-ils? Qui nous le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur I
» Il y en avait aussi qui semblaient, dans un recueillement profond, écouter une parole secrète; et puis, l'œil flxé sur le couchant, tout à coup ils chantaient une aurore invisible et un jour qui ne (init jamais. Où sont-ils? Qui nous le dira? Heureux les moi^ts qui meurent dans le Seigneur I »
Pendant sa maladie, 31. de La Mennais avait toute sa pensée concentrée, absorbée en Dieu. La veille de sa mort, il eut comme une vision de l'éternelle béatitude; il en parlait à M. Barbet avec effusion. C'étaient les bons moments l « Garde-toi, avait-il dit au peuple, d'incarner tes sublimes espérances dans la boue que tu foules aux pieds. Durant ce court passage, tu n'es entouré que d'ombres vaines : les réalites te sont invisibles, l'œil de chair ne peut les saisir; mais Dieu, qui en a donné
l'invincible désir à l'homme, en a mis aussi dans son cœur l'infaillible pressentiment. Lève les yeux : ici est le travail, la tâche à remplir; ailleurs est le repos, la vraie joie, la récompense certaine du devoir accompli jusqu'au bout '. »
Le 29 février, un immense concours de peuple était répandu depuis la rue du Grand-Chantier jusqu'au cimetière de l'Est. La fouie silencieuse se découvrait avec respect devant le cercueil placé dans le corbillard des pauvres. La police avait fait un grand déploiement de forces. Huit d'entre nous seulement entrèrent dans l'enceinte funèbre, les autres furent dispersés. M. Béranger nous y rejoignit; il marchait avec peine appuyé sur le bras de M. Jean Reynaud. Il avait été reconnu et salué d'ardentes acclamations. Le cercueil fut descendu dans une de ces Ioniques et hideuses tranchées ou l'on enterre le peuple. Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda : « Faut-il mettre une croix? » — M. Barbet répondit : « Non. )) — M. de La Mennais avait dit : « On ne mettra rien sur ma fosse. » — r*as un mot ne fut prononcé sur la tombe.
Dans un autre temps, M. de La Mennais avait
' Livre du Peuple, ch. XVI.
désiré être inliunié à la Chênaie. ïl avait marque l'emplacement de son tombeau sur le bord de l'étang, à l'ombre des arbres qu'il avait plantés. Mais il a voulu donner aux prolétaires une dernière et touchante marque de son amour. Et qu'importe, après tout, où reposent ses cendres! Son nom vivra béni dans la mémoire du peuple, resplendissant de la double auréole du uénie et de la vertu.