‹ Essai critique et expérimental sur le sang. ThèseChapitre 8 sur 9 · LA CHIMIE ANIMALE · texte numérisé non relu

LA CHIMIE ANIMALE

Lorsque l’on examine , sous le point de vue de leur constitution chimique, les êtres qui composent les trois règnes de la nature, on ne tarde pas à reconnaître qu’il existe une relation remarquable entre le rang plus ou moins élevé qu’ils occupent dans l'échelle de la création, et le nombre et l’arrangement plus ou moins compliqué des substances élémentaires dont ils sont formés en général.

Pousse-t-on plus loin ses recherches ? on voit encore que leur étude est inégalement difficile, que la constitution des matières végétales est bien plus délicate, bien plus impressionable que celle des minéraux, et que les matières animales, qui sont les produits les plus parfaits, les plus élaborés de l’organisation, sont 'aussi ceux qui présentent les problèmes les plus'élevés au chimiste.

Avant l’époque toute contemporaine encore où notre illustre Lavoisier jeta les véritables fondemens delà chimie générale, les observateurs avaient marché sans guide, sans itinéraire, pour ainsi dire, dans les voies inconnues

cl’une science dont ils pressentaient l’avenir, mais qui n’avait point encore de réalité. Aussi la chimie de ce temps ne présente-t-elle guères que des faits isolés, et le plus souvent stériles. Le chimiste marche au hasard, heureux s’il parvient à saisir une vérité, mais la rencontrant sans l’avoir prévue, sans y avoir été conduit de conséquences en conséquences.

Depuis Lavoisier, cet état précaire a disparu , les lois fondamentales de la science ont été découvertes, les faits rassemblés dans un vaste système ont été liés entre eux et groupés en famille, et aujourd’hui la chimie est tellement maîtresse du règne minéral, qu'il n’est pas de problème qui puisse long-temps l’arrêter.

Mais si la connaissance des matières minérales, les plus simples dans leurs lois, les plus robustes dans leur constitution parmi les produits de la nature, est arrivée à ce point de perfection , il est loin d’en être ainsi des matières végétales et surtout des matières animales. La science, dans sa marche logique, s’élevant du simple au composé, a presqu’exclusivement jusqu’ici consacré ses efforts à l’étude du règne minéral, et il a fallu plus de quarante années de recherches laborieuses pour faire des résultats de celte étude une source certaine d’applications utiles. Pendant ce temps quelques incursions ont été tentées dans le règne animal et surtout dans le règne végétal; mais elles n’ont pas même servi à élever à l’état de science cette partie de la chimie, dont les lois fondamentales ne sont pas encore connues. Si l’on passe en revue les travaux qui s y rattachent, ce n’est guères que dans ces dernières années que l’on y aperçoit une marche méthodique èt quelques vues précises; tant il est vrai que la chimie organique n’est pas une science faite, mais une science a faire.

Je crois devoir développer cette vérité avec quelquetendue, parce qu’elle ne me paraît pas assez généralement

s entie. A entendre en elïet la plupart des physiologistes et même certains chimistes, il semble que la chimie organique soit aujourd’hui à son apogée, et qu’il faille renoncera résoudre tous les problèmes qu’elle n’a pas encore r esolus, comme si. elle était ancienne dans le .monde , c omme s’il n’y avait plus d’avenir pour elle, tandis qu’elle es t tout entière dans l’avenir.

Si, comme j’en ai la conviction profonde , cette opinion es t un préjugé, il est de la plus haute importance delà c °mbattre , car elle est très-préjudiciable aux progrès de ^a science, soit qu’elle enjève aux chimistes l’espoir en-

c ourageant du succès de h recherches prématurée Physiologistes qu’ils ont pi chimie, et les détourne dé haire.

ématurées, soit quelle persuade aux ls ont peu de secours à attendre de la iurne dé s’adresser à ee puissant auxi-

Examinons l’état de la science.

Les matières organiques tendent sans cesse à se transformer en composés inorganiques, et jusqu’ici ce n’est '{Uen les amenant à cet état qu’on a pu apprécier les démens simples dont ils sont formés. Il est évident, d’a- Près cela, que l’analyse ne pouvait donner quelques lumières sur leur constitution qu’autant que la connaissance d es substances minérales serait fort avancée. Aussi n’est-

Ce qu’en 1809 que MM. Gay-Lussac et Thénard ont jeté e Q quelque sorte les premiers fohdemçns de la chimie vé¬

gétale et animale, en appliquant à l’analyse élémentaire ^ e s produits organiques l’ingénieux procédé qu’ils avaient Paginé pour les transformer en produits inorganiques. Depuis cette époque, de nombreux principes immémts ont été reconnus , surtout dans le règne végétal, 11J iportans perfectionnemens ont été introduits dans les Méthodes d’analyse, et leur ont donné plus de précision m de certitude. La création et lés développemens des syse,n es électro-chimique et atomique ont ouvert une voie

nouvelle, et fourni à l’esprit humain une ressource puissante pour approfondir les mystères de la constitution des êtres. La découverte de l’isomérie, d’abord aperçue dans un minéral et bientôt signalée dans le règne organique où elle semble jouer un si grand rôle , vient de faire envisager les variétés innombrables des composés sous un jour inaltendu , et de faire comprendre comment le système des proportions définies peut s’accorder avec un nombre infini de combinaisons existantes ou possibles- Enfin, M. Thénard, en signalant la propriété singulier.® du deutoxide d'hydrogène de se décomposer au contact de la fibre musculaire, a montré qu’il suffisait, dans quelques circonstances, d’exercer sur la matière une influence purement physique pour déterminer des réactions chimiques.

Toutes ces conquêtes modernes sont assurément degrands moyens de développement pour la chimie organique, mais ne la constituent pas elle-même. Ce sont des élémens précieux pour construire l’édifice de la science ! mais cet édifice n’existe pas , et ses matériaux ne soritp 35 encore suffisamment élaborés. On peut nommer, il ed vrai, un grand nombre de principes ; mais que sait-on d® ces principes, que sait-on de leur constitution, à q lie ^ type peut-on les rapporter, quelle classification méthodique peut-on leur appliquer?

Lorsqu’on examine sous ce point de vue les substance* organiques, n’est-on pas frappé de l'énorme intervalle qui les sépare encore des matières minérales. Les acid eS organiques, les alcalis végétaux, ne nous sont-ils pas p° ur la plupart aussi inconnus dans leur nature intime fl 11 ®

1 étaient les acides et les oxides minéraux avant Lavoisi er ’ et d’ailleurs que pouvons-nous dire des substances neutr eS ’ telles que le ligneux , les gommes, l’amidon , l'albuminC’» la fibrine , etc., qui sont si abondamment répandues dan 5 les êtres organisés, si ce n’est que nous sommes dans u° e

’gnorance presque, absolue à leur égard. Cependant c’est de leur connaissance que dépendent les progrès ultérieurs de la chimie organique.

Il est vrai que les vues hardies que M. Chevreul a émises le premier sur la composition des corps gras, en les comparant aux éthers, ont ouvert une belle carrière aux imaginations et aux expériences des chimistes. Il est vrai queM. Dumas, dans ses cours et dans plusieurs de ses travaux^ singulièrement développé cette idée féconde; il est vrai, enfin, que les recherches les plus récentes sur les éthers, les camphres, l’acide benzoïque, l’asparagine, jettent une vive lumière sur la composition des matières végétales et animales, et-tendent à démontrer, plus nettement que jamais, que les lois qui président à la composition des substances extraites des êtres organisés ne sont que les développemens de celles qui gouvernent les combinaisons inorganiques ; mais ce ne sont là que des Vues , que des observations encore incomplètes, bien propres à donner tout espoir pour l’avenir de la science, mais à faire sentir aussi que tout est dans l’avenir, et que le présent est peu de chose.

S’il est démontré, par ces considérations, que la chimie organique, au lieu d’être à son apogée, n’est qu’à sa naissance et qu’elle promet de grandir et de se développer, les physiologistes et les chimistes doivent dorénavant la juger d’une toute autre manière que la plupart fie l’ont fait jusqu’ici. Les premiers ne lui proposeront plus des problèmes qu elle ne peut aborder enc ore, et se garderont de la déclarer impuissante avant de lui avoir laissé le temps de prendre des forces. Les autres, au lieu de vouloir lui faire produire des résultats supérieurs à ses ressources actuelles, au lieu de , 1 interroger sur des mystères qu elle ne peut encore approfondir, au lieu d’analyser au hasard des liquides or- Saniques plus ou moins altérés et des productions mor-

bides , s’occuperont de la développer, d’élargir ses bases, pour ainsi dire, d’étudier ses matériaux primitifs, chercheront à se créer des types, des termes de comparaison pour se guider plus tard dans les analyses inabordables’ aujourd’hui des productions morbides que leur fourniront les êtres organisés. Car c’est ainsi seulement qu’ils peuvent s’avancer avec Certitude dàns la voie du progrès, et réhabiliter leur science, dont trop de précipitation a déjà compromis l’autorité et entravé la marche.

Il ne me suffit pas, pour arriver au but que je me suis proposé dans cette dissertation, d’avoir réclamé en faveur de la chimie organique contre des prétentions prématurées ou des jugemens dangereux. Je dois encore chercher à faire ressortir aux yeux des médecins les ressources qu’elle leur présente pour l’étude des phénomènes pby- Biologiques.

Et d’abord l’anatomie, qui est le point départ, la base de la physiologie, a ses limites dans celles du pouvoir de nos sens, elle s’arrête forcément là où le scalpel ne peut plus inciser, là où l’œil ne peut plus apercevoir; et cependant que d elémens organiques elle néglige dans ces fragniens sur lesquels elle a épuisé son pouvoir d’analyse '■ N’est-elle pas d’ailleurs tout-à-fait impuissante lorsqu’il s’agit d’étudier les liquides qui occupent tant de place et jouent un si grand rôle dans les êtres vivans. Mais là où l’anatomie s’arrête, la chimie commencé et continue son œuvre. Elle seule, en effet, peut faire connaître la composition de ces liquides , suivre les principes dont ils sont formés dans toutes les parties de l’économie, et rendre compte dé leurs fonctions. Toutes les réactions qui s’opèrent entre ces liquides, toutes les modifications qu’ils éprouvent, soit dans le travail régulier delà nutrition et des sécrétions, soit dans les altérations morbides dont ils peuvent être le siège, sont, il faut bien l’avouer, des phénomènes moléculaires et tout-à-fait

analogues à ceux que nous produisons dans nos laboratoires , soit par le contact des corps , soit par les influences physiques auxquelles nous pouvons les souraetLre; et •s’il est vrai que ces phénomènes soient gouvernés par une force particulière aux êtres vivans, ne pouvons-nous pas les observer sous la direction dé cette force inconnue; ne pouvons-nous pas étudier les lois et les phénomènes de cette chimie vivante, comme nous étudions leS lois et les phénomènes de la chimie inanimée sous l’influence des forces qui la régissent, et dont nous ignorons aussi la nature. Et qu’on n’aille pas nier que cette étude nous promette de grandes lumières physiologiques, car on n’aurait besoin, pour prouver le contraire, que d’en appeler au mécanisme des sécrétions que toutes les recherches anatomiques ont laissé ignorer, tandis qu’il a suffi aux chimistes de découvrir l’urée dans le sang pour jeter une vive lumière sur cette question intéressante.

Les sciences physiques et chimiques nous ont déjà conduits si loin de notre ignorance primitive, que nous pouvons tout attendre d’elles ; nous n’avons pas encore épuisé toutes les ressources qu’elles tiennent à notre disposition pour l’étude de la nature, et ce serait une présomption insensée que de vouloir assigner un terme à leur perfectibilité.

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