‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 101 sur 118 · Prolegomena, Hartenstein, t, IV, p · texte numérisé non relu

Prolegomena, Hartenstein, t, IV, p

conséquent, de désir et de volonté.... 1. » Cette connaissance par analogie est pour Kant à la fois un connaître et un non-connaître. D'une part, il affirme, en effet, que du moment que les catégories ne s'appliquent pas au monde des sens, elles perdent toute signification et toute valeur, mais d'autre part, nous l'avons vu, il à tendance à accorder aux catégories une sorte de parenté interne avec la chose en soi. Il définit lui-même l'analogie ce qui «ne désigne pas une ressemblance incomplète entre deux choses, mais bien une ressemblance complète entre deux rapports de choses absolument dissemblables ?. » C'est cette analogie qu'il revendique pour les rapports du monde sensible et de la chose en soi, comme pour celui de la montre et de l'artiste qui l’a fabriquée.

Sans doute, là encore Kant n’est pas resté fidèle à lui-même, et après avoir soutenu que nous sommes obligés de considérer le monde comme si il était l'œuvre d'une volonté et d'un entendement suprèmes, que nous sommes obligés de déterminer les Idées en général d'après leur analogie avec les objets de l'expérience, il dit ailleurs expressément qu'il vaut mieux de ne se servir des Idées que dans leur usage régulalif et euristique, et que l’on peut parfaitement se dispenser de concevoir, par exemple, l’objet de l'Idée théologique, l'Étre suprème, comme un objet particulier d’après l’analogie avec une substance véritable 8. On ne voit pas bien pourquoi, après ces restrictions, il insiste sur ce que l'Idée théologique soit déterminée par analogie avec les catégories et les objets de l'expérience, soit déterminée d’après un anthropomorphisme symbolique, puisque même, sans ces déterminations, lIdée théologique remplit parfaitement son rôle d'Idée régulatrice. Ge qui explique là encore les contradictions de Kant, c'est que très certainement, en essayant de déterminer les Idées par analogie avec les catégories et le monde de l'expérience, il a songé à soutenir la réalité transcendante de ces Idées. Ainsi, à la fin de la Dialectique, il se demande « s'il y a quelque chose de distinetl de l'univers qui contienne la cause de l’ordre de l'univers et de sa liaison d’après des lois générales, » et il se répond « oui, sans aucun doute ». Et plus loin : « Pouvons-nous donc admettre un auteur du monde unique, sage et tout puissant, » et il se répond : « Oui, sans aucun doule, nous sommes obligés de l’admettre #. » Là encore, d’ailleurs, Kant ne s’en tient pas à cette affirmation catégorique, mais essaie de reprendre ce qu'il vient d'accorder. En

. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. IL, p. 468 ; Banni, t, Il, p. 276. . Prolcgomena, Hartenstein, t. IV, p. 105.

. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. AIT, p. 454; Ba . Ibid., Hartenstein, t, II, p. 466, 467; Barni, t. II, p. 273, 2

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effet, ajoute-t-il, « nous avons le droit d'admettre un ètre distinct de l'univers d’après une analogie avec les objets de l'expérience, mais seulement comme objet de l'Idée et non dans la réalité. » Et de même pour l'affirmation de l’auteur unique du monde. « Nous avons supposé seulement quelque chose dont nous ne savons pas par un concept ce qu'il doit ètre en lui-même, mais seulement par rapport à l'ordre systématique et final de l'univers. . ... Nous avons seulement pensé cet être, qui nous reste inconnu, par analogie avec une intelligence »,'«en tant qu'il est le substratum inconnu pour nous de l'unité de l’ordre et de la finalité systématiques de l’organisation de l'univers, que la raison est obligée de prendre comme principe régulatif de ses études sur la nature ‘. »

Que pouvons-nous conclure de tous les textes que nous venons d'accumuler ? Évidemment ceci : Kant, comme nous l'avons dit déjà dans le paragraphe précédent, mais sans avoir étayé notre dire par des textes, a admis l'existence objective des choses en soi et a conçu ces choses en soi par analogie avec le monde des phénomènes et des catégories. C'est seulement cette interprétation de la théorie kantienne de la connaissance qui nous permet de comprendre ce que, malgré toute la déduction transcendentale, nous ne parvenons pas à comprendre clairement, à savoir comment les catégories, les lois subjectives de notre entendement, peuvent s'appliquer à la nature, comment l’ordre de nos idées correspond à l'ordre immanent des choses. C'est seulement si, comme nous le croyons, Kant était convaincu dans son for intérieur, qu'avant l'intervention de la fonction régulatrice et ordonnaltrice suprème de l’entendement, qu'avant l'intervention de l'unité synthétique de l’aperception transcendentale, la chose en soi, que notre philosophe accorde être le correlalum de cette aperceplion, est déjà ordonnée, liée d’après des lois analogiques aux catégories et à leur source commune, l’aperception, que nous nous expliquons véritablement la possibilité de l'application des lois de l'esprit à la nature. Il y a donc déjà dans la Critique de la Raison pure des germes de monisme, de panthéisme. Ces germes, nous le savons, lèvent et s'épanouissent dans la Critique du Jugement. Toute la théorie de la finalité objective prouve incontestablement que la nature à été créée par une Intelligence pour des intelligences, que la nature est un être qui s'organise lui-même, qui, par conséquent, n'est pas une simple machine, mais possède une force plastique. Par là, nous l'avons dit, l'abime que les deux Critiques antérieures avaient creusé entre les phénomènes et la

1. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t, II, p. 466, 467; Barni, t, Il, p. 273, 274. Cf, Volkelt, op. cit., 139 à 147.

chose en soi se trouve en partie comblé. L'entendement intuitif divin est transporté au milieu de la création : les forces de la nature ne doivent pas être considérées comme analogues à celles de l'artiste, parce que l'artiste reste en dehors de son œuvre, tandis que la force qui organise la nature lui est immanente. La Critique de la Raison pure déjà admettait que la sensibilité et l'entendement pouvaient sortir d’une racine commune, quoique inconnue pour nous ; elle admettait que l'âme et la matière, malgré la différence des aspects sous lesquels elles nous apparaissent, pouvaient, au fond, ne constituer qu’une seule et même chose. Les Fondements de la Métaphysique des mœurs proclament que la raison théorique et la raison pratique émanent d'un principe commun. Toutes ces tendances monistes s'affirment et se précisent dans la Critique du Jugement. Celle-ci veut que la raison dernière de l'accord entre la sensibilité et l’entendement soit cherchée dans le supra-sensible; qu'il y ait une cause de l'unité du supra-sensible servant de fon

dement à la nature avec ce que le concept de la liberté contient pratiquement, et que c’est dans le supra-sensible que doit être cherché le point de réunion de toutes nos facultés. La Critique du Jugement affirme que le principe du mécanisme et le principe de la liaison d’après des fins se fondent dans un principe commun dont ils découlent tous deux, et que ce principe commun giît dans le supra-sensible : car «il n’est pas exclu que ce ne soit pas dans la cause immanente et inconnue pour nous de la nature que le mécanisme et la liaison d'après des fins s'accordent de manière à ne plus faire qu'un t. » Et c’est parce qu'il y a dans la Critique du Jugement des traces manifestes de panthéisme que Kant y a pu exposer la théorie du Beau.

En effet, nous n'avons institué cette longue discussion, qui a tendu à démontrer que Kant a admis l'existence objective, transcendante, de la chose en soi, que pour pouvoir en conclure qu'il doit en être de même de la chose en soi, fondement du Beau. Nous avons prouvé que les Idées rationnelles n’ont pas seulement chez Kant un usage régulateur, mais encore, quoi qu'il ait dit, un usage constitutif, puisqu'il a déterminé d’une certaine façon, grâce à des analogies établies entre la chose en soi, d’une part, et les catégories et le monde de l'expérience, de l’autre, l’objet de ces Idées. Or Kant a distingué, nous le savons, trois Idées : l'Idée du supra-sensible en général sans autre détermination que celle de substratum de la nature; l’Idée du supra-sensible comme principe des fins de la liberté et de l'accord de la liberté avec ces fins dans

A, Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 400 ; Barni, t. IN, p. 54.

le monde moral, et enfin l'Idée du supra-sensible comme principe de la finalité subjective de la nature pour notre faculté de connaître. Étant donné que Kant a admis pour les deux autres Idées des objets transcendentaux correspondants, nous avons le droit de supposer, tout au moins par analogie, qu'il doit y avoir aussi un objet transcendental correspondant à l'Idée du supra-sensible, comme principe de la finalité subjective de la nature pour notre faculté de connaître ,.à l'Idée esthétique, et que, de même que l'objet transcendental correspondant au substratum de la nature a été déterminé par Kant par analogie avec les catégories et le monde de l’expérience, de même l'objet transcendental correspondant à l'Idée esthétique devra être déterminé par analogie avec le Jugement esthétique.

Et, en effet, si les textes en faveur de cette ipterprélation de l'Idée esthétique sont plus rares que ceux que nous avons cités à propos des Idées rationnelles, il y en a au moins un qui est très caractéristique. Au début de la seconde partie de la Critique du Jugement, Kant dit à propos de la finalité que : « parmi les diverses productions de la nature on peut admettre aussi la possibilité de certaines productions qui aient cette forme spécifique pour caractère, c'est-à-dire qui, comme si elles étaient faites tout exprès pour notre faculté de juger, servent par leur variété et par leur unité comme à fortifier et à entretenir les forces de l'esprit (qui sont en jeu dans l'exercice de cette faculté) ce qui leur a valu le nom de belles formes ! ». Ce texte est extrêmement intéressant, parce qu'il s y révèle non-seulement la tendance de Kant à assurer à la beauté elle aussi un fondement objectif, mais encore parce que nous v constatons et comment il imagine la détermination de ce fondement objectif du Beau, et le chemin par lequel il est arrivé à cette détermination. De mème que nous avons vu que c’est par analogie avec les catégories que Kant a tenté de donner à.la chose en soi, fondement de la nature, des déterminations positives, nous voyons ici que c’est par analogie avec le Jugement esthétique que Kant tente de donner à la chose en soi, fondement objectif du Beau, de pareilles déterminations. Étant donné que la caractéristique du Jugement esthétique consiste dans l'accord de l'imagination et de l’'entendement, de l'imagination, faculté du divers, et de l’entendement, faculté de l'unité, la beauté en elle-même sera caractérisée par l'unité et par la variété, par la liaison du divers. Nous avons là une détermination objective du Beau correspondant très exactement aux tendances formalistes du subjectivisme esthétique de

1. Oritique du Jugement, Hartenstein, t, V, p. 371; Barni, t, IL, p. 3.

Kant, et nous constatons en même temps combien Kant, lorsqu'il imagine le Beau objectivement, se rapproche des vues de son maître Baumgarten.

Seulement, Kant, nous le savons, ne s’en est pas tenu là. Son formalisme esthétique, quoi qu'aient soutenu Herbart et son école, n'est qu'une explication provisoire. Au point de vue subjectif nous avons vu que Kant, après avoir soutenu que l'état esthétique étai essentiellement caractérisé par l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, s'est aperçu que cette explication n'épuisait pas la nature véritable du Beau et a appelé à son aide l'Idée esthétique et l'Idéal. De mème, au point de vue objectif, l'unité et la variété : n’épuisent pas l'essence de l'objet transcendental correspondant à l'Idée esthétique. Et, en effet, il n'a pas seulement affirmé que le génie, en tant que faculté subjective de l'artiste, était essentiellement constitué par l’ « âme », par le Geist, mais il a ajouté qu’ «on peut en général appeler la beauté, celle de la nature ou celle de l’art, l'expression d’Idées esthétiques » et que «le Beau est le symbole de la moralité, et que c'est seulement sous ce point de vue, en vertu d'une relation naturelle à chacun. et que chacun exige de tous les autres comme un devoir, qu'il plaît et qu'il prétend à l’assentiment universel ». Ce texte prouve d’une façon irréfutable que Kant, en imaginant un fondement objectif du Beau, n’a en aucune façon voulu réduire celui-ci, comme les formalistes, à de simples rapports mathématiques, à la symétrie, à la liaison concordante d'éléments multiples quelconques, mais qu'il n’a accordé Ie nom de beauté qu'aux manifestations de la nature et de l’art qui incarnent, qui expriment, selon le terme qu'il emploie, d’une facon symbolique des Idées, et avant tout l'Idée de la moralité.

D'ailleurs, il y a dans le système esthétique de Kant une autre théorie, dont il résulte d’une façon manifeste que Kant à cru à l'existence objective de la beauté et que cette existence objective de la beauté, tout comme l'existence objective de ia chose en soi, substratum de la nature, n'est vraiment explicable que par une explication panthéiste de l'univers. Cette théorie est la théorie du génie. À première vue, le génie, tel que l’imagine Kant et avec lui la plupart des esthéticiens, semble, tout au contraire, l'argument capital du subjectivisme en matière du Beau. Que peut-on, en effet, imaginer de plus subjectif que la toute-puissance avec laquelle l'imagination du grand artiste crée des formes, des situations nouvelles, enfante, selon la forte parole de Kant, comme une autre nature avec la matière que lui fournit la nature réelle? Seulement, quand on y regarde de plus près, l’on s'aperçoit que, tout au contraire, c’est la théorie du génie qui plaide chez Kant le plus élo-

quemment en faveur d’une réalisation objective de l'Idée du Beau.

Et, en effet, le génie est pour Kant le talent, le don naturel qui donne à l’art sa règle, et comme le talent ou le pouvoir créateur de l'artiste est inné et qu'il appartient ainsi à la nature, on peut dire aussi « que le génie est la qualité innée de l'esprit par laquelle la nature donne la règle à l’art ». Tout art suppose des règles et comme, d’une part, les « Beaux-Arts ne peuvent pas trouver euxmêmes la règle qu'ils doivent suivre dans leur production » etque, de l’autre, « sans règle antériéure une production ne peut recevoir le nom d'art, il faut que la nature donne la règle à l’art dans le sujet et cela par l'harmonie de ses facultés ! ». Ge texte montre de la façon la plus claire que, quoi que des critiques aient soutenu, le Beau n’a pas été pour Kant un jeu subjectif et purement psychologique. En faisant du génie un don inné de l'artiste, et en soutenant que c'est la nature qui donne la règle à l’art dans le sujet, il à accordé implicitement que les lois esthétiques ont leur fondement dernier dans la nature même, dans la chose en soi, dans l'objet transcendental, puisque, sans cela, elles ne pourraient pas se révéler dans l'âme de l'artiste. [l a accordé que le génie n’est pas un produit arbitraire de la subjectivité humaine, mais bien quelque chose d'objectif, jaillissant du fond mème des choses, révélant et réalisant l'essence, le contenu et les lois de ce fond. Cette concession de Kant est extrêmement importante, vu que logiquement on en pourrait conclure que toute la théorie subjective du Jugement esthétique en devient caduque. Et, en effet, si le génie, en tant que manifestation originale et créatrice de l’art et du Beau, a un caractère objectif et révèle la réalité de l'Idée du Beau, il devient très difficile de concevoir la faculté de l'homme de sentir le Beau et d'en jouir comme purement subjective. Il semble que l'aptitude esthétique sur laquelle repose le goût doive être, elle aussi, fondée dans la nature elle-même, vu que rien ne peut naître dans l’homme qui ne doive être fondé tout au moins virtuellement comme force et comme loi dans la nature, dans le fondement dernier de la nature. En tout cas, la conception du génie montre clai- . rement que le Beau n’est explicable dans ses racines dernières que si l’on admet que l'essence des choses a été appropriée, s’est appropriée elle-même, non-seulement aux exigences de l'humaine raison mais encore de la sensibilité de l'homme, de son aptitude pour la contemplation libre et désintéressée.

Que faut-il penser maintenant de la thCorie kantienne que nous venons d'exposer d'après les textes, après l'avoir posée dans le

1, Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 317 ; Barni, t. I, p. 252, 253,

paragraphe précédent comme une hypothèse? Deux choses y éclatent à première vue. D'une part, la contradiction flagrante entre le subjectivisme et les besoins d'objectivité qui se disputaient l’esprit de Kant, et, de l’autre, l'incapacité de Kant d'intégrer dans son système esthétique l'Idée du bien, la morale. Sur le premier point nous avons trop longuement insisté pour y revenir encore ici. Sur le second, voici ce que nous ajouterons à ce que nous avons déjà dit. Le point de vue moral à absorbé malgré lui, quelque effort qu'il ait fait, le point de vue esthétique pur. Après avoir séparé très nettement, au point de vue subjectif, le Jugement moral du Jugement esthétique; après avoir montré, d’une part, que le sentiment du Beau est absolument désintéressé, tandis que la satisfaction attachée au bon est accompagnée d'intérêt, de l'intérêt suprème de l'humanité, et, de l’autre, que la satisfaction universelle jaillissant du Beau exclüt tout concept, tandis que le bon n’est représenté comme l’objet d'une satisfaction universelle que par un concept; après être allé jusqu’à soutenir que l'intérêt qu’on attache au Beau s'accorde difficilement avec l'intérêt moral, et qu'il n’y a point entre eux d’affinité intérieure; après avoir, comme nous le verrons plus loin, renvoyé en quelque sorte la morale, que malgré tout il ne voulait pas séparer de l'esthétique, à une manifestation particulière du Beau, au sublime, qui n'existe qu'en tant qu'incarnation sensible du sentiment moral, Kant, à la fin de son Esthétique, en a totalement bouleversé les fondements, a laissé pénétrer l'Idée éthique dans l'Idée du Beau jusqu'au point d'enlever à celle-ci toute originalité et toute indépendance.

Et cependant un des apologistes les plus profonds de Kant, Hermann Cohen, a montré que notre philosophe n'était obligé en aucune facon par l'esprit de son système à cette abdication de l'esthétique devant: la morale. Kant, dans le tableau synoptique qu'il a dressé de l’organisation de l'âme humaine, a placé le sentiment de plaisir entre la faculté de connaître et la faculté de désirer, le Jugement entre l'entendement et la raison, la finalité entre la conformité à des lois et le but final, l’art enfin entre la nature et la liberté. Il a soutenu que le Jugement esthétique fournit un concept intermédiaire entre les concepts de la nature et celui de la liberté, le concept de la finalité de la nature, et que par là il rend possible le passage de la raison pure théorique à la raison pure pratique, des lois de la première au but final de la seconde. C’est de ce rôle intermédiaire, qu'il accorde partout au Beau — H. Cohen a raison de l’affirmer — que Kant aurait dù s'inspirer pour fixer les rapports entre le Beau, d'une part, et le vraietle bien, de l’autre. Jusqu'à la Critique du Jugement, Kant n'avait accordé, nous le

savons, que l'existence de deux mondes, le monde de la nature et le monde de la liberté, que deux contenus possibles de la conscience, fournis l’un par la science de la nature et l’autre par l'éthique. Or, par la Critique du Jugement, Kant avait découvert un domaine nouveau de l'âme humaine, le domaine du sentiment, aussi indépendant de celui de l'entendement que de celui de la raison pratique. Quel sera, quel devrait être, d’après Kant, le contenu de ce troisième domaine de la conscience? Étant donné, argumente Cohen, que, d’une part, l’art ne doit pas être subordonné à la morale, que l’art doit avoir un contenu, différant aussi bien de la nature que du monde moral, et que, d'autre part, il est impossible d'imaginer un autre contenu que celui que fournissent la science et la morale, la nature et la liberté, il s’en suit nécessairement que le nouveau contenu que créera la conscience esthétique ne peut être que l'union harmonieuse des deux -seuls contenus qu'il soit possible d'imaginer, que l'union harmonieuse de la nature et de la morale. Étant donné de plus que la nouvelle direction de la conscience, découverte par Kant, est celle du sentiment, il s’en suit que le sentiment esthétique résultera nécessairement d'un amalgame entre les deux facultés théorique et pratique. I naîtra ainsi un contenu nouveau qui ne représentera pas une réalité nouvelle, mais qui participera à la fois à la nature et à la moralité, qui ne sera ni nature ni moralité, mais bien l'union intime, indissoluble des deux. « Le sentiment esthétique absorbe la pensée, mais ne laisse pas croître celle-ci, et la revêt de formes qui provoquent le vouloir. Et ce vouloir ne se développe pas non plus en lui-même et s'absorbe aussi peu dans la pensée que celle-ci ne s’absorbe en lui : tous deux, vouloir et pensée, sont aspirés en quelque sorte, pompés pour ainsi dire par le sentiment, sans être pour cela confondus, sans subsister non plus chacun pour soi, mais pour être transformés en une création nouvelle, où tous deux, ils ne vivent qu'en s'unissant et se mêlant profondément ! ».

C'est là, en effet, où Kant aurait dû aboutir logiquement s’il était resté fidèle à lui-même. Après avoir constaté qu'il n’a été ni logique, ni conséquent, nous avons à nous demander pour finir si la théorie que nous avons soutenue nous-même admet un fondement objectif du Beau. Pour nous, nous avions réduit le Beau au sentiment esthétique, et ce sentiment esthétique lui-même nous l'avions expliqué par le symbolisme sympathique. Nous avions appelé beau l'acte par lequel l'homme personnifie la nature extérieure, l'anime, lui prête une âme et une existence, et y retrouve

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