‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 102 sur 118 · H. Cohen, Kants Begründung der Aesthetik, p. 222 à · texte numérisé non relu

H. Cohen, Kants Begründung der Aesthetik, p. 222 à

un reflet de lui-même. Il est évident que la beauté ainsi conçue ne peut pas être objective, qu'il dépend toujours de nous d'accomplir ou de refuser l'acte par lequel nous conférons, et aux phénomènes de la nature et aux objels de l’art, une personnalité et une âme semblable à la nôtre. D'ailleurs, toute la discussion que nous avons établie contre l'unité, l'universalité et la nécessité du Beau devail logiquement avoir pour conséquence une conception subjective de la beauté. Si vraiment devant certains objets naissait nécessairement, chez tous les contemplateurs, le plaisir esthétique, il devrait y avoir un Beau objectif. Si, au contraire, comme nous le croyons, le sentiment du Beau n'est ni universel, ni nécessaire, s'il à infiniment varié et s'il variera aussi longtemps qu'il y aura des hommes, une nature et un art, le Beau ne peut avoir qu'une existence subjective, le Beau n'existe véritablement que dans l'âme du contemplateur et seulement au moment où s'établit la vibration sympathique entre lui et l’objet.

Sans doute, on pourrait nous opposer ce que nous avons nousmême opposé à Kant, à savoir qu'une interprétation purement subjective est incapable de satisfaire la raison, et que celle-ci a le droit de vouloir remonter de l'impression subjective à sa cause objective. Nous ne contestons nullement ce besoin de la raison, mais nous contestons qu'il soit possible de le salisfaire. Nous croyons être, en contestant la possibilité de toute explication objective du Beau, plus fidèle à Kant qu'il ne l’a été lui-même, plus kantien que Kant même. Sans doute, invinciblement, notre raison aspire à pénétrer l'essence même des choses et Kant a parfaitement compris que cetle aspiration vers l’inconditionnel, vers un commencement abselu était la tâche propre de la raison. Seulement rien ne nous prouve que cette tâche puisse jamais être réalisée, que nous puissions jamais sortir de nous-mêmes, que nous puissions jamais retrouver, sous le réseau des lois et des formes que nous jetons sur les choses comme un voile, ce que ce réseau enserre, ce que ce voile recouvre. Surtout, rien ne nous prouve qu'il y ait une concordance quelconque entre la forme que le rève de notre science prète à l'univers et le fond caché de cet univers. Rien ne nous prouve que parce que la loi essentielle de notre esprit est l'unité, l'essence des choses soit une, que parce que nous avons besoin d'ordre, le substratum inconnu de la nature soit ordonné, que parce que nous imaginons des lois, la chose en soi obéisse à des lois. Certainement, quand nous voulons imaginer ce que peut être le noumène incompréhensible qui échappe à toutes nos investigations, nous ne pouvons que lui prêter des déterminations empruntées au monde phénoménal. Mais c'est à du pur anthropo-

morphisme, et l'on n’y peut échapper qu’en s’arrêtant à la solution que nous proposons. Celle-ci, nous le confessons, est toute négative, mais elle nous semble la seule qui corresponde à l’état actuel de la science, qui corresponde à l'invincible faiblesse des moyens d'investigation que la nature a donnés à l’homme, qui corresponde aux conséquences véritables de la doctrine kantienne, et à ceux qui nous objecteraient combien peu nos conclusions satisfont l’esprit, nous répondrons avec Kant « que plutôt que d'introduire l'ignorance dans la science, il vaut mieux avoir la science de son ignorance. »

Nous venons d'essayer de déterminer la valeur métaphysique du Beau en général, du Beau en soi, sans nous être demandé si le Beau existe vraiment à l'état d'unité et de simplicité où nous l'avons envisagé, ou bien si, au contraire, loin de pouvoir se réduire à une forme unique, à une manifestation prépondérante, la beauté ne se segmente pas en des formes particulières très différentes les unes des autres, mais ayant toutes la légitime prétention de provoquer en nous des sentiments esthétiques. C'est cette question que nous nous proposons d'aborder à présent.

Kant, on le sait, n’a distingué, à côté du Beau, qu'une seule forme esthétique, équivalant à celui-ci en importance et en dignité, le sublime. Il a bien parlé aussi du comique, mais tout à fait incidemment, et sans essayer de le rattacher en aucune façon ni au Beau ni au sublime. Pour ce dernier, Kant l’a tout simplement coordonné au Beau, au lieu de le lui subordonner comme l'ont fait la plupart des autres esthéticiens. En effet, il a expressément affirmé que le sublime constitue l’une des deux grandes parties dont ait à traiter toute critique du Jugement esthétique, vu qu'à côté du plaisir du Beau, qui jaillit de la finalité des objets pour le jugement réfléchissant, conformément au concept de la nature dans le sujet, il en est un autre, jaillissant, lui aussi, de cette même finalité pour le Jugement réfléchissant, mais non plus conformément au concept de la nature, mais bien au concept de la liberté dans son rapport avec la forme ou même avec l'absence de toute forme des objets ‘. D'ailleurs, la place qu'occupe l'étude du sublime

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 198 ; Barni, t. I, p. 49.

dans la Critique du Jugement montre bien que Kant lui donne une importance presque égale à celle qu'il accorde au Beau. Cependant même dans cette question, en quelque sorte préjudicielle, Kant n'est pas resté fidèle à lui-même. En effet, tout au début de l’Analytique du sublime, il dit en propres termes que «le concept du sublime n’est pas à beaucoup près aussi important et aussi riche en conséquences que celui du Beau » et que, partant, la théorie du sublime ne doit être considérée que comme un simple appendice, Anhang, de la théorie du Beau‘. Il y a là tout d'abord une de ces fautes évidentes de disposition dont nous avons parlé quand nous avons étudié la méthode générale de la Critique du Jugement, puisque cette Critique est divisée en deux parties, dont la première traite de l’Analytique du Beau, et dont la seconde ne devrait parallèlement traiter que de l’Analytique du sublime, alors qu'en réalité elle étudie, après cette dernière, la déduction des jugements du goût, le génie, l’art et les Beaux-Arts. Mais il y a plus. Nous n'avons pas seulement à faire ici à un vice d'exposition qu'il est, somme toute, facile de rectifier, en divisant la Critique du Jugement esthétique, non plus en deux sections avec, dans la première, deux livres, mais bien en trois, dont la première contiendrait toujours les deux Analytiques du Beau et du sublime, dont la seconde traiterait de la déduction, et la troisième de la dialectique des jugements du goût. La faute que Kant nous semble avoir commise nous parait plus grave. Il ne s’est évidemment pas posé la question des rapports du Beau proprement dit avec les autres formes esthétiques, que les esthéticiens postérieurs à lui ont appelé les modifications du Beau; il n’a examiné la véritable nature des relations du Beau, ni avec le comique, ni avec le gracieux, ni même avec le sublime. De ce que les esthéticiens qui l'ont précédé, et avant tout Burke qui a exercé, malgré les critiques que Kant ne lui a pas épargnées, l'influence la plus profonde sur son esthétique et notamment sur sa théorie du sublime, n’ont distingué, parmi les différentes formes de la beauté, que le sublime, de ce que lui-même, dans l’opuscule esthétique de sa période antécritique, n’a traité, à côté du sentiment du Beau, que du sentiment du sublime, il a tout naturellement joint dans la Critique du Jugement esthétique à l'étude du Beau l'étude du sublime, sans s'être nettement rendu compte des raisons de cette division.

Cela reconnu, il faut ajouter que le sublime une fois posé à côté du Beau, une fois coordonné au Beau, Kant a essayé de montrer par quels caractères il se rapproche, et par quels autres il s'éloigne

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 253, 254; Barni,t. I, p. 141. Cf. Herm. Cohen, Kants Begründung der Aesthetik, p.217.

du Beau, el il résulte de celte comparaison que, pour Kant, le sublime peut être considéré jusqu'à un certain degré comme l'opposé du Beau. En effet, les points d’analogie entre le sublime et le Beau concernent uniquement la nature esthétique générale de celui-là. Etant donné que le sublime est l’objet, au même titre que le Beau, de jugements esthétiques, il est nécessaire que, toul comme le Beau, il plaise par lui-même, qu'il ne suppose ni un jugement des sens, ni un jugement logiquement déterminant, mais bien un jugement de réflexion, que, par conséquent, la satisfaction qui s'y attache ne dépende ni d'une sensation comme celle de l’agréable, ni d’un concept déterminé comme celle du bien, quoiqu'elle se rapporte à des concepts mais qui restent indéterminés ; qu'il soit lié à la simple représentation ou à la faculté des représentations, c'est-à-dire à l'imagination; qu'il exprime l'accord de l’imagination dans une intuition donnée avec le pouvoir de fournir des concepts que possède l’entendement et la raison; qu'enfin il donne lieu à des jugements s’attribuant une valeur universelle, bien qu'ils soient particuliers, et qu'il ne prétende qu'au sentiment de plaisir et non pas à une connaissance des objets. ;

Tout ceci, on le voit, ne concerne que ce que nous avons appelé plus haut la nature esthétique générale du concept du sublime, que les caractères qui l’autorisent à prétendre d’être l'objet de jugements esthétiques. Dès que nous entrons dans l'analyse des caractères propres au sublime, nous nous apercevons qu'il n'est pas seulement différent du Beau, mais encore que Kant l’a conçu par opposition au Beau. En effet, si le Beau concerne la forme des objets, la limitation, le sublime concerne les objets sans forme, en tant qu'on représente dans cet objet ou, à son occasion, l'illimitation. Si le Beau est la représentation d'un concept indéterminé de l'entendement, le sublime est la représentation d’un concept indéterminé de la raison. Si la satisfaction du Beau est liée à la représentation de la qualité, celle du sublime est liée à la représentation de la quantité. Si le Beau contient le sentiment d’une excitation directe des forces vitales, et n’est pas incompatible avec les charmes qui attirent la sensibilité et avec les jeux de l'imagination, le sublime est excité, au contraire, indirectement par le sentiment d'une suspension momentanée des forces vitales, suivie d’une effusion d'autant plus forte; il est incompatible avec toute espèce de charme, il est sérieux, il est moins un plaisir positif qu'un sentiment d’admiration ou de respect, en un mot, il donne lieu à un plaisir négatif. De plus, si la beauté renferme une finalité de forme par laquelle l’objet paraît comme prédéterminé pour notre imagination, et constitue ainsi en soi un objet de satisfaction, le sublime

peut paraître au contraire, quant à la forme, tout à fait discordant avec notre faculté de juger et avec notre imagination. Par conséquent, si nous sommes fondés à qualifier de beaux un grand nonbre d'objets de la nature, il n’en est point qui méritent le nom de sublimes, vu que nulle forme sensible ne peut contenir le sublime, qu'il repose uniquement sur les Idées de la raison, et que c’est seulement l’état d'âme où nous nous trouvons, quand nous nous apercevons de la disconvenance entre les choses sensibles et ces Idées de la raison pour lesquelles il est impossible de trouver une représentation adéquate, qui peut être légitimement qualifié de sublime : en un mot, si le Beau est jusqu'à un certain degré objectif, le sublime est absolument, entièrement subjectif. Enfin, si Kant s’est efforcé de distinguer le sentiment du Beau aussi bien du sentiment moral que des sentiments de l'agréable et des sentiments du vrai, le sentiment du sublime paraît, au contraire, se confondre avec le sentiment du bien. Le sentiment que nous éprouvons en face des grandeurs qui dépassent incommensurablement la faculté de compréhension de notre imagination, en face de manifestations de forces qui, en comparaison de notre humaine faiblesse, nous paraissent infiniment redoutables, est un sentiment d'estime pour nous-mêmes, de respect pour notre nature supra-sensible : celle-ci nous permet, en effet, de concevoir tout au moins — sinon de l’incarner dans une représentation sensible — l'Idée de l'infini, et, d'autre part, elle évoque en nous, en face des puissances en apparence invincibles de la nature, l'Idée d’une force infiniment supérieure qui nous élève au-dessus de toute crainte, qui nous permet de mépriser nos biens même les plus précieux, la santé, la vie, la richesse, que les puissances de la nature menacent incessamment, elle évoque en nous l'Idée de la force morale. L'identité de nature du sentiment du sublime et du sentiment moral a paru assez grande à Kant, on le sait, pour le dispenser de soumettre le sublime à une déduction. Etant donné « qu'il est impossible de concevoir un sentinent pour le sublime de la nature sans y joindre une disposition d'esprit semblable à celle qui convient au sentiment moral », l’exposition des jugements sur le sublime en constitue en même temps la déduction. En effet, nous trouvons dans ces jugements une relation finale des facultés de connaître qui sert & priori de principe à la faculté des fins, c'est-à-dire à la volonté, par conséquent une relation qui contient elle-même une finalité « priori : en d’autres termes, nous sommes en droit d'exiger, pour le sentiment du sublime, l’universal.té et la nécessité sans avoir à la démontrer, parce qu’il a son origine dans une qualité que nous sommes fondés à réclamer de tous les hommes, à savoir « dans cette disposition

de la nature humaine dont jaillit le sentiment des Idées pratiques, c'est-à-dire le sentiment moral ».

Que faut-il penser maintenant de cette théorie? Tout d'abord, nous le répétons, Kant aurait dû, avant de diviser la Critique du Jugement en deux parties, suivant la distinction du Beau et du sublime, examiner le bien-fondé de cette division ou plutôt, en élargissant la question, se demander si le Beau proprement dit ne se scinde pas nécessairement, suivant une loi immanente, en un certain nombre de formes qui toutes peuvent prétendre à être des objets de jugements esthétiques. Kant aurait dû s’apercevoir que le terme de Beau est un terme générique qui embrasse des significations très diverses, et si sa théorie lui a permis d'exelure du domaine esthétique l’agréable, le Beau logique et le Beau moral proprement dit, il est évident qu'elle ne l’a autorisé en aucune façon à en exclure sans examen et le gracieux, et le comique, et le tragique, et même le laid. Tout en admettant, comme il l’a fait, que la caractéristique de l’état esthétique consiste dans la contemplation désintéressée, jaillissant de l’équilibre de nos facultés de connaître, de l'harmonie de l'imagination et de l’entendement, il aurait pu et il aurait dû examiner quelles sont les différentes formes esthétiques qui remplissent ces conditions. S'il ne l’a pas fait, c’est que, manifestement, il partage une erreur qu'ont commise un très grand nombre d’esthéticiens, et que nous avons vue révélée pour la première fois d’une façon précise dans l’Introduction dans l'Esthétique de Karl Groos. Groos fait observer avec grande raison que la plupart des esthéticiens admettent si bien l'identité entre le Beau et le domaine esthétique en général, qu'ils intitulent leurs œuvres Esthétique ou Philosophie du Beau, révélant par ce seul titre que, pour eux, tout ce qui exerce une action esthétique doit être qualifié de beau. Or, un examen attentif révèle qu'il n’en est rien : sitout ce qui est beau appartient naturellement à l’esthétique, la réciproque n’est pas vraie, tout ce qui fait partie de l'esthétique n’est pas nécessairement beau pour cela. C'est en grande partie parce que l’on a voulu faire entrer dans le concept du Beau tout ce qui est esthétique, que ce concept a été tant torturé, et qu'il a été si difficile de déterminer exactement ses caractères essentiels. C'est parce que le Beau n’a pas été distingué de ce qui est esthétique en général, que les théoriciens de l’art ont de tout temps éprouvé tant de peine à expliquer comment certains parmi les plus grands artistes ont pu avec tant de prédilection représenter sur leurs toiles ou décrire dans leurs livres, à côté de ce qui fait la joie et le charme de la vie, à côté de la grâce et de la beauté, du bonheur et de la vertu, les aspects les plus tristes de la réalité, la

misère, la maladie, le vice, en un mot le caractéristique et Île laid t. Avant donc de tenter une division du Beau, avant d’examiner les rapports du Beau avec les autres formes esthétiques, il faut poser en principe qu'il n'y a pas d'identité entre le domaine esthétique et le domaine du Beau, que celui-là est infiniment plus large que celui-ci, et, qu'à y regarder de près, le sublime et le gracieux, le tragique et le comique, ne sont pas des modifications du Beau, mais que toutes ces formes et le Beau lui-même sont des manifestations de ce qui est esthétique, des Aesthetischen, en général.

Cela établi, nous avons à nous demander, sans chercher encore ci quelles peuvent être les modifications de ce qui est esthétique en général, ce qu'il faut penser de la théorie kantienne des rapports particuliers entre le Beau et le sublime. Notons tout d'abord que quelques-unes des différences réelles entre les deux concepts analysés par Kant ont été indiquées par lui avec beaucoup de précision et de finesse. Il est incontestable que dans le Beau les questions de forme jouent un rôle beaucoup plus considérable que dans le sublime; que le plaisir causé par le Beau est plutôt lié à la représentation de la qualité, tandis que celui que provoque le sublime est plutôt lié à la représentation de la quantité; que le Beau se rapproche infiniment plus du jeu que le sublime qui, d'ordinaire, est grave, austère et simple; qu'enfin le plaisir du beau est dû à une excitation directe des forces vitales, sans aucun mélange de sentiments douloureux, tandis que, dans le sublime, il entre certainement des sentiments pénibles, des sentiments de dépression; qu'en un mot, le sentiment du Beau est un sentiment relativement simple, tandis que le sentiment du sublime est, comme nous l'avons vu, quand nous avons parlé du mélange des sentiments, un sentiment mélangé. Tous ces points de différence sont exacts. Seulement ce ne sont pas ceux qui paraissent essentiels à Kant, et sur lesquels ilrevient avec insistance. Le sublime, d’après lui, se distingue essentiellement du Beau par trois grands caractères : d’une part, par sa subjectivité, de l’autre, par ses rapports avec le sentiment moral, enfin, par le fait d’être la représentation non plus d'un concept indéterminé de l'entendement, mais bien d’un concept indéterminé de la raison. Or, nous allons essayer de montrer qu'aucun de ces trois caractères n’est propre au sublime, et que tous les trois peuvent s'appliquer jusqu'à un certain point au Beau.

Et tout d’abord tout lecteur non prévenu qui, après avoir étudié

1. Karl Groos, Einleitung in die Aesthetik, Giessen, 1892, p. 46 à 51,

l'Analytique du Beau, en arrive à l’Analytique du sublime, devra certainement éprouver une véritable stupéfaction en apprenant tout à coup que le Beau constitue en soi, an sich, un objet de salisfaction, qu'il y a, en d’autres termes, une beauté objective, landis que le sublime reste toujours, invinciblement subjectif. Est-il possible que Kant oublie que toute l'originalité de son esthétique réside dans la subjectivité du Beau, que ce qui la distingue essentiellement de la conception de Leibnitz et de Baumzarten c'est qu'elle nous représente le Beau, non comme une qualité des choses, mais bien comme un état de l'esprit? Est-il possible qu'il oublie que, pour lui, la finalité du Beau est toujours une finalité subjective, que, pour lui, la beauté des objets de la nature n’est pas due à une faveur que nous ferait la nature ou son créateur en prédéterminant certains objets pour noire imagination, pour notre entendement, et surtout pour le rapport harmonieux de ces deux facullés, mais bien à une faveur que nous faisons à la nature en sachant nous détacher, dans l’état de contemplation, de tous les sentiments intéressés qu'elle pourrait nous inspirer? Est-il possible qu'il oublie que, d’après lui, « quand nous jugeons de la beauté c'est en nous-mêmes que nous cherchons a priori la mesure de notre jugement, que lorsqu'il s'agit de juger si une chose est belle où non, le jugement esthétique est lui-même législatif, » est non seulement autonome, mais encore héautonome ? Sans doute, nous avons montré plus haut que Kant n'est pas arrivé à une solution définitive en ce qui concerne la nature subjective ou objective du Beau. Nous avons montré qu'il y avait sur cette question contradiction flagrante dans la théorie kanlienne, et que si les critiques qui ont interprété la théorie kantienne d’une facon absolument subjective peuvent alléguer, en faveur de leur interprétation, un très grand nombre de textes absolument irréfutables, les partisans de l'opinion contraire trouvent, eux aussi, dans les deux parties de la Critique du Jugement, des assertions de Kant qui semblent leur donner raison. En tout cas, Kant n’a évidemment pas le droit, sous peine de saper les fondements de son Esthétique, d'opposer à la subjectivité du sublime l’objectivité du Beau. Si, comme cela nous paraît avoir été l'opinion véritable de Kant, le Beau résulte d'une sorte d'action commune de l'esprit et des choses, si le Beau est comme un gage de l'identité ultime de la nature et de ia pensée, il doit en être tout de même du sublime et de toutes les autres incarnations esthétiques. IL est bien évident d'ailleurs, qu'a priori, il ne peut pas y avoir, entre les différentes formes esthétiques, de différences de nature : le Beau et le laid artistique, le sublime et le gracieux, le tragique et le comique,

sont toujours des modifications esthétiques, et doivent, par conséquent, malgré toutes leurs différences particulières, être idenliques quant au fond,et entretenir les mêmes rapports avec les deux pôles opposés de la réalité, avec la nature et l'esprit.

Nous arrivons à la même conclusion en étudiant le second caractère par lequel Kant a tenté de différencier le Beau du sublime. Nous avons montré, dans un des paragraphes précédents, combien Kant a varié sur les rapports à établir entre le domaine du Beau et le domaine moral. Nous avons vu qu'après avoir essayé de distinguer de la façon la plus nette le sentiment du Beau du sentiment du bien, en affirmant que le premier est absolument désintéressé, tandis que le second comporte toujours un intérêt, l'intérêt suprème de la nature humaine, que le Beau estabsolument irréductible à un concept, tandis que le bien n’est représenté comme l'objet d'une salisfaction universelle que par un concept, qu'après être allé jusqu'à prétendre que non-seulement le sentiment du beau est spécifiquement différent du sentiment moral, mais encore que l'intérêt qu'on y peutattacher s'accorde difficilement avec l'intérêt moral, et qu'il n’y a, par conséquent, entre ces deux sentiments aucune affiniié intérieure, Kant revient sur ces assertions pour révéler tout d'abord |’ « analogie » entre le jugement esthétique et le jugement moral, grâce à laquelle « le goût nous permet de passer, sans un saut trop brusque, de l'attrait des sens à un intérêt moral habituel, en ce qu'il représente l'imagination dans sa liberté comme pouvant être déterminée d’une manière concordante avec l’entendement, et qu'il apprend à trouver dans les objets des sens une satisfaction libre et indépendante de tout altrait sensible, » pour mettre, par conséquent, expressément la liberté esthétique de l'imagination au service de l'intérêt moral, pour conclure enfin que le Beau ne plaît qu'en tant qu'it est le symbole de la moralité, ce qui est identifier nettement le plaisir esthétique avec le plaisir moral. Il est tout à fait certain, d’après cela, que si c'est cette dernière théorie qui récèle la véritable pensée kantienne, on ne saurait établir, par rapport au sentiment moral, aucune différence essentielle entre le sublime et le Beau. Tous deux ne plaisent que parce qu'ils symbolisent la moralité, que parce qu'après le choc de la nature extérieure, qui n’est que la cause occasionnelle de l'impression esthétique, la raison humaine revient en elle-même, se réfléchit en quelque sorte en elle-même, et se rappelle, et à propos de l'harmonie de ses facullés — ce qui constitue le Beau — et à propos de leur désaccord — ce qui constitue le sublime, — qu'elle est avant tout raison pralique, que les intérêts de la raison pratique priment ceux de la raison théorique,

et que c'est l'homme moral qui est le but dernier, la fin suprême de la création, qui est la preuve unique de l'existence de Dieu.

Il en est de même enfin du troisième caractère qui, dans la pensée de Kant, devait séparer le domaine du Beau de celui du sublime. Nous avons vu qu'après avoir soutenu, durant toute l’Analytique et la Déduction, que le Beau était absolument irréductible à tout concept, que l’universalité et la nécessité du jugement esthétique ne se fondaient sur aucun concept, Kant a confessé dans la Dialectique que l'universalité et la nécessité du Beau ne pouvaient se légilimer qu'en tant qu'elles avaient pour fondement quelque concept : ce concept ne devait pas d’ailleurs pouvoir être déterminé par l'intuition, ne devait rien nous faire connaître, ne devait pouvoir fournir aucune preuve pour le jugement du goût, devait être un concept indéterminé. Or, ce concept indéterminé, Kant, lorsqu'il veut différencier ‘en dernier ressort le Beau du sublime, l'appelle un concept indéterminé de l’entendement : le Beau concernant la forme de l’objet est la représentation d’un concept indéterminé de l’entendement, tandis que le sublime qui concerne des objets sans forme, des objets illimités, est la représentation d’un concept indéterminé de la raison. Or, là encore, la différence établie par Kant nous paraît illusoire. Nous savons que Kant a fini par soutenir que la beauté, aussi bien la beauté de la nature que celle de l’art, consiste dans l'expression d'Idées esthétiques, de ces Idées qui rivalisent avec les Idées rationnelles dans l'effort d'échapper aux limites de l'expérience et d'incarner des concepts de la raison. Nous savons de plus que ce concept indéterminé sur lequel Kant fait reposer l'universalité et la nécessité du Beau «n’est que le concept pur que la raison nous donne du supra-sensible » et, par conséquent, est, aussi bien que le concept sur lequel est fondé le sublime, non point un concept indéterminé de l’entendement, mais bien aussi un concept indéterminé de la raison. Nous pouvons donc conclure que Kant a échoué dans sa tentative d'opposition du sublime et du Beau. Comme nous le verrons, la forme esthétique et artistique opposée au Beau n’est pas le sublime mais bien le laid. Sans doute, le sublime diffère du Beau par des caractères déterminés que nous aurons immédiatement à rechercher, mais ces différences ne sont pas assez considérables pour que l’usage commun ne confonde pas bien souvent ces deux qualificatifs. En somme, toute chose sublime est en même temps belle: seulement, et, c'est là ce qui prouve que nous avons affaire à deux formes esthétiques différentes, la réciproque n'est pas vraie; il y a des choses belles — notamment les choses gracieuses et charmantes — qui ne sont pas sublimes.

Qu'est-ce donc que le sublime, quels en sont les caractères spécifiques, c'est là ce que nous avons à nous demander maintenant. Parmi les caractères que Kant revendique pour lui, nous en retenons tout d'abord deux, qui nous paraissent véritablement importants. En premier lieu, il est incontestable que dans le sublime le concept de quantité joue un rôle infiniment plus considérable que dans le Beau, et, en second lieu, il y a dans le sublime un mélange de sentimenis désagréables et agréables qui n'existe pas dans le Beau. Cela accordé, nous savons que Kant subdivise le sublime en deux manifestations principales, qu'il appelle le sublime mathématique et le sublime dynamique. Pour le sublime mathématique, il consiste dans la grandeur absolue, laquelle, indépendamment de toute autre considération de forme, de signification, elc., nous plaît, tandis qu'au contraire la petitesse nous déplait. Cetle grandeur ne peut pas se trouver dans les choses de la nature, et Ja satisfaction qu'elle nous cause ne peut pas être due à l'objet luimême. En effet, d'une part, ce n'est pas l’objet qui peut nous plaire, puisqu'il se peut qu'il soit informe, et, d'autre part, le sublime ne peut pas résider dans les choses de la nature, puisque rien n’y est grand absolument : nous n'avons qu'à regarder les objets les plus grands, dont la nature nous offre l'exemple, par un télescope, pour les trouver petits, et inversement, les choses les plus petites qu'on puisse imaginer par un microscope, pour les trouver gigantesques. Le sublime ne pouvant donc exister dans la nature ne peut résider que dans notre esprit, que dans nos Idées, qu'en nousmêmes. Voici à quel propos la grandeur illimitée de nos Idées se révèle à nous et crée ainsi le sentiment du sublime. Pour mesurer une grandeur, l'imagination a besoin de deux opérations : d’une part elle appréhende Vobjet, c'est-à-dire elle parcourt successivement toutes ses parties, et cette opération elle peut la continuer jusqu'à l'infini; de l’autre, il faut qu'elle le compréhende, c'est-àdire qu'elle réunisse en un tout les différentes parties appréhendées, et cette seconde opération est non-seulement beaucoup plus difficile, mais encore a des limites qu'il est impossible de dépasser. Lorsque l’appréhension en est au point où les premières représentations partielles de l'intuition sensible commencent à s'éteindre dans l'imagination, il faut qu’elle s'arrête ; si elle continue, elle perd d’un côté ce qu'elle gagne de l'autre, et la compréhension retombe toujours sur un maximum qu'elle ne peut dépasser. Or, il y a dans la nature des grandeurs que l'esprit humain ne peut jamais entièrement saisir, qu'il peut bien appréhender, mais dont il lui est impossible de réunir toutes les parties en une intuition. Mais notre raison, dont la tâche principale consiste à viser à la to-

talité, exige que mème les grandeurs absolues, nous essayions de les embrasser dans une intuition une, que nous nous représentions tous les membres d'une série croissante de grandeurs et de nombres, et que même nous tentions de nous représenter l'Enfini, c’est-à-dire l'espace et le temps écoulés, comme donné en entier, dans toute sa totalité. L'infini, nous le savons, est grand absolument: aucune compréhension ne peut nous fournir pour unité une mesure qui aurait un rapport déterminé, exprimable en nombres, avec l'infini. Mais puisque, d'autre part, il est au moins possible de concevoir l'infini sans contradiction, et de le concevoir comme un tout, il faut qu'il y ait dans l'esprit humain une faculté qui dépasse toute mesure des sens, qui soit supra-sensible, et cette faculté nous la possédons : c’est la faculté qui nous fournit l'Idée d'un noumène, servant de substratum à l'intuition du monde cousidéré comme phénomène, qui nous permet de comprendre tout entier sous un concept l'infini du monde sensible dans une estimalion pure et intellectuelle de la grandeur, quoique nous ne puissions jamais le concevoir mathématiquement par des concepts de nombres. Or, nous avons le sentiment du sublime, lorsque nous nous trouvons devant un phénomène de la nature d’une grandeur telle que l'imagination se sent incapable de l’embrasser dans sa totalité, d'y appliquer mème une mesure, si bien qu'elle y associe l’idée de son infinité. Quant à la nature, la seule mesure capable d'en évaluer l'immensité serait sa totalité absolue, c'est-à-dire la compréhension de l'infinité de la nature envisagée comme phénomène. Mais étant donnée l'impossibilité de l’absolue totalité d'un progrès sans fin, cette mesure est un concept contradictoire en soi. Par conséquent, lorsque nous nous trouvons devant un objet de la nature que notre imagination est absolument incapable de mesurer, quelque effort qu'elle y emploie, nous allons nécessairement du concept de la nature vers le substratum supra-sensible qui sert à la fois de fondement à la nature et à notre faculté de penser, el qui est grand au-delà de toute mesure des sens, au delà de toute expression.

La conclusion que tire Kant de cette difficile déduction c'est que la véritable sublimité ne réside jamais dans les objets de la nature, mais uniquement dans la disposition d'esprit qui résulte de l'effort impuissant de l'imagination vers un progrès à l'infini, et de la prétention de notre raison à la totalité absolue comme à une idée réelle : il y a là non plus, comme dans le Beau, une harmonie de nos facultés de connaître, mais bien, au contraire, une disconvenance, un désaccord, qui éveille en nous le sentiment de notre faculté supra-sensible, le sentiment de la raison. C'est là ce qui

explique les particularités du plaisir que nous cause le sublime. D'une part, en tant qu'il jaillit de la disconvenance de limagination dans l'estimation esthétique de la grandeur avec l'estimation rationnelle, le sentiment qu'il provoque en nous est, comme tout sentiment de désaccord, un sentiment de peine ; de l’autre, en tant qu'il est la conséquence de l'accord du jugement, que nous portons sur l'impuissance des plus grands efforts de la sensibilité, avec les Idées de la raison auxquelles nous ne pouvons pas laisser que de tendre, il nous cause, au contraire, comme tout sentiment d'harmonie, un sentiment de plaisir. Nous sommes repoussés et attirés à la fois par le même objet, qui nous révèle successivement une disconvenance et une finalité profonde dans l’organisation de nos facultés de connaître. Or, nous connaissons parmi nos sentiments moraux un sentiment qui, lui aussi, est à la fois agréable et pénible, et résulte, lui aussi, de notre incapacité d'atteindre une Idée qui est pour nous une loi. Ge sentiment s'appelle le sentiment de l'estime ou du respect. Par conséquent, le sentiment du sublime est un sentiment de respect. Seulement ce n’est pas pour la nature, pour la grandeur illimitée de certaines de ses manifestations, que nous pouvons éprouver ce respect, puisque nous savons, qu’envisagés à de certains points de vue, ces phénomènes nous paraitraient au contraire imperceptibles. Ge n’est que notre Moi pratique ou le sentiment de notre destination supra-sensible, qui est capable de nous inspirer de l'estime. Il se produit alors ce que Kant appelle une « subreption », une sorte de substitution, grâce à laquelle nous convertissons le respect que nous éprouvons pour l'Idée de l'humanité en nous, en respect pour un objet de la nature, qui en lui-même est tout à fait impuissant à provoquer en nous un sentiment semblable, mais qui nous rend comme visible la supériorité de la destination rationnelle de nos facultés de connaître sur le plus grand pouvoir possible de la sensibilité.

Pour le sublime dynamique de la nature, sur lequel Kant insiste moins que sur le sublime mathématique, il résulte du fait de considérer la nature comme une puissance qui n’a aucun empire sur nous. Lorsque nous nous trouvons devant un objet redoutable, c'est-à-dire devant un objet tel qu'en imaginant que nous voulussions lui résister, nous eussions l’absolue conviction que nous serions vaincus, il peut arriver tout d’abord que nous ayons peur, que nous éprouvions un sentiment de crainte réelle. En ce cas, nous n'éprouverons pas plus le sentiment du sublime que nous n'éprouvons celui du Beau quand nous sommes dominés par l’inclination ou par le désir. Notre première pensée est de fuir l'aspect de l’objet qui nous inspire de la crainte, nous éprouvons un senti-

ment de joie de nous en sentir délivrés, et bien loin de chercher l'occasion de nous rappeler cette sensation éminemment désagréable, nous faisons effort pour la repousser de notre esprit. Or, lorsque nous nous trouvons devant certains phénomènes de la nature, comme d'immenses chaînes de montagnes, l'océan soulevé par la tempête, des volcans déchaînant toute leur puissance de destruction, ete., bien que nous sachions que, comparé à de telles puissances, notre pouvoir de résistance est réduit à une petitesse insignifiante, nous nous sentons, pourvu que nous soyons en sûreté, attirés invinciblement par ces explosions terribles des puissances de l'univers, et nous les appelons alors sublimes. En effet, si l'impossibilité de résister à ces puissances nous fait reconnaître notre infinie faiblesse, en tant qu'êtres de la nature, d'autre part, nous sentons, en face de ces spectacles, les forces de notre âme s'élever au-dessus de leur ordinaire médiocrité, parce que nous découvrons en nous-mêmes un pouvoir de résistance qui nous donne le courage de nous mesurer avec la toute-puissance apparente de la nature, parce qu'il se révèle en nous une faculté par laquelle nous nous jugeons indépendants de la nature tout entière, une faculté qui nous permet de mépriser, dès qu'il s’agit de l'accomplissement ou de la violation des principes suprèmes de notre personnalité morale, la toute-puissance de l'univers, dussionsnous être écrasés par elle : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau qui a l’idée du devoir. I ne faut pas que l'univers entier s’arme pour l’écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer, mais quand l'univers l’écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce que toutes les forces de l’univers sont incapables d'atteindre notre personne morale ». Rien n'illustre mieux la théorie de Kant que ces sublimes paroles de Pascal, pourvu qu'on y remplace, comme nous l'avons fait, la pensée par la conscience morale. Il est inutile d'ajouter qu'il y a subreption pour le sublime dynamique aussi bien que pour le sublime mathématique : là encore la nature n’est nommée sublime que par l'imagination qui l'élève jusqu'à en faire une représentation — ou plutôt pour rendre la pensée kantienne par un mot qu'il n’a pas employé, mais qui nous paraît le mot propre — jusqu'à en faire le symbole des cas où l'esprit peut se rendre sensible sa propre sublimité, la supériorité de sa propre destination sur la nature.

Que faut-il penser maintenant de cette théorie dont Kant luimême confesse qu'elle paraît bien subtile et « tirée de bien loin. » Reconnaissons tout d'abord, avant de la critiquer, qu’elle est extrèmement haute, noble et profonde, et qu'il est très compréhensible qu'elle ait exercé la plus profonde impression sur tous les successeurs de Kant. Parée de la merveilleuse rhétorique de Schiller, elle est entrée, avec des modifications de détails, dans la philosophie des esthéticiens idéalistes de l'Allemagne. Elle a été accueillie par les contemporains de Kant et parles philosophes postérieurs avec beaucoup plus de faveur que la théorie du Beau, et cela s'explique aisément. La théorie kantienne du sublimeest, en effet, beaucoup plus claire et beaucoup plus cohérente que la théorie kantienne du Beau. Tandis que, nous l'avons vu, il est très difficile de savoir si pour Kant le Beau est subjectif ou objectif, si c’est un sentiment où uv jugement, si c'est un sentiment qui résulte d’un jugement ou un jugement qui résulte d’un sentiment, ces hésitations n'existent pas pour le sublime. Le sublime est un état purement subjectif; il jaillit de notre constitution intellectuelle et morale, de la nécessaire limitation de notre imagination et de la nécessaire aspiration vers la totalité absolue de notre raison — pour le sublime mathématique — de la faiblesse infinie de notre sensibilité comparée aux forces prodigieuses de la nature, et de la supériorité de notre personne morale sur la toute-puissance de l'univers — pour le sublime dynamique —. Pour le sublime, il n°y a vraiment pas de doute sur la question de savoir si c’est à une faveur que nous ferait la nature ou bien à une faveur que nous lui ferions que le plaisir esthétique est dü. Lorsqu'il s’agit du sublime, Kant est d’un idéalisme et d’un subjectivisme intransigeants que lui envierait la philosophie de Fichte. La nature objective n’est en quelque sorte qu'un prétexte que prend le Moi pour se remémorer l'ilimitation des Idées de la raison, le pouvoir absolu et inaliénable de la nature morale. La réalité n’est pour ainsi dire qu'un tremplin dont s’élance l'esprit humain pour mesurer toute l’étendue, toute la hauteur et toute la profondeur de ses propres facultés.

Cependant si la théorie kantienne du sublime est extrêmement intéressante et ingénieuse, si ingénieuse même que l'on a eu raison de trouver, dans la subtilité avec laquelle elle joue avec les

deux concepts de la nature sensible et des Idées de la raison, qui se posent, s'opposent, et se réconcilient dans une synthèse finale, comme un avant-goût des jeux de la dialectique hégélienne, elle soulève un certain nombre d'objections graves qu'il nous reste à exposer. Tout d'abord Kant a subdivisé le sublime en deux grandes formes : le sublime mathématique et le sublime dynamique, dont le premier se rapporterait à la faculté de connaître et le second à la faculté de désirer. I s'agit de décider avant tout si cette distinction est légitime. I est incontestable, dit avec raison Hartmann, que le sublime dynamique ou le sublime d'intensité doit entretenir d'étroites relations avec la faculté de désirer ou la volonté, si l'on considère la volonté comme une forme de la force, ou bien la force comme une forme de la volonté, ou bien la force et la volonté comme deux formes d'un principe d'intensité plus général. Toute la question est de savoir s'il est possible d'imaginer une forme du sublime sans ce fondement d'intensité dynamique, si la simple grandeur mathématique, la simple extension, est capable de provoquer en nous le frisson du sublime, si, en un mot, le sublime mathématique, le sublime de l'extension ne nous parait pas tel que parce que nous concluons inconsciemment de la grandeur extensive d'un objet donné à la grandeur intensive des forces qui s'y manifestent ou qui s’y sont manifestées autrefois, et que nous sentons très supérieures à nos propres forces '. C’est bien là ce qu'ont pensé, el, à notre avis, avec grande raison, la plupart des esthéticiens contemporains qui ont repris la question du sublime. Il nous semble que quand nous nous trouvons devant une grande étendue qui nous paraît incommensurable, nous transformons, sans nous en douter, la grandeur extensive en grandeur intensive ou en puissance, et nous réservons notre admiration, non pas pour l'extension qui apparaît à notre sensibilité, mais bien pour les forces que nous imaginons derrière cette extension el auxquelles celle-ci est due en réalité. Comme on l’a dit très justement, ce n'est pas seulement du volcan déchaïîné et de l'océan en fureur, mais encore du désert silencieux et de la mer calme, que nous sentons jaillir des forces qui dépassent infiniment l'humaine faiblesse. Nous croyons que sans cette association plus ou moins inconsciente de l’idée de puissance, les étendues les plus vastes n'exerceraient aucune espèce d'attrait sur notre imagination esthétique, et que, par conséquent, tout sublime, quelle que soit la manière dont il se révèle à nous, que ce soit par l'extension ou par la puissance, que ce soit dans la nature ou dans l’homme, résulte

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