Hartmann, Aestherik, t. 1, p
toujours de l'admiration mêlée de crainte que nous inspirent les manifestations directes ou indirectes de forces que nous jugeons incommensurablement supérieures à celles dont nous disposons.
Cela accordé, remarquons que l'analyse kantienne du sublime dynamique est, sauf la question de la subreption que nous réservons, beaucoup moins contestable que celle du sublime mathématique. En effet, pour expliquer le sentiment particulier que nous inspire la manifestation d’une puissance immense, Kant n’a point recours à l'idée de l'infini : il suffit pour qu’une puissance soit esthétiquement sublime qu'elle nous paraisse redoutable, que nous nous rendions compte de l'impossibilité où nous sommes de lui résister. Il s'agit là, par conséquent, d'une puissance grande comparativement à nous, mais non grande absolument, d’une puissance indéfiniment supérieure à nous et non pas d’une puissance infinie. Il en est tout autrement du sublime mathématique où, comme nous l'avons vu, l'idée de l'infini joue un rôle extrêmement important. Kant commence par affirmer — et cette affirmation est devenue l’un des deux principes essentiels de l'esthétique réaliste de Zimmermann — que nous attachons toujours à la représentation de la grandeur une espèce d’estime, et à la représentation de la petitesse une espèce de mépris. Bien que cette assertion ait été contestée et soit contestable, en effet, puisqu'il y a toute une catégorie du Beau — le joli — qui implique nécessairement l'idée de pelitesse, puisqu'il y à dans tous les arts de parfaits chefs-d'œuvre qui excluent « priori toute idée de grandeur — les miniatures, les pierres gravées. les tableautins des Hollandais, le lied, la nouvelle, ete. — nous voulons accorder à Kant son point de départ, et ne critiquer que les conclusions qu'il en tire. Pour cela nous avons à nous demander tout d'abord ce qu'il entend par grandeur. Làdessus Kant est très net : la grandeur dont il s’agit dans le sublime est la grandeur absolue, absolute non comparative magnum, c'est-à-dire une grandeur pour laquelle il est impossible de trouver en dehors d'elle une mesure qui lui convienne, une grandeur qui, par conséquent, n'est égale qu'à elle-même. De là Kant conclut que la nature ne peut nous fournir aucun exemple du sublime, puisqu'elle ne contient aucun objet grand absolument, puisque le même objet de la nature peut successivement nous paraître, selon le point de vue où nous nous plaçons et les instruments optiques dont nous nous servons pour le contempler, infiniment grand ou infiniment petit, et que partant le sublime ne peut résider qu'en nous-mêmes, que dans les Idées de notre
raison.
Or, à supposer que l'on admette que la simple grandeur, sans
aucune intervention de l'idée de puissance, puisse provoquer le sentiment du sublime, est-il vrai que celte grandeur doive être grande absolument, doive être infinie? Est-il vrai que, pour que le ciel étoilé, la mer, la plaine ou quelque autre exemple de sublime mathématique que l'on veuille choisir, nous paraisse sublime, nous devions nécessairement avoir conscience que ces objets sont absolument irréductibles à toute mesure? Remarquons avant tout, qu'en réalité, la grandeur de tous ces objets ne saurait être infinie, puisque, d'une part, Kant lui-même a démontré de la facon la plus irréfutable que le concept d'un infini actuellement réalisé est une contradiction dans les termes, que, par conséquent, il ne saurait être question que de grandeurs indéfinies, et puisque, d'autre part, il est tout à fait cerain, qu'en fait, toutes les grandeurs que cite Kant sont absolument finies et parfaitement mesurables. Sans doute, c'est là une vérité que Kant n'ignore pas et sur laquelle, au contraire, il insiste avec la dernière énergie : c'est précisément parce que tout objet de la nature est nécessairement limité et fini que le sublime ne peut pas être trouvé en dehors de nous, et doit être cherché dans les Idées de notre raison. Tout le raisonnement de Kant consiste dans le syllogisme suivant : tout sublime réside dans la grandeur absolue : or, la nature ne nous fournit que des grandeurs finies, donc le sublime ne peut pas se rencontrer dans la nature. Seulement on s'aperçoit tout de suite que la majeure de ce raisonnement n'est en aucune façon évidente par elle-même. Kant n'essaie en aucune façon de démontrer que, pour nous paraître sublime, une grandeur doive être nécessairement absolue, et, en vérité, cette démonstration est impossible. Pourquoi, en effet, n’en serait-il pas du sublime mathématique comme du sublime dynamique? Pourquoi, de même que nous appelons dynamiquement sublimes des forces que nous sentons très supérieures aux nôtres, n'appellerions-nous pas mathématiquement sublimes des grandeurs très supérieures à celle qui nous sert tout naturellement d'unité de mesure dans toutes nos appréciations esthétiques, c'està-dire à la grandeur du corps humain ? Nous admettons parfaitement la distinction établie par Kant entre l'estimation mathématique et l'estimation esthétique de la grandeur, et nous appelons avec lui l'estimation esthétique celle « qui se fait par la seule intuition, à vue d'œil. » Or, il nous semble incontestable que, dans cette estimation esthétique, l'unité de mesure varie avec les différentes espèces d'objets que nous avons à évaluer. De même que, pour chaque espèce, nous avons en nous une sorte d'image typique, ce que Kant appelle l'idée normale qualitative, nous avons aussi une
image typique de la grandeur, une idée normale quantitative. Nous appelons grands un homme, un animal, une plante et un arbre, qui dépassent la grandeur moyenne des individus de chacune de ces espèces. Lorsque maintenant nous nous trouvons devant des objets pour lesquels nous ne possédons pas d'idée normale quantilative, nous les comparons tout naturellement, pour les mesurer, à des objets d'espèce analogue, ou tout simplement à nous-mêmes. L'adage philosophique que l'homme est la mesure de toute chose doit ètre pris à la lettre, et vaut aussi bien au point de vue de la quantité qu'au point de vue de la qualité. Nous sommes aussi anthropomorphiques quand il s’agit du sublime que quand il s’agit du Beau. Le seul être que nous connaissions véritablement, non pas par analogie, non pas par interprétation, mais directement, immédiatement, c'est nous-mêmes, et par conséquent, il est tout à fait naturel que la mesure fondamentale, dont nous nous servions pour juger de la grandeur des choses, soit tout simplement notre propre taille. J'appelle grand ce qui dépasse ma propre grandeur, et il n'y a dans ce jugement aucune espèce d'intervention, ni de l’Idée de l'infini, ni même de l'Idée de l'indéfini. Comme le fait remarquer avec très grande raison Karl Groos, lorsque nous nous trouvons devant une tour gothique, d’une hauteur de 150 pieds, nous ne songeons en aucune façon à la trouver sublime, tandis qu'une tour trois fois aussi haute peut parfaitement nous paraître telle. Et, cependant, ce n'est là encore en aucune façon une grandeur infinie, ni qui nous paraisse telle, puisque nous sommes parfaitement capables de lapprécier et d'imaginer approximativement aussi bien une hauteur de 450 que de 150 pieds ‘. Il nous semble donc que nous pouvons parfaitement avoir la sensation de la grandeur, et de cette grandeur que Kant réclame pour le sublime, sans qu'il entre le moins du monde, dans notre concept, l'Idée d’absolu et l'Idée d’infini.
Voyons cependant comment Kant introduit cette Idée Fee le sublime mathématique. Lorsque nous nous trouvons devant certains objets de la nature d'une grande extension, nous essayons de les mesurer esthétiquement. Pour cela, nous commençons par les appréhender, et cette appréhension n'a pas de limite et est toujours possible, puis nous tentons de réunir les différentes parties de l’objet que nous avons appréhendé, de les étreindre pour ainsi dire, comprehendere, dans une seule intuition, et celte seconde opération serait essentiellement limitée : à un certain moment, notre imagination ne serait pas assez forte pour retenir toutes les