Fechner, Vorschule der Acsthetik, p
croyons, en résumé, que l’illimitation est une conception de l'entendement et non pas une sensation. Toute sensation limite très strictement les objets qui s'offrent à elle, toute perception est en soi une limitation, et comme dans l'estimation esthétique il ne s'agit que de sensalion, — à vue d'œil dit Kant lui-même — il nous parait impossible d'y admettre de l'illimitation, d'y admettre cette lutte entre l'appréhension et la compréhension qui constitue pour Kant le caractère psychologique du sentiment du sublime, et le prétexte de l'introduction dans ce sentiment de l'Idée de l'Infini. Dès qu'un objet de la nature est entré dans notre perception, il devient essen- Liellement, irréductiblement limité et fini.
sans doute, on pourrait opposer à notre analyse une objection grave. On pourrait alléguer que l'estimation esthétique n'existe pas à l'élat d'abstraction où nous l'avons considérée, qu'en fait nos sensations se compliquent toujours d'associations innombrables, que lorsque nous nous trouvons devant la mer, nous voyons, pardelà la ligne de l'horizon qui la limite à nos veux, d'immenses étendues d'eau, qui, elles, nous paraissent vraiment illimitées et que nous appelons même infinies, sans pourtant attribuer à ce terme le sens que lui donne Kant; que, lorsque nous contemplons le ciel et les éloiles, nous voyons, par delà la coupole limitée, se dérouler, dans l’espace sans bornes, une série illimitée de coupoles semblables, nous voyons, par-delà les points lumineux presque imperceplibles quiravissent notre vue, les mondes que ces points représentent. L'objection est absolument juste, et nous montrerons, lorsque nous tenterons d'opposer à la conception kantienne du sublime celle à laquelle nous croirons devoir nous arrèter, que le rôle de l'association est aussi considérable, est le même dans le sublime que dans le Beau. Seulement celle objection, Kant n'a pas le droit de s'en prévaloir. En effet, il a dit que, dans les jugements sur le sublime comme dans les jugements sur le Beau, il ne doit ètre question que de jugements esthétiques purs, et que, par conséquent, les exemples de sublime ne peuvent pas être empruntés aux objets sublimes de la nature supposant le concept d’une fin, vu que, dans ce cas, la finalité serait ou bien téléologique, ou bien fondée sur de simples sensations causées par un objet (le plaisir ou la douleur) et ne serait donc pas, dans le premier cas purement esthétique et, dans le second, purement formel. Aussi, conclut-il, «quand nous appelons sublime la vue du ciel étoilé, nous n'avons pas besoin, pour le juger ainsi, de concevoir des mondes habités par des êtres raisonnables, et de considérer les points lumineux, dont nous voyons l'espace rempli au-dessus de nous, comme les soleils de ces mondes se mouvant dans des cercles parfaitement
appropriés à ces derniers : il suffit de le voir tel qu'ilnous apparail comme une immense voûte qui embrasse tout, et ce n’est qu'à cette condition que nous pourrons lui attribuer la sublimité qui est l'objet d'un pur jugement esthétique. De mème, pour trouver sublime la vue de l'océan, nous ne nous le représentons pas tel que le conçoit un esprit enrichi de toutes sortes de connaissances (que ne donne pas l'intuition immédiate), par exemple comme un vaste royaume peuplé de créatures aquatiques, ou comme un élément qui sépare les diverses parties de la terre mais en leur permettant de communiquer entre elles, vu que ce seraient de véritables jugements téléologiques, mais il faut se Le représenter comme font les poètes d’après ce que nous montre la vue, par exemple quand il est calme comme un miroir liquide qui n'est borné que par le ciel où quand il est orageux comme un abîme qui menace de tout engloutir ‘.» On le voit, Kant a répudié expressément le secours que l'association aurait pu apporter à sa théorie. Il soutient que dans l'estimation esthétique du sublime il s'agit uniquement de ce qui nous apparait, de ce que nous donne l'intuition immédiate, de ce que nous montre la vue, sans intervention aucune de ce que Fimagination ajoute aux données immédiates de nos sens. Par conséquent, s'il est exact que nos sens ne sauraient nous présenter rien d'illimité, que toute sensation est, par essence, quelque chose de fini, la théorie de l'appréhension et de la compréhension est insoutenable, et, partant, l'intervention des Idées de la raison illégitime.
Avec la théorie de l’appréhension et de la compréhension et avec celle de l'intervention dans le sublime de l’Idée de l’Infini s'écroule nécessairement la théorie de la subreplion. S'il est démontré que notre imagination n'est pas impuissante à embrasser dans une intuition une les spectacles même les plus grands que nous offre la nature, et qu'il n'est pas besoin qu’en face de la prétendue banqueroute de nos facultés sensibles, la raison nous fasse entendre sa voix pour nous suggérer que l'infini, auquel l'imagination tente en vain de s'élever, et qu'il est dans sa mission à elle, raison, de réclamer pour toutes les grandeurs, quelque incommensurables qu'elles puissent paraître à notre sensibilité, ne réside qu’en elle, que dans ses Idées, il est démontré par là même que le sublime peut parfaitement résider dans les objets de la nature et non uniquement dans l’état d'âme du spectateur, en tant qu'il est capable de concevoir le supra-sensible, et que la nature ne nous sert pas seulement de tremplin dont nous nous élançons sans regarder en arrière, pour nous perdre dans la contemplation de nos propres
L. Critique du Jugement, Martenstein, € V, p, 278 : Bari, t. F, p, 184, 185.
facultés. Sans doute, à un certain point de vue, le sublime est sub- Jectif comme le sont toutes nos idées et tous nos sentiments, comme l'est l'univers tout entier, puisque, pour nous, iln'existe que par rapport à nous, que par les images que nous nous en traçons. Mais il nous semble, contrairement à Hartmann, qui a appelé le sublime par rapport au Beau un subjectif du second degré, que le sublime n'est pas plus subjectif que le Beau. De même que le Beau résicde évidemment avant tout dans l’organisation de notre sensibilité, mais que cependant, comme nous l'avons-montré, il doit y avoir des raisons expliquant pourquoi, en face-de tel objet, notre sensibilité est frappée agréablement et en face de tel autre désagréablement, tout de même le sublime est avant tout un sentiment, mais un sentiment qui s'éveille à l'occasion de certains spectacles de la nature, qu'il est aussi légitime d'appeler sublimes, qu'il l’est d'appeler rouges des objets rouges, bien que nul n'ignore que le rouge n'est pas une qualité objective des choses, mais bien une sensation humaine. Loin d'être un subjectif du second degré, on pourrait prétendre avec une apparence de vérité que le sublime est au contraire plus objectif que le Beau. En effet, il y a beaucoup moins de contestations pour le sublime que pour le Beau. L'océan, le ciel, la montagne, les œuvres de Michel-Ange, certaines scènes de Corneille comparées à certaines autres de Racine, voilà des spectacles et des œuvres d'art que nul n'hésiterait à qualifier de sublimes. Il semble que le Beau soit quelque chose de plus caché, de plus discret que le sublime, et que, par conséquent, pour le découvrir et pour le goûter, il faille une intervention plus active de nos facullés. Le sublime, de par son étendue et sa puissance, s'impose beaucoup plus violemment à notre imagination et à notre sensibilité que le Beau, et c'est là ce qui autoriserait à affirmer que, loin d’être plus subjectif; il est au contraire plus objectif que ce dernier. Quoi qu'il en soit d’ailleurs de cette question, ce qui nous importe c'est de constater qu'en tout cas le sublime n'est pas sub- Jectif dans le sens kantien. Nous verrons que loin de résulter d’un retour fait par le sujet, à l’occasion de certains spectacles, sur luimème el sur ses facultés supra-sensibles, il est dù au contraire, tout comme le Beau, à ce que le sujet sort de lui-même, oublie toute son organisation intellectuelle et surtout lopposition que celle-ci lui impose entre le sujet et l’objet, pour se perdre, non pas dans les régions supra-sensibles, mais bien dans l’objet dont la grandeur et la puissance l'ont frappé et avec lequel il parvient, grace à la contemplation esthétique, à se confondre entièrement *.