Cf. Hartmann, Aesthetik, t, 1, p
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Vischer, qui, d'ailleurs, fait résider, tout comme Kant, le sublime dans l'infini, a observé qu'il est étrange que Kant, qui, d'une part, soutient avec la dernière énergie que le sublime ne saurait jamais ètre trouvé dans la nature mais bien seulement dans l'esprit du sujet, réduise, d'autre part, le sublime à la nature et exclusivement à la nalure inorganique, rohke Natur. Nous savons qu'il exclut du sublime la nature organique, parce que le concept d'organisme entraine nécessairement le concept d'une fin déterminée, et que, dans le sublime comme dans le Beau, il ne peut s'agir que d'une finalité indéterminée, d'une finalité sans fin. La grandeur absolue dans le domaine de la nature organique ne serait pas, d'après lui, sublime, mais bien gigantesque, wngeheuer, vu que la fin de l'organisme, qui n'est compatible qu'avec une certaine mesure de grandeur, serait détruite. Quant à la question de savoir si, à côté du sublime de la nature, il n'en existe pas un autre, le sublime du sujet, le sublime intellectuel ou moral, Kant, contrairement à ce que dit Vischer, se l'est bien posée, mais il l’a résolue négativement, de telle sorte que nous arrivons à la contradiction piquante de voir le mème philosophe affirmer catégoriquement que le sublime ne se rencontre pas dans la nature, mais seulement dans les Idées du sujet, et contester, d'autre part, qu'il puisse y avoir un sublime en dehors de la nature, un sublime du sujet. En effet, Kant dit en propres termes que, quand on parle de beauté et de sublimité intellectuelles, on se sert d'expressions inexactes, vu que d'abord la beauté et la sublimité sont des modes esthétiques de représentalions qui ne se rencontreraient pas en nous si nous étions de pures intelligences, ou si nous nous supposions tels par la pensée, et qu'ensuile, si la beauté et la sublimité intellectuelles peuvent, comme objets d'une satisfaction intellectuelle ou morale, être conciliables avec la satisfaction esthétique, en ce sens qu'elles ne reposent sur aucun intérêt, il est difficile cependant de les concilier avec celte satisfaction, vu qu'elles doivent au moins produire un intérêt : car si la représentation doit s'accorder dans le jugement avec le jugement esthétique, cela ne pourrait avoir lieu qu'au moyen d'un intérêt sensible lié à ce plaisir, ce qui entraverait la pureté de la finalité intellectuelle. Kant accorde bien que la loi morale, lorsqu'elle est l'objet d'un jugement esthétique, nous apparaît bien plutôt comme sublime que comme belle. En effet, le sentiment qu'elle excite est un sentiment de respect et non un sentiment d'amour ou d'inclination, et nous avons vu quels liens étroits entretient avec le sentiment du respect celui que provoque en nous le sublime. Kant accorde encore que l'enthousiasme et en général foute affection du genre cowrageux, Affekt von der wackeren
Art, comme la colère, le désespoir, ete., où domine l'emportement, par opposition aux affections du genre lançquissant, qui peuvent èlre considérées comme des beautés, sont «esthétiquement sublimes ! ». Seulement en appelant esthétiquement sublimes le bien moral et certaines affections qui révèlent l'énergie et la puissance, Kant fait une concession qu'il n'a pas le droit de faire. En effet, d'une part, nous savons que le bien moral contient une finalité très déterminée, une finalité absolue, ce qui devrait suffire à le faire exclure absolument du domaine esthélique qui exige impérieusement une finalité sans fin. D'autre part, el c'est là où nous voulions en venir, la théorie de la subreption s'oppose absolument à l'existence de tout sublime du sujet, aussi bien à celle du sublime intellectuel qu'à celle du sublime moral. Ou bien la théorie de la subreption est exacte et alors il n'y a pas de sublime intellectuel ou moral, ou bien il y a du sublime intellec-
tuel et du sublime moral, et alors, — et c'est bien là notre avis, — la théorie de la subreption est insoutenable. En effet,
s'il est compréhensible que, quandil s’agit du sublime de la nature, le sujet se serve de la nature comme d'un simple tremplin et lui substitue, pour le sublime mathématique, l'Idée de l'Infini, pour le sublime dynamique, l'Idée de la toute-puissance de la personne morale, cette substitution est absolument impossible quand il s'agit du sublime du sujet. Là, en effet, le sujet se trouve en face d'un sujet semblable à lui, et, par conséquent. il ne saurait plus y avoir aucune espèce de substitution ou de subreption ?.
1. Critique du Jugement, Hiaxtenstein, t. V, p. 219 à 285 ; Barni, t. I, p. 186 à 197.
2, Cf. Vischer, Assthetik, t. [, 232 et 32%. Vischer à parfaitement compris ce que la théorie kantienne de la subreption offre d’insuffisant, mais la critique qu'il en a faite nous semble elle-même sujette à caution. Kant à soutenu, en effet, pour le sublime dynamique, que, devant les puissances de la nature qui nous paraissent dépasser infiniment notre force de résistance, nous nous remémorous que nous avons en nous une puissance, la force morale, que les forecs de la nature sont incapables d'atteindre et qui, par conséquent, est infinie. A cela, Vischer réplique que Kant enlève au sublime l'élément de peine qui cependaut en fait partie intégrante : puisque nous savons que nous avons en nous une puissance intérieure qui dépasse infiniment la puissance extérieure qui pourrait nous menacer, nous ne nous sentons plus humiliés devant celle-ci, elle ne nous parait plus redoutable, et par conséquent elle ne saurait être qualifiée de sublime. Kant, dit-il, veut expliquer le redoutable et explique que nous n'avons pas à le redouter. Seulement, Vischer ne s'aperçoit pas que Kant pourrait faire valoir, en faveur de son explication, qu'il y à dans le sentiment du sublime deux moments que Vischer a le tort de ne pas distinguer, En nous trouvant en fase d'un objet de la nature, d'une puissance telle que nous sentons que nous serions absolument incapables de lui résister, nous commençons par Ôtre effrayés : voilà l'élément de peine inhérent au sentiment du sublime. Ce n’est qu'après ce premier moment que nous nous rappelons que, si notre être sensible est absolument impuissant, en effet, en face des terribles explosions des puissances naturelles, il y à en nous une autre personne, la personne morale, sur laquelle ces puissances n'ont aucune espèce de prise, et voilà le sentiment de plaisir qui est le second élément du sentiment du sublime, Par conséquent, bien que nous
Nous venons de discuter successivement toutes les théories particulières qui constituent la conception kantienne du sublime, et il nous a paru qu'aucune d’entre elles n’était capable de résister à un examen attentif. Seule, la théorie de ce que Kant appelle la qualité de la satisfaction attachée au jugement du sublime n'a pas élé encore critiquée par nous. C’est qu’en effet l'analyse de la nature subjective du sentiment du sublime est la partie la plus solide de toute la théorie. Kant nous paraît avoir aperçu quelques-uns des caractères essentiels du processus psychologique auquel correspond le sentiment du sublime, et la description qu'il a faite des effets subjectifs du sublime est, avec celle du comique dont elle se rapproche d’ailleurs singulièrement, l'une des plus fines et des plus pénétrantes de toute son œuvre philosophique. Tous les criliques sont d'accord pour attribuer à Burke une large part du mérile psychologique de cette description. C'est à l'influence de Burke qu'est dù avant tout l'élément physiologique que Kant a introduit dans son analyse et qui jure de se trouver côte à côte avec la théorie métaphysique du sublime, avec l'Idée de l'Infini et l'Idée de la toute-puissance de la personne morale. Kant a eu absolument raison dans la constatation qu'il a faite du caractère indirect et médiat du plaisir esthétique dù au sublime. Il est parfaitement exact que ce plaisir n’est excité que par le sentiment d'une suspension momentanée des forces vitales, et du sentiment d'effusion, Ergiessung, qui suit le premier. Si nous n’accordons en aucune façon à Kant que, dans les jugements esthétiques sur le Beau de la nature, l'esprit reste nécessairement dans une contemplation calme et dénuée de toute émotion, nous admettons avec lui que, dans la représentation du sublime de la nature, l'esprit se sent ému, et qu'en général l'émotion est plus forte que quand il s'agit du Beau. 11 est exact enfin que l'émotion du sublime est comme un ébranlement dans lequel nous nous sentons alternativement et rapidement attirés et repoussés par le même objet, et, en définitive, si nous n’admettons aucune des explications kantiennes de la genèse du sublime, en revanche, toute son analyse des effets subjectifs du sublime nous paraît aussi ingénieuse qu'exacte.
n'admettions pas plus l'explication que donne Kant du sublime dynamique que celle qu'il donne du sublime mathématique, et que nous croyions avec Vischer que toute la théorie cle la subreption est inutile et insoutenable, les arguments qu'allègue ce dernier en faveur de sa thèse ne nous semblent pas plus fondés que les arguments de Kant luidiene,
Si maintenant, après ayoir diseuté la théorie kantienne, nous reprenions la question pour notre propre compte, et nous deman- «ions ee qu'est véritablement le sublime, nous commencerions par reproduire tous les points essentiels de l'analyse de Kant que nous venons de rappeler. En effet, la méthode qui nous paraît devoir être suivie pour l'étude du sublime est la même que celle que nous avons préconisée pour l'étude du Beau. Le sublime étant avant tout pour nous un sentiment esthétique, il faut, avant d'essayer de déterminer à quoi ce sentiment est dû et quelles sont les raisons extérieures ou intérieures qui en expliquent la naissance, commencer par analyser le sentiment en lui-même, au point de vue des effets qu'il exerce sur notre sensibilité, au point de vue subjectif, et ce n’est qu'après qu'il nous sera possible de remonter, en partant de cette analyse, aux causes objectives du sentiment. Notre étude du sublime débuterait done par ce qui finit celle de Kant, c'est-à-dire par l'étude de ce qu'il appelle la qualité de la satisfaction attachée au jugement du sublime, et, encore une fois, nous adopterions pour ce premier point toutes les conclusions kantiennes. Pour nous, comme pour Kant, le sentiment du sublime est caractérisé, au point de vue subjectif, par le fait qu'il y entre nécessairement deux éléments, un élément de plaisir et un élément de peine. C’est, en d’autres termes, ce que nous avons appelé, quand nous avons étudié Les lois générales des émotions, un senliment mélangé. On se rappelle que nous avions défini, d'après Sibbern et Lehmann, les sentiments mélangés des sentiments dans lesquels il se trouve un élément de peine de nature telle, que c’est précisément sa présence qui produit le sentiment de plaisir, de vie favorisée et satisfaite qui constitue le second élément intégrant du sentiment total, ou inversement, si bien que l’un des deux sentiments contraires n'est pas seulement la condition nécessaire de l’éclosion de l’autre, mais encore contribue durant toute l’exislence de celui-ci, à le conserver et à l’aviver, et que, par conséquent, au moment même où le premier semble se fondre et se perdre dans le second, il en est pourtant assez séparé pour que la cessation de celui-ci entraîne sa propre disparition. C’est le fait d'être un sentiment mélangé qui est, à notre avis, le caractère essentiel du sentiment du sublime, et qui différencie profondément le sentiment du sublime du sentiment du Beau. (Sans doute, le sen-
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liment du Beau n'est pas un sentiment simple. C'est un sentiment dans lequel nous avons vu se méèler bien des éléments sensibles, intellectuels et moraux, dans Jequel nous avons vu l'association sympathique jouer le rôle le plus considérable, Seulement, malgré sa complexité, le sentiment du Beau est un sentiment dont la tenue oénérale est uniforme, dont le sens est unilatéral. Il est caractérisé essentiellement par la conscience de la vie accrue et favorisée, d'un maximum de stimulation joint à un minimum de dépense nerveuse; c'est, en un mot, un sentiment dans lequel non-seulement la somme de tous les éléments qui le constituent est un sentiment de plaisir, mais où tous cès éléments mêmes, aussi bien les éléments intellectuels et moraux que les éléments sensibles, aussi bien les éléments associés que les éléments directs, sont tous des sentiments agréables. Le sublime, au contraire, est un sentiment qui résulle du mélange d'un élément de peine et d'un élément de plaisir, est un sentiment bi-latéral. Dans le sublime aussi, le processus psychologique total se chiffre par un excédent de plaisir, mais dans cette somme entre, comme facteur indispensable, un élément de peine.
Cela accordé, il y a un second caractère essentiel au sublime et qui dans le Beau ne joue où bien aucun rôle ou bien n'y joue qu'un rôle négatif, le caractère de la quantité. Dans la très longue analvse à laquelle nous avons soumis le sentiment esthétique, nous ne nous sommes oceupés que d'éléments de qualité, et nous n'avons mentionné aucun caractère de quantité. Sans doute, la quantité peut jouer dans le Beau un certain rôle, mais ce rôle, nous le répétons, n'est que négatif. Il faut que l'œuvre d'art, qui vise au Beau, ne se préoccupe pas seulement de reproduire exactement ce que nous avons appelé, avec Taine, les rapports réciproques des parties, mais encore qu'il obéisse à certaines règles quantitatives que l'expérience a servi à fixer. Il faut avant tout que la grandeur extérieure corresponde à la grandeur intérieure, c'est-à-dire à l'importance du sujet traité. L’on comprend très-bien que certaines scènes religieuses ou historiques soient représentées sur des toiles très considérables, que des sujets d'aussi vaste envergure que ceux que traitent les drames d'Eschyle et de Sophoele, le Wallenstein de Schiller et le Faust de Gœthe, aient exigé deux fois ou trois fois cinq actes. En revanche, l'on trouverait ridicule un tableau de genre ou une nalure morte qui affecterait les proportions des Noces de Cana, et l’on ne supporte que malaisément la lecture d'un long poème comme Vert-Vert, contant les aventures d'un perroquel. [y a, dit avec raison l'historien de l'art F. Kugler, des sujets d’un contenu si grandiose et si tragique qu'ils ne peuvent
déployer toute leur puissance et toute leur sublimité que dans un cadre grandiose. À ce principe général on pourrait, en suivant la très intéressante élude de Fechner sur la grandeur des œuvres d'art et notamment des tableaux au point de vue esthétique !, en ajouter un certain nombre d'autres moins importants, montrer, par exemple, que la plupart du temps c'est seulement l'excès de grandeur et non de pelitesse qui nous choque dans les œuvres d'art, vu qu'en fait nous possédons un très grand nombre de représentations des sujets les plus sublimes dans des tableaux de taille très peu considérable, ete., ete. Mais, du peu que nous avons dit, il ressort très clairement que le point de vue quantitatif ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire quand il s'agit du Beau. Pourvu que nous ne soyons pas choqués par la taille excessive d'une œuvre dont le contenu comporterait des proportions plus modestes, nous ne nous inquiélons en aucune facon des dimensions choisies par l'artiste.
Len est tout autrement quand il s'agit du sublime, et Kant a eu grandement raison d'affirmer que, si pour le Beau la satisfaction est liée avant tout à la représentation dela qualité, pour le sublime elle est liée avant tout à la représentation de la quantité. Pour qualifier un objet de la nature ou une œuvre d'art de sublime, il faut toujours qu'ils dépassent les proportions ordinaires, les dimensions normales. Quant à la question de savoir de combien il faut qu'un objet dépasse ces proportions et cès dimensions pour mériter le nom de sublime, nous l'avons résolue implicitement dans la critique à laquelle nous avons soumis la théorie kantienne. Nous avons montré qu'il n'était pas besoin de faire intervenir l'Idée de l'infini ou même celle de l’indéfini. Il suffit, pour qu'un objet provoque en nous le sentiment du sublime, qu'il nous apparaisse comme dépassant d'une façon notable la grandeur moyenne à laquelle nous sommes habitués, les puissances moyennes contre lesquelles nous avons l'habitude de lutter. Nous savons pertinemment que ni la mer, ni les plus hautes chaînes de montagnes, ni le ciel lui-même ne sont des grandeurs infinies. Nous savons de même qu'iln'est aucune puissance de la nature, quelque effroyables qu'en soient les explosions, que l'esprit humain ne soit capable d'évaluer par ses mesures. Sans doute, au point de vue du sublime dynamique, Kant pourrait arguer de ce que, là, il ne s'agit pas de mesure mais bien de pouvoir de résistance, et que, quelles que soient les énergies dont la science ait muni l'homme, celui-ci reste néanmoins impuissant contre les grands fléaux dont la nature