INTRODUCTION XXXIX
tinuellement de la réfutation des opinions du philosophe qu'il étudie, il devient fort malaisé de démêler les unes des autres et de les apprécier équitablement.
Tout cela est vrai. Mais, d'autre part, ilme semble qu’une critique absolument immanente est au fond impossible. Critiquer un système, qu'on l'avoue ou qu’on essaye de le dissimuler, c'est toujours, en fin de compte, opposer des idées à des idées, des théories à des théories. Dans la façon dont le critique pose et ordonne ses objections, dans la manière dont il instruit le procès fait à l’auteur du système à examiner, se révèlent, et ne peuvent pas ne pas se révéler, ses propres opinions. il arrive nécessairement un moment, où même le critique immanent est obligé d'ouvrir sa visière. et de révéler sa couleur. Pourquoi alors ne pas associer franchement la critique transcendante à la critique immanente? Pourquoi, après avoir examiné les théories d'un philosophe à la lumière de ses propres principes, ne pas les examiner à nouveau à la lumière de principes différents ?
C'est là ce que j'ai tenté. Je me suis demandé, tout d’abord, jusqu'à quel point Kant a été conséquent avec lui-même, si les conclusions de son esthétique concordent avec ses prémisses et avec les résultats des deux Critiques antérieures ; si les termes qu'il a employés ont été toujours pris par lui dans le même sens et dans la même extension; si la méthode qu’il a choisie était appropriée au sujet auquel il l'avait appliquée, et avait jailli organiquement du cœur même de ce sujet, ou bien, s’il s'était contenté de reprendre, non seulement la méthode générale, mais encore les méthodes particulières de la Critique de la Raison pure et de la Critique de la Raison pratique, et de couler, mécaniquement en quelque sorte, dans ces moules, qui lui avaient si bien servi dans ses recherches précédentes, la matière nouvelle; jusqu'à quel degré enfin, il a soutenu une doctrine une, cohérente, d’une seule tenue, se développant logiquement dans toutes ses parties. Cette enquête achevée, j'ai repris chacun des grands problèmes soulevés par l'esthétique kantienne, à mon propre compte, j'ai essayé d’y séparer, ce qui est dû uniquement à l'esprit de système, ce qui ne vaut que pour les partisans intransigeants du Kantisme, de ce qui me semblait avoir une valeur indépendante et universelle. Je me suis efforcé de combler les lacunes que ma critique immanente m'avait révélées et de corriger les conclusions de Kant par celles auxquelles aboutissent la psychologie et l’esthétique contemporaines.
J'ai résolu de la même façon la seconde des questions que j'ai signalées plus haut, et qui, tout en se rattachant étroitement à la
première, ne se confond pourtant pas avec elle. D'une part, on le sait, la Critique du Jugement constitue un organe particulier et particulièrement intéressant du système kantien. Elle plonge par toutes ses fibres dans les Critiques de la Raison pure et de la Raison pratique. Elle a été composée avant tout, pour combler certaines lacunes que Kant avait constatées dans ses recherches antérieures, pour jeter un pont, — selon une expression qu'il affectionne, — entre le domaine de la nature et le règne de la liberté. Il semble, par conséquent, que la première, sinon l'unique préoccupation d’une critique de l'esthétique kantienne doive être de déterminer la place de la Critique du Jugement dans le système général de Kant, et de déterminer, si l'organe nouveau s’insère dans le réseau des organes étudiés auparavant par le philosophe, et s'adapte vraiment à la tâche qu'il lui a assignée. Mais, d'autre part, il est impossible d'oublier que ce sont les fondements d'une esthétique que la Critique du Jugement prétend nous fournir, qu'elle coordonne et concentre toutes les recherches des esthéticiens des xvie et xvire siècles, et qu'elle a donné l'impulsion à tous les grands systèmes qu'a vu éclore le xix°. Il m'a donc semblé que, là encore, il fallait concilier les deux points de vue. Avant tout, il faut, en effet, ne demander à la Critique du Jugement que la solution des problèmes que Kant s’est posés, et dans la forme même où il les a posés : jusqu'à quel point un jugement esthétique universel et nécessaire est-il possible, jusqu'à quel degré résulte-t-il vraiment des éléments dont Kant l’a déduit, et quelle est la valeur de ces éléments eux-mêmes, quelles sont la nature et la portée du sentiment et de cette faculté de juger, de cette Urtheilskraft, à laquelle le philosophe a assigné un rôle si étrange et si imprévu? Mais, cela fait, le critique n’a-t-il pas le droit de dépouiller les questions, soulevées par Kant, du lourd appareil de formules scolastiques dont il les a entourées, et que l’on s’est trop souvent contenté de considérer comme des êtres mythologiques et comme des symboles intangibles, et de les envisager en elles-mêmes et pour elles-mêmes, telles qu’elles se posent aujourd'hui encore à cette science du Beau, dont non-seulement l’achèvement paraît plus éloigné de nous qu'il ne le paraissait aux esthéticiens du commencement de ce siècle, mais dont même les premiers principes sont loin d’être établis et acceptés universellement.
J'ai donc examiné à ce double point de vue, — au point de vue immanent et au point de vue transcendant, au point de vue de la critique Kantienne et au point de vue d'une théorie du Beau, — ce qui m'est apparu comme les Idées maîtresses du système esthé-