Kuno Fischer, op. cût., IV, Immanuel Kant, t, Il, p
Ce ne sont pas des mélanges, mais bien des combinaisons des vues de ses prédécesseurs que tente le grand « alchimiste » de Kœænigsberg. Pour bien comprendre la combinaison que propose Kant des vues esthétiques de Leibnitz et de Burke, reportons-nous à la triple combinaison qu'il avait proposée des théories de la connaissance de Leibnitz ét de Hume. D'une part, en effet, nous l'avons vu, le dogmatisme avait soutenu l’a priorisme et le rationalisme, c'est-à-dire l'existence de concepts aprioriliques et la possibilité de connaître, grâce à ces concepts, par la raison pure dont ils émanent, et de connaître avant tout le supra-sensible: Dieu, l'Immortalité, etc. ; en un- mot, il était transcendant. Au contraire, le sensualisme ou l'empirisme avait soutenu que la connaissance ne valait que pour les objets d'expérience, se réduisait nécessairement aux faits constatables empiriquement, était immanent. C'est là que Kant intervient pour proposer une combinaison nouvelle entre le rationalisme et l'immanence : il soutient avec le dogmatisme que la connaissance ne dérive pas uniquement de l'expérience, mais qu'il y a des concepts a priori, et avec le sensualisme que la connaissance commence toujours avec l'expérience, et surtout que les concepts «a priori ne valent que pour les objets d'expérience. D'autre part, le dogmatisme avait prétendu connaître la réalité des objets donnés, avait prétendu arriver à une image précise, exacte, exhaustive de l'univers, était objectif: Au contraire, le scepticisme ou l’empirisme prétendait que l'esprit humain était incapable de pénétrer l'essence des choses, et que toute notre connaissance n’était qu'un tissu de nos sensations, était entièrement subjectif. Là encore, Kant propose une combinaison nouvelle : le rationalisme subjectif. D'une part, la connaissance des objets par raison pure est possible, mais ces objets déterminables @ priori ne sont néanmoins, ou plutôt à cause de cela même, que de simples phénomènes; d'autre part, notre connaissance n’est que subjective et réduite aux phénomènes, mais néanmoins, ou plutôt . à cause de cela même, la connaissance tout au moins partiellement aprioritique de ces phénomènes est possible, Enfin, en dernier lieu, Leibnitz, Wolff et Baumgarten avaient soutenu que les véritables jugements féconds étaient tous des jugements analytiques a priori: tous les jugements d'expérience qui, à la vérité, sont synthétiques, sont destinés, par le progrès de la science, à être convertis en jugements analytiques «& priori. Pour Locke et Hume, au contraire, les véritables jugements féconds sont des jugements synthétiques & posteriori: les jugements analytiques n'ont aucune valeur propre pour la connaissance, et dérivent d’ailleurs tous, en dernière analyse, de l'expérience. Là encore Kant hasarde une
combinaison nouvelle et découvre les jugements synthétiques a priori: les jugements aprioritiques n'ont pas besoin d'être tous analytiques, les jugements synthétiques n’ont pas besoin d'être tous empiriques !.
Cela étant donné, nous avons à nous demander quelle est la
combinaison particulière que propose Kant des vues esthétiques de l'école de Leibnitz et de l'école de Burke. Pour Leibnitz et Baumgarten, le Beau est, avant tout, une connaissance, la connaissance confuse du parfait; pour Burke, c’est, avant tout, un sentiment, un feeling, un sentiment de plaisir ou de peine (pain and pleasure), et, en dernière analyse, une sensation de plaisir ou de peine physique.
… Ici première combinaison tentée par Kant. Contre Leibnitz et Baumgarten, il soutient que le Beau ne peut pas être une connaissance confuse du parfait, vu que le Beau est quelque chose d’immédiat, antérieur au concept, et inconciliable avec lui, et que la connaissance même confuse du parfait implique toujours et nécessairement un concept. Le Beau est avant tout, sinon uniquement, — c'est dans cette restriction, nous le verrons, que réside la grande difficulté de l'Esthétique kantienne, — un sentiment, un sentir, qui n’a aucune commune mesure avec le connaître, et qui, par conséquent, ne peut jamais être converti en connaître. D'un autre côté, il soutient contre Burke que le Beau n'est pas une sensation, sans cela il ne se distinguerait en rien de l'agréable, mais que c’est un sentiment tout particulier et un sentiment, — et ici nous semblons contredire notre proposition précédente, et il y a, en effet, contradiction, mais elle est du fait de Kant lui-même, — qui est toujours, en même temps qu'un sentir, un connaître.
D'autre part, pour Leibnitz et pour Baumgarten, bien qu'ils ne se soient pas posé expressément cette question qui appartient en propre à Kant, les jugements sur le Beau sont naturellement universels et nécessaires, puisque ce sont des jugements, en dernière analyse, logiques, des jugements de connaissance, qui participent à l’universalité et à la nécessité de tout jugement. Pour Burke, — et le philosophe anglais, lui, s’est posé la question et y a répondu, — les jugements sur le Beau, les jugements du goût, sont sinon des jugements universels et nécessaires, — la philosophie anglaise, on le sait, n'en admet pas, — mais tout au moins généraux, identiques chez tous les hommes (he same in all men), comme tous les jugements qui reposent sur les sensations, parce que la sensibilité est
1. H, Vaihinger, C'ommentar zu Kants Kritik der reinen Vernunft, 1881, t. 1, p. 50, 52, 288. :
identique chez tous les hommes, sinon quant au degré, tout au moins quant à la nature.
Ici encore, Kant hasarde une combinaison nouvelle, extrêmement paradoxale, et qui, comme nous le verrons, quand nous traiterons la question au fond et non plus seulement au point de vue de la méthode, est la grande pierre d'achoppement, l'antinomie irrésoluble de l'Esthétique kantienne. Avec Leibnitz et son école, Kant soutient, en effet, avec la dernière énergie, l’universalité et la nécessité des jugements esthétiques ; seulement, il conteste que cette universalité et cette nécessité dérivent de concepts. Avec Burke, il soutient que les jugements esthétiques sont identiques chez tous les hommes, qu'il y a, chez tous et pour tous, une sensibilité commune, ce qu'il appelle un sens commun esthétique, (æsthetischer Gemeinsinn). Mais il conteste que cette identité provienne d’une organisation identique de la sensibilité humaine, entendue comme faculté des sensations, que cette identité ne puisse fournir que des jugements généraux, et il a essayé de démontrer que cette identité de l’organisation sensible de l'homme repose, en dernière analyse, sur l'identité de son organisation intellectuelle et que, par conséquent, les jugements esthétiques sont, comme les jugements de connaissance reposant sur des concepts, universels et nécessaires, d'une universalité et d’une nécessité à la vérité particulières qu'il appelle l’universalité et la nécessité esthétiques, inférieures en étendue, en certitude et en objectivité à celle des jugements de connaissance, mais suffisantes, en somme, pour faire des jugements sur le Beau, des jugements synthétiques a priori, susceptibles d'être soumis, tout comme les jugements synthétiques «& priori du connaître et de l’action morale, à une critique.
C'est cette double combinaison, ce double rapport aux théories de Leibnitz et de son école, d'une part, de Burke, de l’autre, qui explique véritablement la position kantienne du problème du Beau, et ce n'est qu'après l'avoir éclairci, que nous pouvons maintenant aborder, après l'étude de la méthode, l'étude de la théorie même de l'esthétique kantienne.