CHAPITRE
C'est la reconnaissance du sentir comme faculté indépendante du connaître et du désirer qui nous avait paru la supposition nécessaire pour l'établissement d’une esthétique digne de ce nom, et qui nous avait semblé le nerf moteur, la racine mème de l'Esthétique kantienne. Nous avons montré comment à l'intellectualisme de l’école de Leibnitz, d’une part, et au sensualisme des Anglais, de l’autre, avait succédé ce que nous avons appelé le sentimentalisme de Sulzer et de Mendelssohn. Nous avons exposé ensuite brièvement le chemin qu'avait parcouru Kant, avant d'arriver à la division tripartite des facultés de l'âme, et nous avons dit quelle avait été, une fois le sentiment placé comme faculté équivalente à côté de la connaissance et de la volonté, la conception kantienne de la faculté nouvellement découverte. C’est cette conception que nous avons maintenant à examiner.
Une première observation s'impose tout d’abord à nous en abordant cet examen. Étant donné que le sentiment est l'élément essentiel de la première et capitale partie de la Critique du Jugement, il semble que notre philosophe aurait dû commencer par le soumettre à une critique analogue à celle à laquelle il a soumis la faculté de connaître, et à laquelle il a prétendu avoir soumis la faculté de désirer. Il semble qu'avant de rechercher ce qu'est le sentiment esthétique, qu'avant d'examiner les rapports particuliers que ce sentiment entretient avec le Jugement, Kant aurait dû se demander et nous dire, avant tout, ce qu'est le sentiment en général, et quels sont les rapports qu'il entretient avec les deux autres grands domaines de l'âme humaine : avec la connaissance et avec
la volonté. Déjà, pour la Critique de la Raison pratique, on a pu reprocher avec raison à notre philosophe de ne nous avoir pas donné ce que son titre paraissait promettre, de n'avoir pas soumis la Raison pratique à une critique rigoureuse, mais de l'avoir tout simplement posée à côté, ou plutôt au-dessus de la Raison spéculative. Pour la Critique du Jugement, la lacune est plus évidente et est certainement plus grave encore. Pour la volonté, pour la Raison pratique, Kant pouvait en effet avoir recours au sens commun, — el l'on sait qu'il n'y a pas manqué, — et à la tradition historique. Les plus grands philosophes de l'antiquité el des temps modernes, depuis Socrate jusqu'à Spinoza, avaient eu l'ambition de donner avant tout aux hommes des règles de conduite. Là Kant pouvait s'appuyer sur de grands systèmes, et l’on sait combien la morale kantienne doit, en effet, au stoïcisme et à la morale protestante. Il en est tout autrement du sentiment. De tous les domaines de l’âme c'est celui qui, à l’époque de Kant, était le moins exploré, parce que le plus obscur et le plus trouble. Depuis Aristote nous ne relevons pas une seule doctrine vraiment originale sur le sentiment. Or le sentiment venait d'être appelé à jouer, grâce aux Anglais et à leurs disciples allemands, un rôle nouveau aussi important qu'inattendu en esthétique. C'est lui qui se substitue à l’'entendement qui, si longtemps, avait dominé en matière de théorie du Beau. Kant adopte les vues de Tetens et de Mendelssohn, il substitue à la division bipartite des facultés de l'âme la division tripartite, il fait du sentiment l'élément capital de la contemplation du Beau, il en fait le lien entre la connaissance et la volonté, l'échelon intermédiaire entre le monde des phénomènes et le monde des noumènes. Quoi de plus naturel, quoi de plus nécessaire que de soumettre à une critique rigoureuse le nouveau venu, appelé, soudain, à de si hautes destinées ?
Cette critique, Kant ne nous l’a pas donnée. Si l’on essaye de la tirer des différents passages de ses œuvres où il a traité du sentir, c'est-à-dire de la Critique de la Raison pratique, de la Première Introduction de la Critique du Jugement connue sous le nom de « Ueber Philosophie überhaupt », de la Critique du Jugement, de la Doctrine du Droit et enfin de l'Anthropologie, on arrive aux résultats suivants :
19 Avant tout Kant a reconnu le sentiment comme troisième faculté de l'âme, indépendante aussi bien du connaître que du désirer, et formant le lien entre ces deux domaines de l'âme, constituant l'intermédiaire entre le monde des phénomènes et le monde des noumènes.
2 Le sentiment une fois reconnu comme faculté indépendante,
il s'agissait d'en déterminer la nature. Voici les conclusions auxquelles Kant aboutit. Les deux formes essentielles du sentir, le plaisir et la peine, sont, l’un, une joie par les sens, et l’autre, une souffrance par les sens. Le plaisir, la joie par les sens, est Le sentiment de l'effort vital, le sentiment de la vie, et comme cet effort se heurte incessamment contre des obstacles, tout plaisir est nécessairement précédé de douleur, et aucun plaisir ne peut succéder immédiatement à un autre plaisir. Envisagé en lui-même, le plaisir peut être défini la représentation de l'accord de l'objet ou de laction avec les conditions subjectives de la vie, c'est-à-dire avec la causalité d’une représentation relativement à la réalité de son objet ou avec la détermination par laquelle les facultés du sujet se portent à l'acte qui a pour but de le produire, ou plus simplement, il y a plaisir quand nous nous représentons l'accord de notre vouloir avec le résultat de ce vouloir. Ensuite, envisagés quant à l’effet qu'ils exercent sur notre âme, le sentiment de peine est ce qui nous incite immédiatement par les sens à quitter notre état actuel, et le sentiment de plaisir ce qui nous incite immédiatement à y persévérer : les représentations qui sont considérées comme causes du maintien de leur existence dans un sujet sont des plaisirs, et inversement. Il résulte de là, et cela est capital, que tout d’abord le plaisir et la peine sont essentiellement sensibles, c'est-à-dire ne procurent aucune connaissance, ne peuvent jamais devenir des éléments de connaissance Ærkenntnissstücke, sont absolument irréductibles à des concepts ; et en second lieu, et à cause de cela, qu'ils sont essentiellement subjectifs. Il nous reste à examiner et à critiquer, s'il y a lieu, cette caractéristique du plaisir. Kant a-t-il eu raison de diviser les énergies de l'âme en connaître, sentir et vouloir ? Et même la légitimité de cette division admise, a-t-il examiné d'assez près les rapports entre les trois facultés qu'il avait distinguées, et les raisons qui militent en faveur de l'émancipation de la faculté de sentir ?
La méthode à suivre pour arriver à une division exacte des facultés de l'âme nous paraît devoir consister en ceci. Pour déterminer quelles sont les facultés indépendantes dans notre âme, et combien il y en a, il faut rechercher si celles qu'on y reconnait ne sont pas réductibles l’une à l’autre, et si elles ne peuvent pas être déduites d’une source commune. Par conséquent, les philosophes qui, comme Kant, admettent la division tripartite, ont le devoir de démontrer qu'aucune des trois facultés distinguées ne peut se réduire à une autre, c’est-à-dire que la volonté ne se ramène pas au sentiment, ni le sentiment à la volonté, et que l'intelligence ne se ramène pas au sentiment, ni le sentiment à l'intelligence. -
Nous n'avons à nous occuper ici que du sentiment. Nous pouvons faire abstraction des rapports réciproques entre la volonté et la connaissance, et nous n'avons qu'à examiner les rapports de dépendance ou d'indépendance, de subordination, de coordination ou de suprématie, qu'entretient le sentiment avec la volonté d'une part, et avec l'intelligence de l’autre. Nous commencerons avec les rapports du sentiment et de la volonté.
Jusqu'au xvir siècle, jusqu'à la théorie intellectualiste du sentiment, préparée par Descartes et Spinoza et soutenue surtout-par Leibnitz et son école, c'est à la volonté qu'on avait tenté de réduire le sentir. Pour Platon, qui transporte le plaisir dans le domaine du devenir, du mouvement, il n'est que la dernière période, que l'aboutissement du désir ‘. Pour Aristote, bien qu'il s'oppose à la conception platonicienne du plaisir comme devenir et mouvement, et qu'il en fasse quelque chose de complet et d’achevé [ñecha ya ëv r@ vüv 6Xov Eor:], le plaisir n'est toujours que le complément de l'acte, qui vient s'y joindre « comme la fleur de la jeunesse à l'acte heureux qui l'anime ». Pour saint Thomas, il distingue dans le sentiment trois degrés : le sentiment, la passion dans son acception large, comme simple réceptivité, receptio, le sentiment dans un sens plus étroit, alteralio à. e. receptio cum objectione, et le sentiment dans son sens le plus étroit, corruptio i. e. alteratio in id, quod non est conveniens sui. Puis il explique le sentiment, la passio en général, comme un mouvement de la faculté de désirer uni à une excitation corporelle. Les Scholastiques, enfin, font eux aussi du sentiment un simple désir, en y distinguant cependant un principe actif et un principe passif, dont le’ premier est produit immédiatement et directement par le désir, et dont le second, auquel appartiennent le plaisir et la douleur, n’est que l'affection de la faculté de désirer par un autre principe situé hors de lui?. La question des rapports du sentiment et de la volonté mérite donc, non seulement à un point de vue absolu, mais encore au point de vue historique, d'être discutée.
Pour démontrer véritablement l'indépendance du sentiment et