Cf. Philèbe et le Gorgias
2. Cf. Volkmann R. von Volkmar, Zekrbuch der Psychologie vom Standpunhte des Realismus, etc. Cüthen, 1885, t. II, p. 301.
de la volonté, il faut prouver qu'il peut y avoir des sentiments qui ne jaillissent pas nécessairement d’un désir et qui n’en soient pas nécessairement accompagnés, et des désirs qui ne jaillissent pas nécessairement d'un sentiment de plaisir ou de peine et qui n’en soient pas nécessairement accompagnés. La première de ces deux propositions, Kant prétend la démontrer dans la Critique du Jugement. Une des caractéristiques essentielles des sentiments esthétiques est, en effet, le désintéressement : quand nous jouissons du Beau, aucun désir, même dans la forme la plus noble, la plus platonique, la plus éthérée, n’est éveillé en nous, aucune considération d'intérêt immédiat ou médiat, pratique ou moral, ne vient entacher la pureté de notre jouissance, et c'est ce caractère, précisément, qui sert à distinguer fondamentalement le sentiment du Beau, des sentiments de l’agréable, de l’utile, du parfait et du bien.
Nous n'examinons encore ici, ni la théorie du désintéressement, ni les rapports du Beau et de l’agréable. Seulement nous avons, dès maintenant, à faire une observation, que nous aurons à répéter plusieurs fois, et qui prendra toute son importance, quand nous en arriverons à la place que Kant a assignée aux sentiments de plaisir et de peine, entre le connaître et le désirer. Kant identifie tout d'abord le sentiment en général avec les sentiments de plaisir et de peine, qui en sont sans contredit les deux manifestations de beaucoup les plus importantes, mais auxquelles, cependant, il est illégitime de ramener, dès l’abord, sans examen préalable, le domaine complet du sentir. Puis, et surtout, Kant ne distingue pas entre les différentes formes du plaisir. [Il admet, en somme, sans le dire expressément, la division qu'avait faite Wolff, des facultés de l’âme, en facultés inférieures et en facultés supérieures, avec cette seule différence, très importante à la vérité, qu'aux deux facultés de connaître et de désirer, qu'à la vis cognoscitiva et à la vis appetitiva, il en joint une troisième, la faculté de sentir, que nous pourrions appeler, en adoptant la terminologie wolffienne, la vis sensitiva. Kant admet donc une faculté de connaître inférieure et une faculté de connaître supérieure, une faculté de désirer inférieure et supérieure, et aussi, une faculté de sentir inférieure et supérieure. Or, le sentiment esthétique appartient tout comme le sentiment moral, le sentiment du respect, à la faculté de sentir supérieure, et, pour cette faculté de sentir supérieure, il est hors de doute que Kant a affirmé son indépendance absolue de tout élément de désir. Il n’en va pas de même de la faculté de sentir inférieure, qui entretient les rapports les plus étroits avec la faculté de désirer inférieure. Le sentiment de l'agréable, par exemple, tout sentiment, en général, qui est lié à la représentation de l'existence
d'un objet, se rapporte toujours à la faculté de désirer, ou comme son motif, ou comme nécessairement uni à ce motif. Tout plaisir sensible entraîne nécessairement le désir de l'objet qui l’a causé, el n’est dû qu'à l'attrait irrésistible exercé sur la sensibilité par cet objet.
Par conséquent, pour les facultés inférieures de désirer et de sentir, Kant arrive aux mêmes conclusions que la psychologie moderne, qui admet, avec raison, les rapports les plus étroits, sinon l'identité, de l'appétit et du sentiment. Pour les psychologues modernes, — et c'est Bain qui nous semble avoir porté le plus de lumière sur cette question, — le lien, qui unit le sentiment à l’activité, est formé par les mouvements plus ou moins énergiques qui accompagnent toute manifestation émotionnelle. « Lorsqu'une impression est accompagnée de sentiment, les courants stimulés se répandent rapidement dans le cerveau, amènent les organes moteurs à une activité générale et affectent en même temps les viscères.....? Un coup pénible nous éveille à l’activité, une boisson rafratchissante nous permet de nous mouvoir plus vivement, les mouvements produits constituent l'expression du plaisir..... Tout état de conscience s'accompagne d'une onde d'effets, qui s'étend au loin, d'effets musculaires et organiques qui sont plus forts quand le sentiment est plus intense #. » Tout sentiment, toute émotion, s'accompagne donc nécessairement de mouvement, qui est la forme inférieure et préparatoire de l’action, et, réciproquement, tout mouvement et, à plus forte raison, toute action, s’accompagne nécessairement d'un état émotionnel, quelque faible et quelque émoussé qu'il soit d’ailleurs par l'habitude.
Reste maintenant la faculté de sentir supérieure. Si véritablement les liens entre le sentiment, d’uñe part, et le désir et l’action, de l’autre, sont, dans leurs formes inférieures, si étroits, qu'il semble impossible de les dissocier, n’y a-t-il pas quelque raison de supposer qu'il en sera de même de leurs manifestations supérieures ? Peut-on véritablement imaginer des états de plaisir, quelque subtils qu'ils puissent être, qui ne soient pas accompagnés de quelque forme de désir ? Une des caractéristiques et un des grands vices de la philosophie kantienne, ce sont les divisions qu'il a établies entre les différentes manifestations de notre âme et dont il a fait de véri-
A. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 208; Barni, t. I, p. 67.
2. Bain, Les Émotions et la Volonté (trad. franc.), p. 4. Cf. Ch. Richet, Essai de Psychologie générale : les émotions sont des instincts, mais des instincts sensitifs avec conscience ; et Fouillée, Ze Problème Psychologique, Revue Philosophique, septembre