‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 34 sur 118 · Bain, Les Sens et d'Intelligence, p · texte numérisé non relu

Bain, Les Sens et d'Intelligence, p

tables barrières infranchissables. Il semble réellement oublier que ces divisions ne sont que du fait du psychologue analyste et n'existent pas en réalité. En réalité, faculté de connaître inférieure el supérieure, connaissance sensible et connaissance rationnelle, désir pathologique et volonté pure, sentiment de l’agréable et sentiment du Beau, ne sont pas, comme le croit Kant, des énergies entièrement irréductibles et absolument inconciliables de notre âme, mais ce sont des manifestations qui, très différentes, certes, à première vue, pourraient bien ne différer que de degré, et qui, en tout cas, jaillissent, d’un fond identique, et évoluent insensiblement, par d'innombrables et impercepiibles étapes, l’une vers l’autre. Dans la question particulière qui nous occupe, à savoir dans l'indépendance complète de la forme supérieure du sentir de tout élément de désir, Kant s'est vraiment rendu la tâche trop facile. Il pose, d’une part, l'émotion esthétique qui est, sans contredit, l’une des manifestations les plus hautes et les plus nobles de notre faculté de sentir, et, de l’autre, l'appétit brutal que provoque en nous le désir de la possession d’un objet matériel. Il conclut tout naturellement que ce sont là éléments inconciliables. Mais, en fait, les choses ne se passent pas ainsi. Tout de même qu'il y a des degrés et des nuances infinies dans l'échelle des sentiments, il en est dans l'échelle des désirs : il y a une hiérarchie des appétits, comme il y en a une des émotions. Si la jouissance, qu'éveille en nous la brutale satisfaction d'instincts nécessaires à la conservation de l'individu et de l’espèce, est à une distance infinie de la noble et calme émotion, qui s'empare de nous à la contemplation d'un beau spectacle de la nature ou d’un chef-d'œuvre de l'art, n'ya-t-il pas une différence aussi grande, entre l'appétit qui nous porte à cette jouissance et qui nous incite à la renouveler, et Le désir et l'amour que nous inspirent ce spectacle et cette œuvre d'art? Nous croyons, contrairement à Kant, que de même qu’au plaisir inférieur correspond nécessairement un-désir inférieur, — que ce désir soit la cause ou l'effet du plaisir, — tout de même, au plaisir supérieur correspond un amour supérieur, qu'il est tout à fait illégitime de vouloir confondre avec les désirs bas et intéressés. Pour jouir du Beau, il faut l'aimer, et le fait d’être attiré par l'objet qui a müû en nous le sentiment du Beau, le fait même d'en souhaiter la possession, n’altère en rien la pureté de l'émotion esthétique. Personne ne conteste qu'il puisse y avoir entre deux hommes ou deux femmes des sentiments d'amitié, d'où toute préoccupation d'intérêt soit rigoureusement exclue. Les poètes de tous les temps ont cru et, nous croyons avec eux, qu'entre deux êtres de sexes différents, il peut exister des sentiments d'affec-

tion que ne vient troubler aucune idée de possession. Aussi, et à plus forte raison, croyons-nous à un amour platonique du Beau et sommes-nous convaincu que, sans cet ingrédient d'amour, la jouissance esthétique véritable et complète ne pourrait avoir lieu. Nous concluons donc, contrairement à Kant, qu’en fait, tout sentiment est nécessairement accompagné de désir, mais en distinguant soigneusement entre les différentes formes du désir, et en attribuant aux formes de plaisir supérieur les formes correspondantes d'amour supérieur.

Reste à examiner la seconde des deux questions que nous ayons posées plus haut, à savoir S'il y a des désirs qui ne jaillissent pas nécessairement d’un sentiment de plaisir ou de peine, et qui n’en soient pas nécessairement accompagnés. Ici nous avons tout d'abord à nous rappeler ce que nous avons dit tout à l'heure, à savoir que Kant distingue, avec la dernière énergie, entre la faculté de désirer inférieure et la faculté de désirer supérieure. Pour la faculté de désirer inférieure, il est hors de doute que Kant a soutenu qu'elle était toujours accompagnée de plaisir ou de peine. Il dit, en propres termes, que le désir et la répulsion sont en tout temps accompagnés de plaisir et de peine‘, et, de même, que tout penchant et toute impulsion sensible sont fondés sur le sentiment?. La question intéressante est de savoir si même la faculté de désirer supérieure, la Volonté, la Raison pratique, n’est pas toujours accompagnée de plaisir ou de peine. A première vue, la position même de cette question peut paraître surprenante. Nul philosophe, en effet, n’a séparé plus profondément que Kant le domaine de la Raison pratique du domaine de la sensibilité, le devoir et la volonté de tout sentiment. L'impératif catégorique réprime sans pilié tout mouvement de sensibilité. Le devoir est un ordre sans réplique, imposé par la Raison, et l’on sait que Kant est allé assez loin dans la rigueur et l’austérité monacale de son éthique, pour prétendre que, du moment que l’'accomplissement de notre devoir est accompagné de plaisir, nous n'y avions plus aucun mérite proprement moral. Cependant nous avons montré que le sentiment intervient et joue un rôle très important, même dans le domaine de la faculté de désirer supérieure, même dans le domaine de la Volonté, agissant d’après les lois formelles, & priori. Il faut, en effet, avait dit Kant, que la loi morale descende du domaine supra-sensible dans lequel elle réside, pour devenir le principe subjectif déterminant la volonté humaine, pour devenir mobile d'action. Or, pour pouvoir agir, pour pouvoir déterminer la

4. Die Metaphysik der Sitten, Hartenstein, t. NIL, p. 8. 2. Critique de la Raïson pratique, Hartenstein, t. V, p. 11; Barni, p. 246.

volonté, pour pouvoir devenir mobile, la loi morale doit nécessairement pouvoir être sentie. Il existe donc, comme accompagnement, comme retentissement, dans notre nature sensible, de la loi morale intelligible, un sentiment spécial, qui ne peut nattre que dans un être raisonnable et sensible à la fois, et qui sera lui-même sensible etintelligible, qui, — quelque paradoxale que puisse paraître l'expression, — sera un sentiment intelligible : le sentiment moral, le sentiment du respect.

Dans le domaine de la faculté de désirer supérieure, il n’y a donc pas, chez Kant, la lacune que nous avons constatée dans le domaine de la faculté de sentir supérieure. Kant reconnaît, avec raison, à notre avis, que de même que tout désir inférieur est nécessairement et de tout temps accompagné d'un plaisir inférieur, de même la forme la plus élevée du désir, la volonté pure, la loi morale, est accompagnée d'une des formes les plus élevéés du sentir, le sentiment moral et le sentiment du respect. Reste à se demander maintenant si la forme inférieure et primitive du vouloir, le désir inférieur, l'appétit, l'instinct, est nécessairement accompagné de sentiment comme le prétend Kant sans examen. Le fait a été contesté par quelques psychologues modernes. Pour Bain, par exemple, la manifestation primitive de l’être humain n'est pas la sensation, entendue dans le sens de notion ou d’émotion, mais est le mouvement, l'élément primitif de la volonté. Ge mouvement serait, à l’origine, indépendant de tout stimulus extérieur. L'activité serait une propriété plus intime, plus inséparable de notre constitution, qu'aucune de nos sensations, qui entrent, comme parties composantes, dans chacun de nos sens, auxquels elle donne le caractère de composés, tandis qu'elle-même reste propriété simple et élémentaire. Exemple : le fait physiologique d'une décharge centrale de l'énergie nerveuse, qui n’est provoquée par aucun stimulus extérieur, l’activité des muscles involontaires qui se manifeste dans la respiration, la circulation du sang, etc., eic. Il faudrait admettre qu'il y a, dans notre constitution, une provision d'énergie nerveuse, accumulée pendant que le système se nourrit et se repose, et entrant en activité sous l'influence ou non de stimulants extérieurs ou de sentiments ‘. Seulement Bain est obligé d’avouer que, si cette activité primitive et spontanée est bien l'élément essentiel de la volition, elle ne la constitue pas toute entière. Il y manque un second élément capital, un principe qui donne une direction à ces impulsions spontanées, qui en fasse des actes véritables, et c’est ici qu'intervient le sentiment.

gg. Bain, Les Émotions et la Volonté, p. 294. +

Toute la question est de savoir si les mouvements spontanés, les impulsions primitives, qui constituent le rudiment de la volonté, peuvent se passer de l'excitation émotionnelle, sont véritablement spontanées, ou bien si elles résultent nécessairement de l'intervention du sentiment. Bain explique nettement le développement de la volition par une spontanéité indéterminée, par l'existence d'impulsions centrales, indépendantes de toute excitation émotionnelle. « Il est suffisamment évident qu'il y a, dans notre constitution, ce qu'on peut appeler une tendance à déployer notre puissance musculaire en l'absence de toute impulsion émotionnelle. Et comme cette tendance est un fait naturel (genuine) et distinct, elle nous paraît être pour la volonté un point de départ meilleur que ne le seraient les mouvements émotionnels ‘. » Bain cite, comme preuves de sa thèse, les mouvements initiaux de l’enfance, l’activité impatiente des membres jeunes et actifs du règne animal, l'effort locomotif, l'effort musculaire des bras, des mains, du tronc, du cou, de la tête, de la bouche, des traits, le jeu de la mâchoire, l'émission de la voix, etc. De plus, Bain se prévaut de la nécessité d’une impression isolée, au premier moment, et distincte des impulsions agrégées. Or tout courant émotionnel communique tout d’abord le mouvement à un assez grand nombre d'organes, et, par conséquent, si toute action était provoquée par une excitation émotionnelle, jamais une action isolée et indépendante ne pourrait se produire. Or cet isolement et cette indépendance existent manifestement, bien qu'ils soient inégalement répartis : par exemple, le mouvement de l'index, du pouce, de la voix, de la langue, de la bouche, de la mâchoire ?, etc.

Que faut-il maintenant penser de cette théorie que l’on peut appeler, que Wundt a appelée la théorie autogénétique de la volonté, par opposition à la théorie hétérogénétique, qui, elle, explique la volonté soit par le sentiment, soit surtout par l’intelligence. Les deux arguments principaux auxquels se réduit la discussion de Bain sont, d’une part, l'existence chez l'animal et chez l'homme de mouvements absolument spontanés, échappant à la prise de la conscience et indépendants, par conséquent, de tout état émotionnel ; et, en second lieu, la nécessité d'admettre, avant tout élat émotionnel, qui provoque toujours des impulsions « agrégées », des impulsions « isolées ». On a répondu, et, à notre sens, victorieusement, à ces deux arguments. On a fait observer, tout d'abord, que la grande majorité des actes volitionnels sont, dès le début, de nature complexe, sont, dès l’abord, des impulsions

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