‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 48 sur 118 · Cf. Horwiez, doc. cut, t. ler, p. 350 à · texte numérisé non relu

Cf. Horwiez, doc. cut, t. ler, p. 350 à

les couleurs et les sons ne sont pas simplement des signes d'objets, des symboles sans vie, ne valant que par ce qu'ils expriment, mais bien des impressions valant par elles-mêmes et en elles-mêmes, et ayant à côté de leur vertu présentative une profonde vertu émotive? N'y a-t-il pas des êtres pour qui les choses extérieures ne sont pas seulement une source de connaissances, mais une source d’affections, pour qui les mots ne sont pas seulement des concepts desséchés, mais bien comme des êtres vivants, ayant conservé toute la force sensible qu'ils avaient lors de leur création par les cerveaux neufs, par les âmes ingénues, violemment ébranlées au contact du monde extérieur ?

Notre étude des sentiments artistiques et esthétiques répondra à cette question. Retenons ici seulement que, pour nous, la forme première de la vie psychique est le sentiment sensible, la réponse immédiate de notre organisme aux influences favorables ou nuisibles du monde extérieur. Tout état psychique a été tout d’abord affectif, et c'est là ce qui explique pourquoi les manifestations les plus éloignées en apparence du sentiment, les opérations intellectuelles les plus abstraites, l’action morale la plus contraire à la sensibilité, ont un retentissement émotionnel. Le sentiment est donc la forme première de toute manifestation psychique, et la forme première de tout sentiment est le sentiment sensible. Mais ce n'en est pas la forme unique. À mesure que la vie intellectuelle empiète sur la vie émotive, les sentiments se modifient et se compliquent. Si, à notre avis, c’est le sentiment qui donne le branle au mouvement tout entier de notre vie consciente, le développement de la vie consciente réagit de son côté de la façon la plus intense sur le développement de la sensibilité, et crée toute une série de sentiments, différant autant les uns des autres que du sentiment sensible primitif, selon les éléments intellectuels ou moraux qui les accompagnent et les nuancent à l'infini. De là les nombreuses divisions de sentiments proposées par les différentes écoles, divisions qui se peuvent, en somme, toutes ramener à la distinction des trois groupes des sentiments sensibles, des sentiments intellectuels et des sentiments moraux. Une étude complète du sentiment aurait à partir des sentiments sensibles, à les distinguer d’abord des sentiments organiques, du sentiment de la vie en général ; à passer ensuite aux sentiments des différents sens ; à montrer comment, dans les sens inférieurs, règne, sans partage, l'élément affectif, comment, dans les sens supérieurs, viennent se mêler à cet élément, et l’étouffer peu à peu, les éléments intellectuels ; à examiner après cela les sentiments purement intellectuels, les plaisirs

et les douleurs logiques, si l'on pouvait dire ainsi, et à finir enfin

par les sentiments les plus élevés de tous, les sentiments moraux. Il faudrait ensuite, après ne s'être préoccupé que des facteurs directs du sentiment, en distinguer les facteurs associés qui le modifient à l'infini, selon la richesse ou la pénurie d'images dont chacun d’entre nous dispose. Ge n’est qu'après cela qu'il sera possible d'entreprendre l'étude que nous tenterons plus loin, l'étude du sentiment esthétique, et qu'on en pourra reconnaître et apprécier à leur juste valeur tous les éléments, les éléments sensibles, les éléments intellectuels et les éléments moraux, les facteurs directs et les facteurs associés.

Mais tout en soumettant le sentiment à ces nécessaires analyses, tout en y distinguant les différentes formes que nous venons d’énumérer, il ne faut jamais oublier que leur point de départ commun reste le sentiment sensible, le sentiment de la vie satisfaite ou entravée. C'est parce qu'on n'a pas fait toutes ces séparations, c’est parce que, d'une part, on n’a pas distingué dans le sentiment les facteurs directs et les facteurs associés, les éléments purement affectifs, les éléments intellectuels et les éléments moraux, et que, de l’autre, on ne s’est pas rendu compte que, sous les formes innombrables qu'il peut revêtir, la racine du sentiment reste toujours sensible, que les philosophes ont pu soutenir des théories esthétiques si différentes. Tel d’entre eux n’a tenu compte que de l’élément sensible, sans se préoccuper des éléments intellectuels et moraux, que des facteurs directs, sans tenir compte des facteurs associés. Tel autre, au contraire, n’a porté son attention que sur les sentiments intellectuels et sur les sentiments moraux, sans se préoccuper des sentiments sensibles. Nous aurons, quand nous étudierons les sentiments esthétiques, à faire la part de tous les éléments qui y entrent, à montrer qu’il n’y a pas un sentiment esthétique unique, qu'il n’y à pas un état esthétique uniforme, mais que, selon la proportion des éléments sensibles intellectuels et moraux qui le constituent, le sentiment du Beau peut varier à l'infini. Nous aurons à nous demander enfin, si le sentiment du Beau suprême n’est pas celui, où tous les éléments que nous avons énumérés, l'élément sensible, l'élément intellectuel et l'élément moral se trouvent réunis, celui qui satisfait à la fois nos sens, les besoins d'unité et d'harmonie de notre entendement, les exigences supérieures enfin de notre être moral, de notre raison pratique.

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