VIT
Mais ce sont là perspectives que nous n'avons Le droit de montrer ici que de loin. En examinant la théorie kantienne du sentiment à la lumière des théories de Herbart et des psychologues les plus récents, et en tentant de la compléter et de la corriger à leur aide, nous avons acquis les résultats suivants. Kant, tout d'abord, a eu parfaitement raison de reconnaître le sentiment comme domaine indépendant, comme énergie spéciale, comme faculté originale de notre âme. Sans doute ce n'est pas à lui que cette reconnaissance est due. Il n’a fait que suivre l'impulsion des psychologues anglais et français et des esthéticiens allemands. Il n’a fait que donner la consécration philosophique au rôle énorme que, grâce surtout à Rousseau, le sentiment avait été appelé à jouer dans la littérature, bien plus, dans la vie entière du xvure siècle. Mais cette consécration a été extrêmement importante, et un des résultats psychologiques essentiels de la critique kantienne a été l'émancipation du sentiment des sphères de l’entendement et de la volonté.
Cependant, chez Kant, cette émancipation n’est pas complète encore. Au fond, l’homme de Kant, tout comme l’homme de Descartes, de Spinoza et même de Leibnitz, est avant tout, est essentiellement un être pensant. La tâche philosophique que Kant a assumée a été de démêler ce qui, dans l’homme, en première ligne dans la sphère du connaître, et en seconde ligne seulement dans la sphère du vouloir et du sentir, est antérieur à l'expérience et rend l'expérience possible, est universel et nécessaire. Or, pour Kant, le connaître seul peut aspirer à être «universellement et nécessairement partagé », et, par conséquent, le vouloir et le sentir n'auront de valeur pour lui, n’entreront dans l'orbite de la critique, qu'en tant qu'ils participent au connaître, qu'en tant qu'ils peuvent être ramenés au connaître. C'est là ce qui explique que, dans la carte que Kant a dressée, à la fin de l'Introduction de la Critique du Jugement, de l’organisation de l’âme humaine, la connaissance empiète de tous les côtés sur les deux domaines circonvoisins. De plus, on sait que notre philosophe n’essaye en aucune façon d'écrire l'histoire de l'esprit humain, de remonter jusqu'aux débuts de la vie de l'individu et de l'espèce, et de reconstituer le long développement, grâce auquel ceux-ci sont parvenus à la pensée scientifique, à l'action morale, au sentiment du Beau
et de l’art. Sans doute l’idée du développement, Kuno Fischer l’a longuement montré, n'est pas étrangère à la philosophie kantienne. Mais c'est surtout dans l’œuvre antécritique qu’elle apparaît. Dans les trois Critiques mêmes, Kant ne s'occupe que de l’homme adulte, doué de tous les pouvoirs dont la civilisation l’a peu à peu muni, en possession de la science, de la morale, de l’art. La science, la morale et l’art étant donnés, ce sont les conditions de leur possibilité qu'il s'efforce de rechercher, ce sont les titres qu'ils ont à une valeur universelle et nécessaire qu'il tente de fixer. La philosophie contemporaine, en reprenant les problèmes traités par Kant, a changé de point de vue. Pour elle, c'est précisément le développement de toutes les manifestations de l'esprit humain, sa lente ascension, des obscures origines où ii était encore tout proche de l'animal, jusqu'à l’état où il est parvenu actuellement, qui l’intéresse passionnément. Dans cette histoire de l’évolution de l'âme humaine, le sentiment joue un rôle prépondérant. Il n’est plus, comme dans le tableau de Kant, subordonné à l’entendement, il n’est pas non plus, comme dans les théories de quelques-uns des plus éminents psychologues contemporains, soumis à la volonté. Nous avons montré tout d'abord son indépendance de la volonté. La volonté, aussi bien dans les formes rudimentaires de l'impulsion et du désir, que dans sa manifestation la plus élevée, l’action consciente d’après des fins déterminées, est entièrement dominée par le sentiment. Ce qui explique l'impulsion et le désir, ce sont des sentiments d’aise ou de malaise qui aspirent à se dépenser en mouvement ; ce qui explique l’action consciente, ce sont les fins que nous nous proposons de réaliser et qui, examinées d'un peu près, peuvent toujours se résoudre en sentiments et en émotions. Nous avons ensuite fait le même travail pour le connaître. Nous avons conclu que, là aussi, c’est le sentiment qui donne le branle. Si l’on admet, avec Wundt, que dans toute sensation il faut distinguer l'intensité, la qualité et le timbre qui en constitue l'élément sentimental, c'est par ce dernier que la sensation pénètre dans la conscience, c’est lui qui, au début de la vie psychologique, constitue la conscience. En s’éveillant à la vie, l'être humain est assailli par un torrent d'impressions, qui, toutes, aspirent à devenir conscientes. Mais la conscience a des limites. II nous est impossible de prêter notre attention, ou du moins une attention égale, à plusieurs sensations à la fois. Il s'établit alors comme une lutte pour la vie consciente entre ces impressions. Lesquelles ont des chances de l'emporter? Les plus fortes assurément, c’est-à-dire celles que nous avons le plus d'intérêt à retenir ou à apprendre à éviter, celles qui favorisent ou entravent notre
vie, celles qui sont bonnes ou mauvaises pour nous, qui sont agréables ou désagréables. À
Nous ne commençons donc ni par connaître ni par vouloir : nous commençons par sentir, c’est-à-dire par jouir et surtout par souffrir. C’est par des sentiments confus d'aise et de malaise physiques que l'être se sent vivre tout d’abord. Ge sont des plaisirs et des peines qui forment le tissu indélébile de notre Moi. Tout le reste, toute notre vie pensante et agissante ne vient qu'après, est ajouté à ce fond, émane de ce fond et reste toujours jusqu'à un certain degré extérieur et factice. Si l’on pénètre par le regard intérieur Jusqu'au fond de son Moi, cette priorité et cette prépondérance du sentiment se révèle très clairement: qu'on le dirige vers le passé ou vers l'avenir, on s'aperçoit sans peine que ce qui demeure en nous, ce sont des souvenirs de plaisir et de peine, que ce dont nous peuplons les jours prochains, ce sont des espérances ou des craintes de joies ou de douleurs. Sans doute, ce n’est là que l'aube de la vie psychique. L'habitude émousse le timbre sentimental de la sensalion: celle-ci n'exerce plus d'impression sur notre aflectivité, n’est plus sentie, mais est seulement connue et devient un simple signe, un symbole nu et desséché. Mais cette déchéance du sentiment n'est qu'apparente. Incessamment les sentiments abolis tentent de reprendre leur ancien rôle. Mème le savant, dans ses spéculations les plus abstraites, est mû, sans le savoir, par des sentiments, est soutenu durant son travail par des sentiments, est entravé par eux, et aboutit enfin à des sentiments de satisfaction, si sa recherche a été couronnée de succès, ou de déception si elle a été vaine. La lutte morale n’est qu'une lutte entre des sentiments contraires, parmi lesquels décide en dernier ressort le caractère, c'est-à-dire la façon de sentir habituelle que notre tempérament inné, notre éducation, nos expériences ont créée en nous. Seulement, dans les domaines du connaître et de la volonté, le sentiment nous apparaît comme un hôte importun, contre lequel nous sommes continuellement en garde et dont nous parvenons à étouffer peu à peu la voix. La science ne vise à opérer qu'avec des éléments dépourvus de tout timbre émotionnel; le savant se préoccupe avant tout d'éliminer de ses recherches tout facteur personnel, c'est-à-dire émotionnel. De même l'idéal de la morale consiste à créer en nous une obéissance aveugle à des canons, à des principes, à des impératifs qui, bien que créés par une longue expérience sentimentale, ont eux aussi perdu en partie, par une longue habitude, leur caractère primitif, et tentent de provoquer l’action comme forces indépendantes, sans permettre aux sentiments d'intervenir. Mais il est un domaine où le senti-
ment, éliminé de partout, prend sa revanche, peut se donner libre carrière, peut légitimement remplir tout son rôle. Il est une sphère où il ne s’agit pas pour l'homme de connaître ni de vouloir, mais où il s’agit avant tout de sentir; où les représentations redeviennent ce qu'elles ont été tout d’abord, c’est-à-dire des créations du sentiment ; où les actions ne sont considérées qu'en tant qu'elles jaillissent du sentiment, qu'en tant qu'elles provoquent des sentiments. Cette sphère est la sphère du Beau; ce domaine est le domaine de l'Esthétique, et malgré les objections de Kant, le nom dont Baumgarten a baptisé la discipline nouvelle est absolument adéquat. Aussi est-il de la plus haute importance pour toute esthétique de partir d'une théorie du sentiment, et d'établir avant tout la priorité du sentir sur le connaître et sur le vouloir. Kant et ses prédécesseurs ont bien soupconné l'importance du sentir pour une théorie du Beau, mais le caractère intellectualiste de leur philosophie ne leur a pas permis de tirer de leurs vues toutes leurs conséquences. A peine le sentiment a-t-il été reconnu, par Kant, comme faculté indépendante, à peine a-t-il été posé par lui comme organe spécial de l'esthétique, qu'il a été subordonné au Jugement, qu'il a été absorbé par le Jugement.