‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 50 sur 118 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

Après avoir étudié la méthode de l'esthétique kantienne et la théorie du sentiment en général, d'après Kant et l'intellectualisme, il faut que nous abandonnions pour un instant le sentiment et que nous abordions un champ d'étude tout à fait différent. L'originalité de l'esthétique de Kant consiste, nous l'avons dit, dans la conception du jugement esthétique. Mais avant de pouvoir aborder l'étude du jugement sur le Beau, il faut que préalablement nous étudiions la théorie du Jugement, de l'Urfheilskraft, en général, et, avant tout, la théorie du jugement réfléchissant, dont le jugement esthétique n’est qu'une forme particulière.

Nous avons dit déjà que le Jugement a été introduit par Kant, comme faculté indépendante de l'entendement et de la raison, dès la Critique de la Raison pure. Après avoir fait de l’entendement en général, la faculté de juger au moyen des concepts, et défini le Jugement, la connaissance médiate d'un objet, c’est-à-dire, la représentation de la représentation d’un objet, Kant distingue, dans 1 « Analytique des principes », dans la faculté de connaître en général trois formes : l’entendement, le Jugement et la raison, l'entendement étant la faculté de former des concepts, le Jugement la faculté de former des jugements, et la raison la faculté de

former des raisonnements. On voit tout de suite que l’entendement a chez Kant deux sens, qu'il ne prend pas soin de distinguer toujours avec assez de précision. L'entendement est pour lui, d'une part, la faculté de connaître en général, qui se subdivise en entendement proprement dit, en Jugement et en raison, et, de l’autre, une forme seulement de la faculté de connaître en général, la faculté de former des concepts. Cette confusion en entraîne nécessairement une autre. Le Jugement, l'Urtheilskraft, lui aussi, joue chez Kant deux rôles différents. D'un côté il est Ja faculté de juger en général, la faculté de ramener nos représentations à l'unité, en substituant à une représentation immédiate une représentation plus élevée, qui comprend la première avec beaucoup d'autres et qui sert à la connaissance de l’objet et réunit beaucoup de connaissances possibles sous une seule ‘; ou encore, d’après la définition de la « Logique », la faculté de représenter l'unité de la conscience de représentations différentes, ou la faculté de représenter le rapport de ces représentations, en tant qu'elles constituent un concept ?. D'un autre côté, en tant que forme particulière de l'entendement, sa fonction consiste, d'après Kant, à subsumer sous des règles, tandis que l’entendement en général est Ia faculté des règles. Une règle étant posée, — par l'entendement, — la tâche propre du Jugement consiste à décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée, — casus dalæ legis, — et on se rappelle l’ingénieux développement par lequel Kant montre que la logique générale ne contient pas de préceptes pour le Jugement el n’en saurait contenir. En effet, si la logique voulait enseigner d'une manière générale comment on doit subsumer sous des règles, c'est-à-dire décider, si quelque chose y rentre ou non, elle ne le pourrait qu'au moyen d’une autre règle, laquelle exigerait à son tour une instruction nouvelle de la part du Jugement, une règle nouvelle, et ainsi de suite jusqu'à l'infini, si bien que le Jugement apparaît comme un don particulier, qui ne peut être appris, mais seulement exercé. En tant donc que faculté spéciale du connaître, le Jugement est la faculté de subsumer sous des règles données.

Le Jugement ainsi défini a deux fonctions principales : ou bien de déterminer un concept par une représentation empirique donnée, — comme dans le schématisme, — et il prend alors le nom de Jugement déterminant ; ou bien de réfléchir d'après un principe déterminé sur une représentation donnée, pour en tirer

A. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. IL, p. 92 et 93 ; Barni, t. I, p. 126

et 127.

2, Logik, Hartenstein, t. VIE, p. 98;

un concept possible, et il s'appelle alors le Jugement réfléchissant. C'est, nous le savons, au seul Jugement réfléchissant que nous avons affaire ici, le Jugement déterminant ayant été étudié par Kant dans la Critique de la Raison pure. Ce Jugement a besoin, aussi bien que le Jugement déterminant, d’un principe synthétique et transcendental que Kant formule de la façon suivante: on peut trouver pour tous les objets de la nature des concepts empiriquement déterminés, c'est-à-dire on peut toujours supposer pour tous les produits de la nature une forme qui est possible d'après des lois universelles, connaissables pour nous, ou encore : la nature spécifie ses lois générales à des lois empiriques, selon la forme d'un système logique à l'usage du Jugement. Le principe du Jugement réfléchissant est donc, en dernière analyse, le concept de la finalité de la nature, dans la spécification de ses formes par des lois empiriques, principe qui, à l'encontre des principes de l’'entendement, est subjectif, et ne dérive ni de l’entendement, ni — Kant le dit en propres termes, quelque surprenant que cela soit pour ceux qui se rappellent les chapitres consacrés dans la Critique de la Raison pure à « L'usage régulateur des idées » et au « But final de la dialectique naturelle, » — ni même de la Raison, mais qui ne dérive que de la seule faculté de réfléchir et ne vaut que pour elle. Nous rappelons encore que le Jugement réfléchissant a trois formes : le Jugement réfléchissant théorique, celui-là même que nous venons de définir, le Jugement réfléchissant pathologique ou Jugement réfléchissant pratique, c'est-à-dire le Jugement sur une représentation, qui s'accorde avec elle-même comme motif de produire l’objet de cette représentation, et enfin le Jugement réfléchissant esthétique, qui est le but même de notre recherche, et auquel nous consacrerons une étude spéciale, et nous en venons tout de suite à l'examen de la théorie du Jugement réfléchissant théorique, le Jugement pathologique ou pratique ne jouant aucune espèce de rôle dans le système de Kant.

Kant assigne comme tâche propre au Jugement, en tant que faculté indépendante de l’entendement et de la raison, la fonction de décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée. Cette définition n’est pas à l'abri de la critique et nous aurons à rechercher tout à l'heure si la subsumption est vraiment l'unique fonction de la faculté de juger. Mais, pour l'instant, nous allons admettre la définition de Kant et raisonner comme si le jugement était, en effet, exclusivement la faculté de la subsumption. Cela élant admis, nous avons vu le Jugement se subdiviser en faculté

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