‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 59 sur 118 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

C'est maintenant seulement, après avoir examiné la faculté de juger, l'Urtheilskraft, el le Jugement réfléchissant en général, que nous pouvons aborder l'étude du jugement esthétique universel et nécessaire, qui constitue l'organe à la fois le plus important et le plus discutable de lesthétique kantienne, et qui, à ce titre, nous a paru mériter un examen spécial et tout particulièrement approfondi. On nous reprochera peut-être d'avoir placé l'étude du jugement avant celle du sentiment esthétique, et le reproche ne serait pas sans fondement. Il est incontestable que le jugement esthétique implique le sentiment esthétique, et que, par conséquent, ce dernier aurait dû être étudié préalablement. Mais, d'autre part, il n'est pas moins certain que le sentiment esthétique, tel que le conçoit Kant, implique le jugement du Beau. Entre la double faute de méthode qui nous était imposée par notre auteur même, nous avons dû choisir celle qui nous épargnât quelques-uns de ces perpétuels retours en arrière, que l'on a justement reprochés à la Critique du Jugement, et qu'une étude détaillée de celte œuvre ne saurait éviter entièrement. Nous avons donc cru, qu'au risque d'avoir à anticiper sur quelques-unes des conclusions de notre chapitre suivant, il était utile et, somme toute, légitime, de commencer par le jugement esthétique.

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À première vue, il semble bien, quand on se représente la théorie du sentiment et la théorie du Jugement de Kant, qu'entre

le sentiment et le Jugement il ne saurait y avoir aucune espèce de rapport. Nous avons vu, d'une part, Kant insister sur l’absolue originalité du sentir, c'est-à-dire sur son indépendance du désirer et surtout du connaître. Nous l'avons vu affirmer que le sentiment était absolument irréductible à un concept et aller jusqu'à prétendre que du concept au sentiment tout passage était inconcevable. D'autre part, le Jugement semble bien ne pouvoir opérer qu'avec des concepts : déterminant, il part du concept pour y subsumer le particulier, réfléchissant théorique, il part du particulier, mais pour aller au concept. Quelle place peut-il y avoir dans ces deux fonctions du Jugement, les seules que nous ayons examinées jusqu'ici, pour le plaisir ?

Kant, il est vrai, essaie d'établir un lien même entre le jugement réfléchissant théorique et le plaisir. Il fait observer que la découverte par laquelle nous nous convainquons de l'ordonnance de la nature dans ses lois particulières, « dans cette variété et cette hétérogénéité, qui dépasse notre faculté de conception », est accompagnée d’un sentiment de plaisir. Or la condition de cette découverte étant une représentation & priori, un principe, pour le jugement réfléchissant en général, le sentiment de plaisir qui l'accompagne sera aussi déterminé par une raison & priori qui lui donne une valeur universelle ?. Mais Kant ajoute que si ce plaisir a certainement existé, c’est précisément parce que, sans lui, même l'expérience la plus ordinaire ne serait pas possible, qu'il s’est insensiblement fondu avec la simple connaissance et n’a plus été particulièrement remarqué, de telle sorte qu'aujourd'hui nous n'éprouvons plus de satisfaction particulière à saisir l'unité de la nature dans sa division en genres et en espèces. Un philosophe transcendental seul serait capable de l’éprouver, et même celui-là, d’ailleurs, ne pourrait citer aucun cas où cette finalité de la nature se fût révélée à lui in concreto, mais il devrait se contenter de la concevoir en général?. Lorsque, dans la seconde partie de la Critique du Jugement, Kant traite de la téléologie, il n’y a pas une seule allusion au plaisir, et il va même jusqu'à dire, dans l’Introduction primitive de cet ouvrage, que «la finalité objective observée dans les objets de la nature, notamment dans les êtres organisés, est représentée objectivement et matériellement, et entraine nécessairement le concept d’une fin de la nature, réelle ou hypothétique, grâce auquel nous attribuons aussi la perfection aux objets, ce qui donne lieu à un jugement téléologique, qui n’est

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 493 ; Barni, t. 1, p. 40 et # 2. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 386,

accompagné d'aucune espèce de sentiment de plaisir ! ». Nous sommes donc en droit de conclure que ce premier lien établi entre le Jugement et le sentiment est on ne peut plus lâche et superficiel, et qu'il est tout à fait impossible d'en rien conclure pour l'esthétique.

Aussi bien n'est-ce pas de là que part Kant pour arriver à la conception du jugement esthétique. Nous avons montré brièvement, quand nous avons étudié la méthode kantienne, que c'est avant tout pour répondre à un impérieux besoin de symétrie que Kant a imaginé la théorie du Jugement avec ses subdivisions de Jugement déterminant et de Jugement réfléchissant, et de réfléchissant théorique et de réfléchissant esthétique. Il s’agit à présent de reprendre ce point et de l'examiner à fond.

Etant donné, raisonne Kant, nous l’avons vu, qu'en analysant les facultés de l’âme en général, nous y rencontrons un sentiment de plaisir, qui, non seulement, est absolument indépendant de la faculté de détermination, mais encore est capable de déterminer lui-même cette faculté, il est nécessaire, pour que cette faculté de sentir puisse être liée en un système avec les deux autres facultés de connaître et de désirer, qu'il soit fondé, tout comme ces deux autres facultés, non pas sur des principes empiriques, mais bien sur des principes a priori. Or, la faculté de connaître d’après des concepls a ses principes a priori dans l’entendement pur, — dans le concept de la nature de cet entendement, — la faculté de désirer dans la raison pure, — dans le concept de la liberté de cette raison. Par conséquent, il reste d’une part, entre les facultés de l’âme en général, une faculté ou une réceptivité intermédiaire, le sentiment de plaisir et de peine, et, d'autre part, entre les facultés de connaître supérieures, une faculté, intermédiaire aussi, le Jugement, l'Urtheilskraft. Quoi de plus naturel que de supposer que ce soit le Jugement qui fournisse des principes & priori au sentiment ? ?

Remarquons, avant d'aller plus loin, ie caractère systématique de toute cette déduction. C’est la nécessité de l'union des trois facultés de l'âme en un système, qui exige que le sentiment de plaisir et de peine soit fondé, non pas sur des principes empiriques, mais bien sur des principes a priori, tout comme les deux autres facultés de l'âme, et c'est parce que le Jugement est la faculté intermédiaire entre l'entendement et la raison, tout comme le sentiment de plaisir est la faculté intermédiaire entre la faculté de connaître en général et le désirer, qu'il est « naturel » que ce soit le Juge-

1. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 392. 2, Ibid., p. 380.

ment qui fournisse au sentiment ses principes & priori. Mais, objecterons-nous à Kant, est-il vraiment nécessaire que les trois facultés de l'âme fussent unies en un système, et, en tout cas, cela fût-il nécessaire, avons-nous le droit de conclure de cette nécessité à la réalité des fondements aprioritiques du sentiment? C'est là, —nous nous sommes déjà entendu sur ce point dans notre étude générale de la méthode kantienne, — un de ces postulats que Kant place, sans crier gare, au début de ses déductions, et qu'il a une tendance à considérer, après les avoir admis comme hypothèses, comme des vérités démontrées. De plus, de ce que le Jugement est placé entre l’entendement el la raison, comme le sentiment entre la faculté de connaître en général et le désirer, est-on vraiment fondé à chercher des principes a priori pour le sentiment dans le Jugement? Ne se pourrait-il pas que, malgré cette analogie de situation, il n'y eût cependant entre ces deux activités de l’âme aucune espèce de lien? Ne se pourrait-il pas que les principes & priori du sentir fussent fournis, soit par l'entendement, soit par la raison ? Et surtout, a-t-on le droit d'admettre, uniquement parce que les besoins du système l’exigent, que le sentiment soit fondé sur des principes @ priori, quels qu'ils puissent être ? IL y a là évidemment abus du raisonnement par analogie. Il se pourrait que l’âme humaine ne formât pas un organisme aussi rigoureusement symétrique ; il se pourrait que les différentes facultés de l’âme, au lieu d’avoir des domaines rigoureusement circonserits, au lieu de se correspondre et de se compléter comme des compagnies, des : bataillons et des régiments, avec, comme corps de réserve, les facultés supérieures de connaître avec leurs principes @ priori, se confondissent à chaque instant, empiétassent sur leurs domaines réciproques, cheminassent tantôt ensemble et tantôt séparément, et ne se prêtassent en aucune façon à des schèmes rigoureusement déterminés.

D'ailleurs, — et c'est là, nous l'avons montré, un des procédés habituels de Kant — il commence par ne présenter le lien systématique qu'il vient d'établir entre le sentiment et le Jugement que comme tout à fait provisoire (« sans rien conclure encore sur la possibilité de ce lien », dit-il). Seulement dans toute la suite de la discussion, ce lien provisoire est considéré, alors qu'aucun élément nouveau n’est venu s'ajouter à la tout à fait insuffisante démonstration du début, comme un lien effectif et incontestable.

Pour le légitimer, — toujours provisoirement, — Kant prétend qu'il y a grande présomption en faveur de la capacité du Jugement de fournir des principes à priori au sentiment. En effet, tandis que parmi les facultés de connaître supérieures, l’entendement et la

raison rapportent leurs représentations à des objets, pour en relirer des concepts, le Jugement se rapporte uniquement au sujet et est incapable de produire, à lui tout seul, des concepts d'objets. Tout de même, tandis que, parmi les facultés de l'âme en général, la faculté de connaître et la faculté de désirer contiennent des relations objectives des représentations, le sentiment du plaisir et de la peine n’est, au contraire, comme nous le savons, que la réceptivité d’une détermination du sujet, de telle sorte que si le Jugement est capable d'être un principe de détermination, il ne saurait l'être que pour le sentiment de plaisir et de peine, et réciproquement, si le sentiment de plaisir est capable d'avoir des principes & priori, il ne saurait les trouver que dans le Jugement".

Il est nécessaire de distinguer dans le raisonnement que nous venons d'exposer deux choses, une affirmation qui, comme nous le verrons, est discutable, et une conclusion qui est indiscutablement illégitime. La conclusion consiste à arguer de la subjectivité commune au sentiment et au Jugement à l'impossibilité pour le Jugement d'être un principe de détermination pour une faculté autre que le sentir, et à l'impossibilité pour le sentiment de trouver un principe a priori, si tant est qu'il en puisse avoir, ailleurs que dans le Jugement. On voit, à première vue, que ce raisonnement est défectueux. Il se pourrait, en effet, que malgré la subjectivité du sentiment et du Jugement, le Jugement fournit des principes «a priori à d'autres facultés que le sentir, et fût absolument incapable d'en fournir à celui-ci, et, d'autre part, que le sentir trouvât des principes à priori ailleurs que dans le Jugement et même n’en trouvât nulle part. Là encore, Kant procède manifestement par idée préconçue, par affirmation indémontrée, par postulat. Là encore, Kant aurait dû, au lieu de tenter une déduction impossible, inscrire à la première page de la Critique du Jugement la proposition que voici: Étant donné qu'il est nécessaire à la symétrie de mon système que le sentiment de plaisir, faculté intermédiaire entre le connaître et le désirer, ait des principes a priori, tout comme ses facultés voisines, et que le Jugement, faculté intermédiaire entre l’entendement et la raison, recèle des principes a priori, tout comme les deux autres facultés de connaître supérieures, je suppose, j'admets, je décrète que le sentir a un principe a priori et que c’est Le Jugement qui le lui fournit.

Quant à l'affirmation contenue dans le raisonnement que nous avons exposé, elle est tout au moins discutable. Le Jugement, dit Kant, ne se rapporte qu’au sujet et est incapable à lui seul de

41. Ueber Philosophie überhaupt, Martenstein, t. VI, p. 380 et 381,

produire des concepts d'objets: tout de même le sentiment de plaisir ne recèle aucun rapport objectif des représentations, c'està-dire ne nous fait rien connaître, ne peut jamais devenir un élément de connaissance, n'est qu'une simple réceptivité. Jugement et sentiment sont donc, l'un parmi les facultés de connaître, l’autre parmi les facultés de l'âme en général, des facultés subjectives, et, par conséquent, il y a grande présomption qu'ils entretiennent effectivement les rapports, tout particuliers et très étroits, que Kant revendique pour eux. Seulement, si nous pouvons accorder à Kant, sans discussion, l'absolue subjectivité du sentir, qui nous apparaît, en effet, comme la réceptivité pure et simple de l'âme en face du monde extérieur, qui ne vise, en effet, en aucune façon le connaître, et qui ne peut jamais devenir un élément de connaissance, ein Erkennitnissstück, en est-il de même du Jugement? Nous avons vu que Kant avait, en effet, réduit le Jugement à la faculté de subsumption. Une règle, une loi, un concept étant donnés, le Jugement se borne à subsumer, grâce au schème fourni par l'imagination productrice, sous ce concept, sous celle loi, sous cette règle, un objet particulier. D'autre part, quand ce concept, cette loi et cette règle ne sont pas donnés, il part au contraire de l'objet particulier, et tente, par la comparaison de cet objet avec des objets identiques ou analogues, d'atteindre à la règle, à la loi, au concept. Il est donc vrai de dire que le Jugement, au moins dans sa fonction de Jugement déterminant, ne produit pas des concepts d'objets. Mais en est-il de même du Jugement réfléchissant ? Kant convient que ce à quoi il vise, c'est la règle, la loi, le concept, et par conséquent s'il parvient à atteindre son but, c'est bien un concept, une loi, une règle qu'il aura produite. D'ailleurs, même si nous accordions à Kant que le Jugement, mème réfléchissant, est incapable de produire des concepts d'objets, en aurait-on le droit de conclure, comme il le fait, que le Jugement est subjectif au mème titre que le sentiment? Nous avons déjà fait observer qu'il n'y a pas dans la terminologie kantienne de terme qui subisse plus d'avatars que le terme de subjectif. Nous avons vu que ce qui est subjectif à de certains points de vue, est objectif à d’autres, et qu'il y a dans la subjectivité une foule de degrés et de nuances. Les concepts de l'entendement, par exemple, étaient des lois subjectives de l'esprit et, à cause de cela même, des lois objectives de la nature; les formes de la sensibilité étaient des formes essentiellement subjectives, mais moins subjectives cependant que le sentiment de plaisir ou de peine qui, avions-nous dit, était un subjectif du second et même du troisième degré. Seulement, quelle que soit la latitude que l’on veuille accorder à Kant, c'est vraiment détourner

les mots de leur sens le plus universellement reconnu que de soutenir que le Jugement est subjectif. N'est-ce pas grâce au Jugement que nous réussissons à former des concepts d'objets ? N'est-ce pas lui qui vise à discerner les rapports véritables, constants et nécessaires entre les objets extérieurs, et n'est-ce pas là une fonction objective au premier chef? Et en tout cas, quand même l’on accorderait que, comparé à l’entendement et à la raison, le Jugement est subjectif à un certain point de vue, cette subjectivité peut-elle bien ètre comparée à celle du sentiment qui, lui, ne se préoccupe en aucune facon des objets extérieurs, de leurs rapports de convenance ou de disconvenance, et qui se borne uniquement à nous révéler l’état joyeux ou déprimé de notre Moi ?

A vrai dire, il ne faut pas s’en tenir, pour ce point, au texte même de Kant, qui est évidemment insuffisant. [1 faut pénétrer plus en avant dans sa théorie du Jugement pour apercevoir la possibilité d'un lien entre celui-ci et le sentiment. Nous savons que, pour Kant, le Jugement en général est la faculté de subsumption et que dans le Jugement réfléchissant nous soumettons un objet au principe de la réflexion, qui n’est pas emprunté à l'objet, mais qui émane de notre pouvoir de réfléchir, et qui ne vaut, en somme, que pour notre réflexion. En d’autres termes, tandis que l’entendement, par rapport aux lois théoriques de la nature, et la raison par rapportaux lois pratiques de la liberté, sont autonomes, et le sont objectivement, le Jugement, lui, est, selon la forte parole de Kant, héautonome, c'est-à-dire ne donne de lois ni à la nature ni à la liberté, mais n’en donne qu'à lui-même. Aussi le Jugement réfléchissant ne fournit-il ni des connaissances comme l’entendement, ni un principe d'action comme la raison, mais n'est-il, — nous avons insisté sur ce point dans le chapitre précédent, — qu'une façon de considérer, de contempler la nature (Betrachtung). Gette contemplation est bien conforme à la raison, est même universelle et nécessaire, mais d’une universalité et d'une nécessité que Kant appelle, quand il les applique au Jugement réfléchissant esthétique, — et la détermination convient également au Jugement réfléchissant théorique, — une universalité et une nécessité subjectives, c’est-à-dire ne reposant pas sur des concepts d'objets, ne contenant point de quantité objective, mais seulement une quantité subjective. Cette contemplation n'appartient pas, à proprement parler, à la science, et M. Windelband l’a très bien appelée une attitude mi-morale, mi-esthétique de lesprit, ein moralisch-ästhetisches Verhalten ?.

1. Ueber Philosophie überhaupt, t. VI, p. 386. 2, Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie, t. II, p. 154.

Or, toute espèce de sentiment, pour Kant, est, lui aussi, une espèce de synthèse par laquelle nous rapportons la représentation d’un objet à notre état subjectif, une espèce de subsumption par laquelle nous soumettons la représentation, l'appréhension d'un objet à un état de notre Moi!, et par conséquent nous avons là, grâce à la subsumption, un trait d'union entre le Jugement et le sentiment.

De plus, si le Jugement réfléchissant théorique est une façon de contempler la nature, nous savons et nous verrons plus loin en détail qu'il est tout au moins un sentiment, qui jaillit essentiellement de la contemplation, à savoir le sentiment du Beau, et voilà un second lien entre le Jugement et le sentir.

Enfin, et surtout, toute espèce de sentiment de plaisir ou de peine ou bien salisfait, ou bien contrarie quelque besoin, répond ou ne répond pas à quelque dessein de notre âme ou de notre corps. En d'autres termes, tout sentiment de plaisir ou de peine implique finalité, et réciproquement, toute réalisation ou nonréalisation d'une fin implique plaisir ou peine. Toute espèce de sentiment subordonne donc un objet à une fin, le subsume sous elle. Or, d'autre part, nous savons que la finalité est le principe même du Jugement réfléchissant, et par conséquent nous voilà, grâce à la finalité, en possession d’un troisième lien entre le sentir et le Jugement.

Que faut-il penser des trois essais de liaison que nous venons d'exposer, auxquels se réduit, autant que nous pouvons en juger, tout ce qu'il est possible d’alléguer en faveur de la théorie kantienne ? Nous croyons qu'aucun des trois n’est ni suffisant ni satisfaisant. Pour le premier, en effet, sans compter que nous n'avons pas admis la définition suivant laquelle le Jugement est uniquement la faculté de subsumption, il nous est impossible d'admettre que le sentiment soit une espèce de subsumption comparable à celle par laquelle le Jugement de subsumption subsume un objet particulier sous un concept. Dire que le sentiment est une subsumption, c’est évidemment dire par là même que le sentiment est un jugement inconscient, et nous avons trop longuement discuté les théories intellectualistes du sentir, nous savons trop bien, que pour Kant, il y a entre le sentir et le connaître un abîme infranchissable pour que nous ayons à y revenir ici. Le sentiment, avions-nous conclu, d'après Kant, n’est pas une subsumption, c’est la réponse spontanée, immédiate, absolument irréfléchie de notre Moi aux impressions de notre organisme et du monde extérieur,

1. Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie, t. Il, p. 149.

dans laquelle il n’y à intervention, ni du jugement, ni d'aucune autre forme de la pensée discursive, ni même d'aucune manifestation de la pensée en général.

En second lieu, si nous admettons avec Kant, que le Jugement réfléchissant théorique n’est pas, en effet, une connaissance proprement dite, mais bien un principe directeur, régulateur, euristique de la connaissance, une espèce de contemplation, le sentiment peut-il bien être assimilé à une contemplation ? Tout d'abord, quelque légitime que soit la distinction qu'établit Kant entre le connaître et le contempler, il n’en est pas moins vrai que la contemplation appartient toujours au connaître, est une forme du connaître. C'en est certes la forme la plus désintéressée, la moins intellectualiste si l’on veut, celle parmi toutes les formes du connaître qui se rapprocherait le plus d’un certain ordre de sentiments, mais c'est toujours un connaître, c'est toujours une reproduction du monde extérieur, reproduction qui ne vise pas à aller au-delà d'elle-même, à faire servir la partie de la réalité reproduite à des buts étrangers à elle-même, mais qui néanmoins est une prise en possession de la réalité extérieure. Or, nous avons vu jusqu'à présent Kant soutenir avec la dernière énergie que le sentir était absolument irréductible à quelque forme du connaître que ce fût, etpar conséquent, pour cette raison seule, nous serions fondé à rejeter l'assimilation qu'il établit entre le Jugement et le sentiment. Mais il y a plus. Nous avons constaté déjà que toutes les fois que Kant en a besoin, comme par exemple dans le tableau synoptique qui termine l’'Introduction de la Critique du Jugement, il réduit indüment le sentiment en général au sentiment esthétique. C'est bien ce qu'il fait ici encore. Or, s’il est déjà contestable que le sentiment esthétique soit vraiment aussi calme, aussi objectif, aussi dénué de toute vie agissante et bouillonnante, aussi contemplatif en un mot que Kant le prétend, il est, en tout cas, absolument insoutenable d'étendre ce caractère du sentiment esthétique au sentir en général. Peut-on prétendre, en effet, que le plaisir physique, intellectuel et moral, que la douleur, que l'attente, que l'effroi, que la peur, que l'amour, que la haine, le mépris, l'espoir, le désespoir, le regret, le remords soient des états calmes, soient de simples états de contemplation? S'il:est une région de notre âme où ne règne jamais une accalmie complète, où jamais, entre les activités qui la constituent, il n'y a un équilibre parfait, où, si tant est que cet équilibre paraisse constitué un instant, il est immédiatement menacé de toutes parts, c’est bien celle du sentir, C'est le connaître qui, bien que, lui aussi, puisse se méler de passion et d'émotion, est, en général, un état calme. Cest la

volonté qui, dans la conception kantienne, peut accomplir, sans hésitation ni trouble, la loi qu’elle s’est imposée à elle-même. Mais, et dans la théorie kantienne, et dans n'importe quelle théorie, d’ailleurs, du sentiment, celui-ci reste l'état le moins stable, le moins sûr, le moins contemplatif du Moi que l'on puisse imaginer. Là donc encore Kant nous paraît avoir fait fausse route.

Reste le troisième mode de liaison tenté par Kant entre le Jugement et le sentir, au moyen de la finalité. Est-il plus heureux que les précédents ? Nous admettons avec Kant, d’une part, que la loi du Jugement réfléchissant théorique est la finalité. Nous admettons, de mème, que tout ce ‘qui nous plaît est final, que cette finalité soit d’ailleurs matérielle, morale ou esthétique. Seulement, là encore, nous demanderons tout d'abord si la réalisation d’une fin posée par nos désirs, par nos besoins, et toujours, nous le voulons comme Kant, accompagnée de plaisir, peut bien être confondue avec la finalité, principe régulateur, hypothèse nécessaire, non pas de notre Jugement, nous l'avons montré, mais de notre raison théorique. Là encore Kant, visiblement, songe à la finalité toute particulière qu'il va revendiquer pour le plaisir esthétique, à la finalité sans dessein préconçu, à ce qu'il appellera la finalité sans fin, et il étendra, d'une façon absolument illégitime, cette conception particulière au plaisir esthétique, au sentiment de plaisir et de peine en général. Puis et surtout, à supposer même que la finalité, hypothèse nécessaire de la raison théorique, puisse être identifiée avec la finalité du sentiment en général, nous demandons si l’on est en droit de conclure de cette analogie à ce à quoi Kant conclut. Il se pourrait parfaitement que ja finalité fût à la fois le principe a priori du Jugement réfléchissant et le principe de tout sentiment, sans que pourtant il soit démontré par là que le Jugement soit capable de fournir des principes « priori au sentiment et que le sentiment doive trouver des principes @ priori, si tant est qu'il puisse en trouver quelque part, dans le Jugement. Nous sommes donc obligés d'opposer une fin de non-recevoir aux différents essais de liaison que propose Kant entre le sentiment et le Jugement.

Kant s’est très bien rendu compte combien sa conception du Jugement esthétique était paradoxale. Il commence par faire ob-

server que l'expression de représentation esthétique est ambiguë, vu que ce terme peut désigner à la fois une représentation, en tant qu'elle provoque un sentiment de plaisir ou de peine, et une représentation qui, au contraire, ne vise que la faculté de connaître, en tant que celle-ci renferme des intuitions sensibles, qui ne nous font connaître les objets que comme phénomènes. Par conséquent, en bonne psychologie, nous n'avons le droit de parler ni d'intuitions esthétiques, — à moins de désigner par là la représentation des objets dans l’espace, représentation qui est bien subjective et même esthétique en un certain sens, mais qui n’en est pas moins un élément de la connaissance des choses et non un simple sentir, — ni surtout de représentations esthétiques de l’entendement, ce qui est une contradiction dans les termes. Il faut donc réserver le prédicat « esthétique » aux seules opérations du Jugement. Sans doute, le terme de Jugement esthétique peut paraître paradoxal quand on se rappelle que tout jugement objectif est une opération de l’'entendement, tandis que le sentiment n’est que la réceptivité pure et simple du sujet et n’a absolument rien à faire avec la connaissance. Mais c’est précisément parce que l'expression de Jugement esthétique, interprétée comme jugement objectif, serait une contradiction flagrante, qu'elle paraît garantie à Kant contre toute ambiguïté. En appelant un jugement esthétique, dit-il, on montre immédiatement que si une représentation donnée est bien rapportée à un objet, cependant dans le jugement on n'entend s’occuper en aucune façon de la détermination de l’objet, mais uniquement de la détermination du sujet et de son sentiment.

En effet, dans le Jugement il s’agit toujours du rapport réciproque de l’entendement et de l'imagination, rapport qui peut être considéré objectivement, en tant qu'appartenant à la connaissance, comme cela a lieu dans le schématisme transcendental, mais qui peut l'être aussi subjectivement, en tant que dans une représentation donnée l’entendement et l'imagination se favorisent ou s’entravent réciproquement et affectent par là l’état de notre âme. Ce rapport subjectif de l’entendement et de l'imagination, — et cela n'a lieu pour aucun autre rapport des facultés de connaître, — peut être senti, et bien que ce sentiment ne soit pas une représentation sensible d'un objet, il peut cependant, étant lié subjectivement, grâce au Jugement, avec la « sensibilisation » { Versinnlichung) des concepts de l’entendement, être attribué à la sensibilité, en tant que représentation sensible de l’état du sujet affecté par un acte du Jugement. Bien que donc le Jugement soit toujours objectivement un acte de l’entendement et non de la sensibilité, il peut cependant y avoir des jugements esthétiques, c'est-à-dire des

jugements sensibles, quand on ne considère que leur effet subjectif. Voici donc dans quelles conditions un jugement réfléchissant peut être appelé esthétique. Lorsque, en appréhendant la forme d'un objet de l'intuition, sans que cette appréhension soit rapportée à un concept et doive servir à une connaissance déterminée, nous éprouvons du plaisir, la représentation n'est pas rapportée à l'objet, mais bien au sujet, et le plaisir ne peut exprimer autre chose que la concordance de l’objet avec les facultés de connaître qui sont en jeu dans le Jugement réfléchissant, et en tant qu'elles y sont en jeu, et, par conséquent, une finalité formelle et subjective de l'objet. En effet, d’après Kant, l’appréhension des formes opérée par l'imagination ne peut avoir lieu sans que le Jugement réfléchissant les compare au moins, même sans but, avec le pouvoir qu'il a de rapporter les intuitions à des concepts. Si, dans cette comparaison, l'imagination en tant que faculté des intuitions @ priori, par l'effet d'une représentation donnée, se trouve fortuitement d'accord avec l’entendement en tant que faculté des concepts, — accord qui d'ailleurs est la condition subjective, pouvant être sentie, de l'usage objectif du Jugement, — et qu'il résulte un sentiment de plaisir, l'objet doit être jugé alors comme approprié au Jugement réfléchissant.

Un jugement esthétique en général est donc un jugement dont le prédicat ne peut jamais être une connaissance, un concept d'objet, (bien qu'il puisse contenir les conditions subjectives d'une connaissance en général), et dont le motif, dont la cause ne peut ètre qu'un sentiment. Maintenant il y a des jugements esthétiques des sens et des jugements esthétiques réfléchissants. Un jugement esthétique des sens est celui dont le motif est un sentiment produit immédiatement par l'intuition empirique d'un objet, un jugement esthétique réfléchissant celui dont le motif est le sentiment particulier que produit dans le sujet le jeu harmonieux des deux facultés de connaître du Jugement, c’est-à-dire de l'imagination et de l’entendement, rapport harmonieux qui produit précisément un sentiment qui devient le motif d'un jugement qui s'appelle jugement esthétique et qui, comme finalité subjective, c'est-à-dire comme finalité sans concept, est lié avec le sentiment de plaisir. Le Jugement esthétique réfléchissant est donc un jugement sur la finalité de l’objet, el comme en jugeant de la sorte, «le plaisir lié à la représentation d'un objet a sa source dans la forme de cet objet (et non dans l'élément matériel de sa représentation considérée comme sensation), telle que nous la trouvons dans la réflexion sur celte forme sans que nous ayons aucunement pour but d'obtenir un concept de l'objet même », nous prétendons que ce plaisir, dont

le principe réside simplement dans la forme de l’objet, telle qu’elle se présente à la réflexion en général dans l'usage légitime que, en appréhendant et en représentant cette forme, nous faisons du Jugement en général, nous prétendons, nous avons raison de prétendre, que ce plaisir est nécessairement lié à la représentation de l’objet, par conséquent qu'il est universel et nécessaire, c’est-à-dire qu'il vaut non seulement pour celui qui saisit cette forme, mais pour tous ceux qui jugent.

Voilà, brièvement résumée d’après les deux Introductions de la Critique du Jugement, la théorie kantienne du jugement esthétique. Il nous reste à l’examiner de près et à l'apprécier.

Pour bien montrer en quoi résident les points faibles de la conception kantienne du Jugement esthétique, nous allons nous demander tout d'abord quels peuvent être réellement, sans idée préconçue, les rapports entre le Jugement et le sentiment.

D’après la conception générale du sentir et du Jugement à laquelle nous nous sommes arrêté dans les chapitres précédents, il ne saurait y avoir entre la faculté de juger et la faculté d’éprouver du plaisir qu'un double rapport. D'une part, un plaisir étant éprouvé, le jugement en est la simple énonciation. La constatation spontanée, immédiate, que tel objet m'a causé du plaisir, voilà le sentiment. La mise en forme logique de cette impression immédiate et spontanée, qui consiste à établir entre cette impression et l’état de mon Moi un rapport constant et nécessaire, et qui se résume dans une formule de constatation, dans la proposition : tel objet me plaît, voilà le jugement. D'autre part, le Jugement, comme tout autre acte du connaître, comme toute manifestation active du Moi en général, doit avoir, ou tout au moins doit avoir eu son retentissement dans notre affectivité, doit être, ou tout au moins doit avoir été accompagné de plaisir ou de peine. Dans le premier cas, nous avons un sentiment suivi d'un jugement, dans le second, un jugement suivi d'un sentiment particulier, un sentiment de Jugement, ein Urtheilsjefühl.NVoilà les deux sens uniques qu’il nous soit possible d'imaginer pour un jugement esthétique. Nous allons voir immédiatement que l'une des grandes difficultés de la théorie

1. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 386, 387, 388, 389: — Cr1tique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 196 et 197; Barni, t. I, p. 45, 46, 47.

kantienne du Jugement esthétique jaillit de La confusion incessante faite par Kant entre les deux sentiments que nous venons de distinguer.

Tout d’abord, il semble que pour Kant, — comme vont le montrer les citations qui vont suivre, — le jugement esthétique n’est bien que la mise en forme logique d'un sentiment immédiatement, spontanément éprouvé devant un objet donné. «..... Le plaisir esthétique est lié à la simple appréhension, a«pprehensio, de la forme d'un objet de l'intuition »‘. Lorsque nous avons conscience du sentiment de satisfaction qui se mêle à la représentation d’un objet, « la représentation est rapportée tout entière au sujet, c'est-à-dire au sentiment qu'il a de la vie, et qu'on désigne sous le nom de sentiment de plaisir ou de peine » ?. Dans le Jugement de goût, «je rapporte immédiatement Y'objet à mon sentiment de plaisir ou de peine » *. La satisfaction qui fait appeler un objet beau ne peut reposer sur la représentation de l'utilité de cet objet, « car alors ce ne serait plus une satisfaction immédiatement altachée à l'objet, ce qui est la condition essentielle du jugement sur la beauté » *. La salisfaction « qui s'attache à la beauté est telle, qu'elle ne suppose point de concept, mais qu'elle est immédiatement liée à la représentation par laquelle un objet est donné, et non pas conçu » 5. Les lois empiriques des modifications de l’âme ne peuvent nous donner un ordre inconditionnel « comme celui que renferment les Jugements du goût, qui veulent que la satisfaction soit immédiatement liée à une représentation »6. « Il ne peut y avoir de principe objectif du goût, car le plaisir doit être immédiatement attaché à la représentation de l’objet » 7. « L'union immédiate de la représentation d'un objet avec un plaisir ne peut être perçue qu'intérieurement » $.

Nous avons multiplié ces citations pour bien faire voir que, pour Kant aussi, il semble que, quand nous nous trouvons devant un objet beau, la première impression que nous éprouvions, c’est un sentiment de plaisir ou de peine, sans qu'il y ait une intervention intellectuelle, quelle qu'elle fût, sans, par conséquent, plus d’intervention du Jugement que de l’entendement ou de la raison. — Qu'après avoir éprouvé le plaisir, je me rende compte des motifs du plaisir, je découvre, par exemple, qu'il réside dans l’activité concor-

Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 196; Barni, t. I, p. 45. . Jbid., Hartenstein, t. V, p. 208 ; Barni, t. I, p. 66.

Ibrd., Hartenstein, t. V, p. 219; Barni, t. I, p. 86.

Ibid., Hartenstein, t. V, p. 232; Barni, t. I, p. 101.

. Tbid., Hartenstein, t. V, p. 236; Barni, t. I, p. 114.

Ibid., Hartenstein, t. V, p. 287; Barni, t. [, p. 200.

. Tbid., Hartenstein, t. V, p. 294; Barni, t. I, p. 243.

Ibid, Hartenstein, t. V, p. 298 ; Barni, t. I, p. 220.

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