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dante, dans le jeu harmonieux de l’'Imagination et de l’entendement, cela est parfaitement légitime, mais en tout cas, c'est un acte postérieur à celui par lequel j'ai uniquement conscience d’avoir joui. Ce qui précède donc dans l'acte esthétique, à notre avis, qui, tout au moins dans les passages que nous avons cités, a été aussi un instant celui de Kant, c’est le sentiment de plaisir, sentiment auquel il nous ést aussi loisible que non loisible de donner une forme logique. Je puis, après avoir, devant un objet donné, éprouvé un sentiment de plaisir, dire : tel objet me plait, tel objet est agréable ou beau ou gracieux ou sublime, mais ces différents jugements sont bien évidemment postérieurs au sentiment éprouvé.
Qu'est-ce qui a amené, maintenant, Kant à modifier cette conception si naturelle, si conforme à la vérité psychologique ? C’est que si Kant l'avait soutenue jusqu'au bout, il n’y aurait plus eu de différence réelle, de différence de nature, mais tout au plus une différence de degré, entre le Jugement esthétique et un jugement que Kant tenait essentiellement à en séparer le plus profondément possible, à savoir le jugement sur l’agréable. Nous nous expliquerons plus loin sur la légitimité de la distinction établie par Kant entre les concepts du beau et de l’agréable, et ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas encore de montrer ce qu'il y a de trop absolu dans cette distinction, mais bien de rechercher les arguments par lesquels Kant la justifie. Nous savons que, pour lui, lagréable est ce qui plaît aux sens dans la sensation : or, cette sensation excite le désir d'objets semblables à celui qui l’a produite, et, par conséquent, le jugement par lequel nous déclarons un objet agréable exprimant un intérêt attaché à cet objet, ne peut-être, pour celte raison déjà, confondu avec le jugement sur le Beau qui est entièrement désintéressé. A cette raison Kant en joint une autre qui est beaucoup plus importante, parce qu’elle montre d’une facon très évidente la contradiction dans laquelle Kant va s'engager. « [y a », ditil, « à côté du jugement esthétique réfléchissant un jugement esthétique des sens, à savoir quand le prédicat du jugement ne peut en aucune facon être un concept d'objet, étant donné qu'il n'appartient en aucune façon à la faculté de connaître. Soit le jugement: le vin est agréable, où le prédicat exprime le rapport immédiat d'une représentation au sentiment de plaisir et non à la faculté de connaître » !. |
Ce texte est des plus importants, parce que nous y voyons opérer ce que je voudrais appeler le mouvement tournant, par lequel Kant ya insensiblement, sans nous en avertir, et sans avoir l’air de s’en
À. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 388.
rendre compte lui-même, de la première conception du jugement esthétique, que nous avons notée plus haut et à laquelle nous avons donné notre adhésion, à la seconde, qui nous paraît infiniment contestable. Nous avions cru jusqu'ici avec Kant, et on se rappelle le grand nombre de textes que nous avons pu citer en faveur de notre interprétation, que la principale caractéristique du plaisir du Beau était d'être spontané et immédiat, et voilà que nous apprenons tout à coup, sans nous y attendre le moins du monde, que le jugement esthétique doit être distingué du jugement sur l’agréable, parce que c’est ce dernier qui est immédiat. C'est quand nous disons que le vin est agréable que le prédicat est rapporté immédiatement au sentiment de plaisir et non pas à la faculté de connaître. Au contraire, quand nous disons : tel objet est beau, le prédicat n'est pas rapporté immédiatement au plaisir, ce qui est une première contradiction, mais esl rapporté à la faculté de connaître, ce qui en est une seconde. En effet, nous avons cité plus haut la définition d’après laquelle un jugement esthétique était celui, dans lequel le prédicat ne pouvait Jamais être une connaissance, « ein ästhetisches Urtheil im Allaemeinen kann also für dasjenige erklärt werden, dessen Prädicat NiEMALS Erkenniniss sein kann. » Il est vrai que Kant va jouer sur le sens du mot connaissance et dire que si le prédicat d’un jugement esthétique ne peut jamais être une connaissance dans le sens de concept d'objet, il peut cependant contenir les conditions subjectives d’une connaissance en général. Nous aurons tout à l'heure à prendre position en face de cette distinction. Ici, nous pouvons, pour le moment, ne pas en tenir compte et nous en tenir à l’assertion infiniment répétée par Kant, que le sentiment, quel qu'il soit, ne peut jamais devenir une connaissance ni un élément de connaissance, que non seulement il est incapable de nous révéler quoi que ce soit des objets extérieurs, mais encore qu'il est impuissant à rien nous faire connaître même de l’état de notre propre Moi. Cela suffit pour nous autoriser à affirmer que le prédicat d'un jugement esthétique, tout comme le prédicat d’un jugement sur l’agréable, désigne le rapport immédiat d'une représentation au sentiment de plaisir et non pas à la faculté de connaître.
Aussi bien Kant confesse-t-il que la véritable différence entre le jugement sur le Beau et le jugement sur l’agréable réside ailleurs, et c'est dans la raison que nous allons exposer que se trouve l'explication de la modification que Kant fait subir au sens du Jugement esthétique. Si, en effet, Kant s'en tenait à sa première el, à notre avis, légitime définition du jugement esthétique, d'après
laquelle celui-ci est un jugement dont le motif est un sentiment, — « also ist ein ästhetisches Urtheil dasjenige, dessen Bestimmungsgrund in einer Empfindung liegt\ », — le jugement esthétique n'aurait pas plus d’universalité et de nécessité que n'en a le jugement sur l'agréable. Il serait impossible, comme Kant l'avait d'ailleurs supposé encore à l'époque de la Critique de la Raison pure, de ramener l'appréciation critique du Beau à des principes ration nels, et d'en élever les règles à la hauteur d'une science. Ces règles ou criteria seraient empiriques dans leur souree principale et ne-sauraient par conséquent jamais servir de lois & priori, propres à diriger le goût dans ses jugements ?, et alors toute l’entreprise de Kant serait vaine et la Critique du Jugement n'aurait jamais été écrite.
Nous nous trouvons là encore en face de ce procédé de Kant, que nous avons eu lieu de constater et de critiquer à plusieurs reprises. Au lieu de commencer par démontrer que le jugement esthétique est véritablement fondé à prétendre à l'universalité et à la nécessité, et de partir alors de cette vérité démontrée pour en déduire toutes les conséquences, Kant raisonne de la façon suivante : Étant donné qu'il faut, pour l'unité et la symétrie du système, que le jugement esthétique recèle de l’universalité et de la nécessité, tout comme les jugements de l'entendement et de la raison, il est impossible que ce jugement établisse un rapport immédiat entre la représentation donnée et le sentiment de plaisir, comme cependant Kant l'avait admis et affirmé expressément. Il y a donc dans ce raisonnement à la fois une contradiction et un sophisme. Pour qu'il fût valable, il faudrait évidemment que Kant commençât par démontrer tout d'abord l'universalité et la nécessité du jugement esthétique, et comme il ne le fait pas, nous nous trouvons là encore devant un véritable postulat. Kant aurait d’ailleurs parfaitement le droit de partir dans son esthétique, comme il l'avait fait en morale et dans sa théorie de la connaissance, de postulats. Nous avons déjà dit qu'il nous paraît absolument impossible de constituer une science, quelle qu'elle fût, sans partir d’une hypothèse générale. Une science, qu'est-ce en effet autre chose qu'une hypothèse vérifiée? Seulement, ce que nous sommes en droit de reprocher à Kant, c'est de n'avoir pas, dès le début de sa recherche, confessé expressément que l’universalité et la nécessité du jugement esthétique n’est qu'une hypothèse.
Ce n'est pas d’ailleurs, nous lé verrons, que pour son esthétique Kant n'ait été plus franc en quelque sorte que pour sa morale
4. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 388. 2, Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. II, p. 56; Barni, t. I, p. 75.
et que pour sa théorie de la connaissance. Kant finira bien par avouer que l’universalité et la nécessité du jugement sur le Beau n'est qu'une Idée, c'est-à-dire, en somme, une hypothèse nécessaire mais indémontrable. Seulement il n’en arrive là que bien tard et surtout, — et c’est là précisément où gît le sophisme, — il n’en arrive là qu'après avoir déduit de son hypothèse, que sans aucune espèce de droit il pose comme une vérité démontrée, des conséquences qu'il considère comme prouvées, même après avoir reconnu le caractère hypothétique de leurs prémisses, alors que cependant le caractère hypothétique de celles-ci devait nécessairement entrainer le caractère hypothétique de celles-là.
Nous allons donc assister au renversement du rapport établi entre le jugement et le sentiment. Jusqu'à présent, et c’est là, avons-nous dit, le rapport naturel et légitime — c'est le sentiment qui précédait et le jugement, simple énonciation du sentiment, qui suivait. Maintenant, c’est le jugement qui précède et le sentiment qui suit. C’est le second des deux rapports possibles entre le sentiment et le jugement que nous avions distingués plus haut, et dans lequel le sentiment au lieu d’être spontané et immédiat est un véritable sentiment de jugement, ein Urtheilsgefühl. Lorsque nous nous trouvons devant un objet, au lieu de prendre tout d'abord conscience du sentiment de plaisir que sa représentation nous cause, nous Commençons par juger que cet objet est approprié à notre faculté de connaître, et le plaisir esthétique ne fait que suivre cette constatation qui en est le motif. Juger qu’un objet est approprié à notre faculté de connaître, c’est juger qu'il a été en quelque sorte prédéterminé pour cette faculté de connaître, c’est juger par conséquent qu'il est final. Nous voilà en présence de la théorie de la finalité subjective ou de la finalité sans fin, qui se lie étroitement à la théorie de l'harmonie de l'imagination et de l’entendement, et qui n’est même qu'une expression différente de cette harmonie. Nous allons donc examiner ensemble les deux théories.
Nous savons que le jugement réfléchissant en général consiste à chercher, pour un objet particulier donné, un concept possible. Nous tentons cette réduction, cette subsumption sous un concept, devant n'importe quel objet. Maintenant il se trouve qu'il y a des
objets, pour lesquels le jugement ne dispose d'aucun concept sous lequel il puisse les subsumer, vu que ces objets sont irréductibles à des concepts, et c'est le cas de tous les objets, donnant lieu à de véritables jugements esthétiques, de toutes les beautés que Kant appelle libres. Qu'arrive-t-il alors ?
Nous savons, par la Critique de la Raison pure, que pour qu'il y ait une représentation d'objet, il faut que les deux fonctions fondamentales, — ce que Kant appelle les deux sources de la faculté de connaître en général, — à savoir la capacité de recevoir des représentations, la réceptivité des impressions, et la capacité de connaître un objet au moyen de ces impressions, la spontanéité des concepts, agissent de concert. La déduction transcendentale expose minutieusement toutes les étapes de cette action concordante de la sensibilité et de l’entendement. Elle montre, tout d’abord, que grâce à l'intuition sensible, les objets nous sont donnés, mais que cette intuition elle-même serait impossible, si préalablement l'imagination n’en avait rassemblé en un tout, n’en avait lié en une représentation les différents éléments. Elle montre ensuite que cette même imagination, qui est proprement la fonction de reproduction, reproduit les différentes parties dont se compose la représentation, et que sans cette reproduction l'intuition elle-même serait impossible. Elle montre de plus que cette représentation, par laquelle un objet nous est donné, qui jusqu’à présent n'était due qu'à l’action concordante et déjà synthétique de l'intuition et surtout de l'imagination reproductrice, pour devenir une connaissance vérilable, devait être soumise à une synthèse nouvelle, à la « synthèse de la recognition dans le concept », qui réside uniquement dans la conscience de l'unité de la synthèse à laquelle nous soumettons la représentation. Elle nous apprend enfin que cette dernière et essentielle synthèse, qui n'est que l’apérception originaire, c’est-à-dire la conscience de l'identité du Moi. du « je pense » accompagnant toutes nos représentations, serait elle-même impossible sans l'imagination productrice, de telle sorte, qu'en somme, la connaissance totale s’opère, d’une part, par les intuitions des sens et de l’autre par l’aperception et ses formes qui sont les catégories que relie l’imagination productive. L'accord de l'imagination et de l’entendement est donc la condition indispensable de toute connaissance, et cela se comprend très bien si l'imagination n’est pas seulement, comme personne ne le conteste, un facteur essentiel de l’une des deux sources du connaîlre en général, de l'intuition, mais encore, comme elle l’est pour Kant, le facteur essentiel de la seconde de ces deux sources, de l’entendement, l'imagination dans sa fonction
productrice n'étant que l’entendement inconscient. Lorsque donc nous nous trouvons devant un objet quelconque, nous commencons par en ôtre affectés, nous en avons une intuition sensible, l'imagination reproductrice en rassemble les différents éléments, en crée une image, puis un schème !, et enfin l’entendement fournit le concept.
Qu'arrive-t-il maintenant devant un objet beau ? L'imagination ou l'intuition, — Kant emploie les deux termés indifféremment, — commence toujours par appréhender cet objet ou, plus précisément, par en appréhender la forme. L’entendement veut, lui aussi, remplir sa fonction, qui est'de rapporter des intuitions à des concepts. Seulement nous savons que pour les objets véritablement beaux, que pour les beautés libres, l'entendement ne peut arriver à former des concepts, vu que la beauté libre y est absolument irréductible, et que pour les autres, les beautés adhérentes, il ne songe pas à atteindre le concept. Il y a jugement esthétique, — nous citons ici les textes correspondants de la première Introduction et de l'Introduction définitive de la Critique du Jugement, tant la pensée de Kant est ici obseure, pour ne pas dire incompréhensible, — lorsque « le Jugement, qui ne dispose d'aucun concept pour l'intuition donnée, avant de comparer l'objet donné à des objets analogues, rapproche l'imagination, en tant que faculté d'appréhender un objet en général, de l’entendement en tant que faculté de représenter un concept en général, et perçoit dans ce rapprochement un rapport de ces deux facultés, qui constitue la condition subjective, seulement sensible, de l'usage objectif du Jugement, c'est-à-dire de l'accord de ces deux facultés ? ». « En effet, l’'appréhension des formes qu'opère l'Imagination ne peut avoir lieu sans que le Jugement réfléchissant la compare sans but avec le pouvoir qu'il a de rapporter les intuitions à des concepts. Or si dans cette comparaison, l'imagination, en tant que faculté des intuitions & priori, par l'effet naturel d’une représentation donnée, se trouve d'accord avec l’entendement ou la faculté des concepts, et qu'il en résulte un sentiment de plaisir, l’objet doit ètre jugé alors comme approprié au Jugement réfléchissant 3 ».
4. « Un objet de l'expérience ou une image de cet objet atteint bien moins encore le concept empirique, mais celui-ci se rapporte toujours immédiatement au schème de l'imagination comme à une règle qui sert à déterminer notre intuition conformément à un certain concept général. Le concept du chien, par exemple, désigne une règle d’après laquelle mon imagination peut se représenter d’une manière générale la figure d'un quadrupède sans être astreinte à quelque forme particulière que m'offre l’expérience, ou même à quelque image possible que je puisse montrer #2 concreto. » Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. III, p. 143; Barni, t. I, p. 202.
2. Ueber Philosophie tberhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 388. 3. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 196; Barni, t. I, p. 45, 46, — Barni
Nous examinerons tout à l'heure, point par point, cette description du Jugement esthétique, dont chaque trait appelle des points d'interrogation et soulève les objections les plus graves. Pour le moment, nous nous contentons !e rappeler brièvement la solution que nous avons indiquée dans notre Introduction. L'harmonie de l'imagination et de l’entendement dans le Jugement esthétique, avons-nous dit, se distingue de l'harmonie de ces deux facultés requise pour tous les jugements, même pour «les jugements de l'expérience la plus vulgaire », en ce qu'elle est subjective, au lieu d’être objective; en ce que, dans le jugement esthétique, l’'entendement, au lieu d'intervenir comme dans les jugements théoriques à deux reprises: — et dans la formation du concept, et dans l'élaboration du concept formé, — n'intervient qu'une seule fois, et là d'une façon autre que dans le jugement théorique. En effet, d'une part, le jugement esthétique ne saurait essayer d'élaborer le concept de l’objet donné, c'est-àdire de le comparer à des concepts analogues et d'établir entre lui et eux des rapports de subordination, de coordination ou de suprématie, de le subsumer sous un concept supérieur, en un mot de le classer, puisque ce concept — quand il s’agit de beautés libres, — il lui est impossible de l’atteindre, étant donné qu'il n'y en a pas, et que — quand il s’agit de beautés adhérentes, dont il est possible de former des concepts, — il ne vise en aucune façon à en former. D'autre part, pour la première intervention de l’entendement, c’est-à-dire pour la réduction à l'unité du concept de la synthèse de l'imagination, la différence entre les jugements théoriques et les jugements esthétiques consiste en ce que, si dans les premiers, l’entendement vise à réduire l'objet particulier à un concept déterminé, dans les seconds, il se borne à viser à ce que Kant appelle, d'une formule que nous avons expliquée, la connaissance en général, la tendance vers le connaître ; si dans les premiers, il y a harmonie entre une image donnée et un concept donné, dans les seconds, — où nous ne visons pas à un concept déterminé et où nous n’en disposons pas, mais où il n'y a de la part de l’entendement qu'une tendance vers le connaître en général, — il ne peut y avoir harmonie entre une image et un concept déterminé, mais seulement harmonie entre l'imagination toute entière etl’entendement tout entier, dans ce que Kant appelle « la subsumption de l'imagination, même dans une représentation par laquelle un objet est donné, sous les
fait un contre-sens grave en traduisant « les rapporte », c'est-à-dire rapporte les formes de l’appréhension au lieu de « la rapporte », c'est-à-dire rapporte l'appréhension des formes, :
conditions qui permettent à l'entendement en général de passer de l'intuition à des concepts ! ».
Dans les jugements esthétiques, l'entendement ne tend donc qu'à connaître en général, c'est-à-dire à soumettre à l'unité de ses concepts toute espèce d'objet. Dans les jugements théoriques, il remplit sa fonction jusqu'au bout : dans les jugements esthétiques il se borne à essayer s'il pourrait remplir sa fonction, et si cette tentative réussit, s'il s'aperçoit que son activité unificatrice s'y concilie d’une façon particulièrement heureuse avec la fonction représentatrice de l'imagination, il en naît un sentiment de plaisir particulier, spécial, qui est le plaisir esthétique. Cet accord particulièrement, exceptionnellement heureux de l'entendement et de l'imagination est évidemment final. L'objet nous paraît comme prédéterminé pour permettre le jeu harmonieux de nos facultés de connaître et cette harmonie de l'imagination et de l’entendement est le seul but que l’objet beau ait à remplir. Il ne doit satisfaire ni nos désirs sensibles ni nos tendances vers la perfection intellectuelle, ni enfin nos besoins moraux, et c'est la prédétermination d'un objet ou plus précisément la prédétermination de l'apparence extérieure, des contours superficiels, de la forme, en un mot, d'un objet pour le jeu harmonieux de nos facultés de connaître, que Kant appelle la finalité formelle, la finalité sans fin. Un objet beau sera donc celui dans lequel, d'une part, le contenu intellectuel se révèle avec toute la plénitude, avec tout le relief sensible que l'on puisse imaginer, de telle sorte que l'élément intellectuel n’y empiète en aucune façon sur l'élément sensible ; et dans lequel, d'autre part, la richesse et la plénitude de l’incarnation sensible n’entravent en rien la prise en conscience de la nature intellectuelle, conceptuelle de l’objet, de telle sorte que l'élément sensible n'y empiète en aucune façon sur l'élément intellectuel, et que les deux grandes fonctions de notre faculté de connaître puissent s’y déployer harmonieusement, dans toute leur extension, avec la plus grande facilité et en toute liberté. Voilà brièvement, mais, croyons-nous, complètement résumée la théorie de l’imagination et de l’entendement, qu’il nous reste à examiner.
Et tout d’abord, demanderons-nous, la conception du Jugement esthétique que nous venons d'exposer peut-elle se déduire de la conception kantienne du jugement en général que nous avons exposée plus haut? Y est-elle prévue et s’y laisse-t-elle ramener ? Le jugement réfléchissant en général tendait à partir d’un particulier donné pour en trouver un concept possible; le jugement
1. Critique du Jugement, Hartenstein t. V, p. 296; Barni, t. I, p. 216.
esthétique, lui, ne tend par définition en aucune façon au concept. Si Kant était resté fidèle à sa première conception, il n'aurait égard qu'à une seule chose, à savoir au plaisir ou au déplaisir immédiat que nous inspire l'intuition d'un objet. Mais même d'après la conception que nous venons d'exposer, et qui nous paraîl en désaccord absolu avecles prémisses de Kant, le jugementesthétique se préoccupe bien jusqu'à un certain point de la nature intellectuelle d’un objet, mais seulement en tant que cette nature intellectuelle s'harmonise ou ne s’harmonise pas avec sa nature sensible, mais seulement en tant que celle harmonie ou ce désaccord senti nous cause du plaisir ou du déplaisir. En quoi, nous le demandons, cette considération, cette contemplation des objets, que Kant appelle à plusieurs reprises Beurtheilung au lieu de Urtheil, appartient-elle au jugement, regarde-t-elle la connaissance, la fait-elle progresser ? |
Et qu'on ne nous objecte pas que cette question est tout à fait . oiseuse et que Kant n’a jamais prétendu que le jugement esthétique fit progresser en quoi que ce fût notre connaissance, mais qu'il lui à uniquement attribué une influence sur nos facultés affectives. Kant à toujours affirmé, au contraire, que c’est la Critique du Jugement esthétique qui constitue la partie essentielle de la Critique du Jugement en général, « car », dit-il, « c’est elle seule qui renferme un principe sur lequel le Jugement fonde tout à fait & priori sa réflexion sur la nature, à savoir le principe d’une finalité formelle de la nature dans ses lois particulières et empiriques pour notre faculté de connaître, d'une finalité sans laquelle l'entendement ne pourrait $se retrouver ‘ ». Or, nous le demandons, en quoi le jugement esthétique, tel que nous venons de le définir plus haut, renferme-t-il un principe sur lequelle jugement puisse fonder a priori sa réflexion sur la nature ? En quoi le jugement esthétique, qui ne doit se préoccuper que d'une chose, à savoir si un objet donné nous plaît ou nous déplait, s’il est apte ou non à permettre à notre imagination et à notre entendement de se déployer librement et harmonieusement, en quoi un tel jugement peut-il contenir un principe de finalité formelle de la nature, sans lequel l’entendement ne pourrait pas se retrouver? Le jugement esthétique, tel que l’a défini Kant, nous fournit bien un concept de finalité formelle, à savoir de la finalité de certains objets pour l'harmonie de l'imagination et de l’entendement. Seulement en quoi cette finalité formelle peut-elle servir à l'entendement à se retrouver ? Il serait extrèmement regrettable si sans le Jugement
1, Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 199 et 200; Barni, t. I, p. 52.
esthétique, qui est, somme toute, un acte exceptionnel et rare, si rare que, d’après Kant lui-même, il n’y en a peut-être jamais eu un seul qui eût été enhèrement pur, et que c'est plutôt un desideratum de notre esprit, une Idée de notre raison qu'un fait, il serait extrèmement regrettable si, sans lui, l'entendement était condamné à errer éternellement à l'aventure. Très évidemment, Kant pour justifier le rôle qu'il attribue au Jugement esthétique, et pour le rattacher par quelque lien au Jugement en général, lui attribue ici une fonction qui appartient en propre au jugement réfléchissant théorique. C’est le jugement réfléchissant théorique, et non pas le jugement réfléchissant esthétique, qui renferme un principe sur lequel le Jugement fonde a priori sa réflexion sur la nature, le principe de la finalité formelle de la nature dans ses lois particulières pour notre faculté de connaître, principe sans lequel l’entendement ne pourrait effectivement pas remplir dans toute son étendue le rôle qui lui est assigné, à savoir la réduction de tous les phénomènes, même particuliers, à des lois, et des lois, même empiriques, à des lois plus élevées.
Nous pouvons donc conclure qu'entre le Jugement etle Jugement esthétique il n'y a pas de rapport. C'est un organe entièrement nouveau que Kant introduit dans sa philosophie et qui, jusqu’à présent, tout au moins, ne se rattache par aucun lien ni au jugement en général ni à quelque autre faculté préalablement distinguée dans la critique kantienne.
Quel est dans le Jugement esthétique, tel que nous venons de le définir, le rôle du sentiment? Au lieu de précéder le Jugement, comme dans la première acception du Jugement esthétique proposée par Kant, il le suit, c’est, avons-nous dit, un sentiment de Jugement, ein Urtheilsgefühl. La condition universelle de tout jugement est l'harmonie de l'imagination et de l’entendement : c'est la condition subjective, perceptible par le sens intérieur, empfindbar, de l'emploi objectif du Jugement, et c’est sous cette condition que la représentation donnée est subsumée. Devant un objet beau, nous commençons donc par juger qu'il convient aux facultés de connaître, en jeu dans le Jugement en général, en d’autres termes qu'il est final pour nos facultés de connaître. Cette harmonie, cette finalité sentie constitue le plaisir esthétique. La
réflexion précède donc bien le plaisir, la finalité est donc bien pensée avant d'être senfie dans ses effets.
Ici les objections se pressent si nombreuses qu'on esi embarrassé seulement de savoir par lesquelles commencer. Et tout d'abord Kant ne semble pas s'apercevoir qu'il vient de faire ce qu'il a si vivement et si Justement reproché à Leibnitz et à Baumgarten, que lui aussi a infellectualisé la sensibilité. Notre point de départ avait été l’appréhension de la forme d'un objet de l'intuition. Cette appréhension, Kant le dit en propres termes, n’est pas rapportée à un concept, ne sert à aucune connaissance; c’est une simple représentation, sans tendance d'aucune sorte à une connaissance, à un général. Et si maintenant nous nous demandons d'où jaillit le plaisir que nous venons d'éprouver, nous apprenons, à notre grand étonnement, qu'il ne peut exprimer autre chose si ce n'est la concordance de l’objet avec les facultés de connaître qui sont en jeu dans le Jugement réfléchissant, et en tant qu’elles y sont en jeu. Mais, nous le demandons, comment, à quel titre, à quel propos intervient ici le Jugement? À moins de prétendre qu'il y a du jugement dans la simple appréhension de l'intuition, à moins d'intellectualiser la sensibilité, il faut convenir que cet hôte inattendu et imprévu n'a pas, dans l’acte esthétique, la place que lui assigne notre philosophe. Kant ne peut pourtant pas oublier ce qu'il nous a tant de fois répété, à savoir que, dans le Jugement esthétique, il s’agit uniquement de la façon dont un objet nous est donné et non de la façon dont il est pensé t.
Le jugement esthétique est à la fois jugement et esthétique. En tant que jugement, il se distingue de toutes les autres formes du jugement en ce que, au lieu de viser la connaissance déterminée d'un objet, il n’est que tendance vers le connaître en général. En tant qu'esthétique, au lieu de rapporter une représentation à l'objet pour en prendre connaissance par l’entendement, il le rapporte uniquement au sujet et à son sentiment de plaisir. Kant ne voit pas que cette conception est dès le début contradictoire, et que s’il avait raison d'observer que le terme de représentation esthétique est ambigu, il a eu le tort de croire que l'interprétation particulière qu'il donnerait au terme de jugement esthétique pal-
4. «Or, une représentation par laquelle un objet est donné...» «La finalité subjective et sans fin (ni objective, ni subjective) de la représentation d’un objet, par conséquent la simple forme de la finalité dans là représentation par laquelle un objet nous est donné...» «La conscience d’une finalité purement formelle dans le jeu des facultés coguitives du sujet s’exerçant sur une représentation par laquelle un objet est donné...» «Le jugement esthétique, au contraire,se borne à rapporter au sujet la représentation par laquelle un objet est donné, » etc. Critique du Jugement, Hartenstein,t. V, p. 222, 226, 227, 233, et Barni, t. 1, p. 91, 97, 99, 110. Cf. encore Hartenstein, 244; Barni,127.
lierait la contradiction flagrante qui gît dans ce terme. Ou bien le jugement esthétique est un sentir, ou bien c'est un connaître, ou bien un sentir et un connaître en même temps. La première seule de ces trois conceptions est légitime, les deux autres sont contraires aux prémisses posées par Kant, et c'est à l'une de ces deux, à la dernière, que Kant paraît s'êlre arrêté.
Il a bien essayé de pallier la contradiction, en soutenant que dans le jugement esthétique, il ne s'agit pas d'une connaissance déterminée, mais seulement de la connaissance en général, de la tendance vers le connaître, mais cet expédient nous paraît vain. Que la connaissance soit générale ou particulière, déterminée ou non déterminée, non conceptuelle ou conceptuelle, il n'importe, c’est toujours un connaître, nous sortons toujours de nous-mêmes et nous n'écoutons plus simplement le retentissement dans notre Moi d’une représentation donnée. Ou bien, devant une représentation donnée nous ne nous occupons que d'une seule chose, de ce retentissement en nous de la représentation, de l'état joyeux ou pénible qu'elle nous a causé, et alors le jugement est vraiment esthétique. Ou bien nous subsumons la représentation, que ce soit d’ailleurs sous un concept ou sous les conditions subjectives et cependant universelles du Jugement, et alors c'est un acte intellectuel et non plus un état émotionnel, un connaître et non plus un sentir.
C'est dans l'Introduction primitive de la Critique du Jugement que l'on peut surprendre sur le vif la contradiction contre laquelle nous nous élevons. Kant commence par y affirmer que dans un jugement esthétique le prédicat ne peut jamais être une connaissance, et que son motif ne peut être qu'un sentiment. Puis, une page plus loin, il affirme que le jugement esthétique prétend avoir son motif non seulement dans le sentiment de plaisir et de peine seul, mais en même temps dans une règle des facultés de connaître supérieures, dans une règle du Jugement, es {das ästhetische Urtheil) macht auch Anspruch darauf dass sein Bestimmungsgrund nicht blos im Gefühle der Lust und Unlust für sich allein, sondern zugleich in einer Regel der obern Erkenninissvermügen, und namentlich hier in der der Urtheilskraft liegen müsse1. Kant confesse donc que le motif du jugement esthétique est à la fois sensible et intellectuel, ce qui, étant donné l’absolue divergence qu'il réclame pour la sensibilité et l’entendement, est une contradiction manifeste.
Pour Kant donc il n'y a pas seulement deux sortes de rapports
1. Usber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p, 389 et 390.
possibles entre le Jugement et le sentiment dans le Jugement esthétique, il y en a trois. Ou bien, avions-nous dit, c'est le sentiment qui précède, et alors il y a bien la spontanéité et l’immédiatelé que nous réclamons pour le Jugement esthétique, mais il n'y a plus luniversalité que Kant réclame absolument pour lui. Ou bien, c'est le Jugement, une règle du Jugement qui précède, et le sentiment qui suit, et alors l’universalité devient possible, mais l’immédiateté, qui cependant constitue un des caractères essentiels du Jugement esthétique, est définitivement compromise. Ou bien enfin, le plaisir et le Jugement, au lieu de se succéder ou de se précéder mutuellement, ont lieu en même temps, ce qui est absolument contraire aux lois du temps.
En définitive, la’ conception même du jugement esthétique est insoutenable. Kant considère tour à tour, séparément, l'élément esthétique et l'élément intellectuel du jugement esthétique. D'une part, il ne s'occupe que du rapport au sujet, au sentiment, de l’autre, de son rapport au connaître et il ne voit pas que, d’après sa psychologie, ce sont là deux fonctions absolument inconciliables.
Mais, nous objectera-t-on, ce n'est pas là la véritable pensée de Kant. Pour lui le véritable motif, Beslimmungsgrund, du Jugement esthétique n’est ni un sentiment, ni une règle du Jugement, c'est un état d'âme, Gemäüthszustand, Vélat d'âme particulier qui résulte de l'harmonie des facultés de connaître en tant qu'elles rapportent une représentation donnée à la connaissance en général. Examinons cette nouvelle position du problème qui constitue un des points les plus délicats du système, un de ceux où « l’alchimie » de Kant s'exerce avec le plus de subtilité. Le motif du jugement esthétique, dit Kant, n’est plus le sentiment ni le connaître, mais c'est l’état d'âme, Gemüthszustand, résultant du jeu harmonieux des facultés de connaître. Mais cet état d'âme, qu'’estce qu'il est au juste? Nous sommes obligés de le soumettre au même dilemme que celui auquel nous avions soumis tout à l'heure le sentiment. L'état d'âme dont il s’agit est-il un sentiment ou un connaître? Ou bien, c'est un état senti agréablement ou désagréablement, c’est l’état de l'exercice harmonieux, du libre jeu de nos facultés de connaître, et alors nous voilà ramenés à la première forme du jugement esthétique dans laquelle c’est le sentiment qui précède et le Jugement qui suit. Ou bien c’est un état connu, c'est une connaissance, c’est une Ærkenntniss, et alors nous sommes ramenés à la seconde forme du jugement esthétique, à celle que nous venons d'examiner et dont nous avions conclu qu'elle ne constituait plus véritablement un jugement esthétique, maïs bien un jugement logique.
Le dilemme, dans lequel nous venons une fois de plus d’enfermer Kant, est d’une importance capitale pour la critique de tout le système. S'il est valable, les fondements mêmes de l'esthétique de Kant s'écroulent. Kant confesse lui-même que la question de savoir, si, dans le jugement du goût, c'est le sentiment du plaisir qui précède le jugement, ou si c’est le jugement qui précède le sentiment, est la « clef » de toute la critique du Beau. En effet, de la solution de ce problème dépend la légitimité ou l'illégitimité de la prétention du jugement sur le Beau à l’universalité et à la nécessité, et par conséquent la théorie essentielle, celle à cause de laquelle toute la Critique du Jugement esthétique a été écrite. Si l'état d'âme était un état senti et s’il précédait le jugement, cet état senti, ce plaisir, ne serait, en définitive, autre chose que le sentiment de ce qui est agréable aux sens et, dépendant immédiatement de la représentation par laquelle l'objet est donné, il ne saurait avoir qu'une valeur individuelle. Nous savons, en effet, pour Kant, que la connaissance seule est universellement communicable.
Que fait alors Kant? Il transforme sans crier gare l’état d'âme senti en un état connu, le sentiment en une connaissance. « L'état d'âme dans celte représentation ne doit donc être autre chose que le sentiment du libre jeu des facultés représentatives s'exerçant sur une représentation donnée pour en tirer une connaissance en général..... Get état, qui résulte du libre jeu des facultés cognitives dans une représentation par laquelle un objet est donné, doit pouvoir être universellement partagé, puisque la connaissance, en tant que détermination de l’objet avec laquelle des représentations données (dans quelque sujet que ce soit) doivent s’accorder, est le seul mode de représentation qui ait une valeur universelle ‘. » On constate ici de la façon la plus palpable le saut que fait Kant de l’état d'âme à la connaissance. IL semble oublier l'insistance avec laquelle il nous a enseigné que le sentiment n’a aucune espèce de rapport à la connaissance, pas même à la connaissance de notre propre état, nicht einmal dem Erkenntniss unseres Zustandes, et que par le sentiment du plaisir et de la peine le sujet se sent, sich fühlt, mais ne se connaît point, sich nicht kennt. Nous touchons ici comme du doigt la modification que Kant fait subir à son système, le tour de passe-passe par lequel il va du sentiment à la connaissance. De ce que le sentiment est le sentiment du libre jeu de nos facultés de connaître, il en conclut que ce sentiment est lui-même une connaisssance et peut, par conséquent, être uni-
41. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 222; Barni, t. I, p. 90 et 94.
versellement partagé. Mais qui ne comprend que c'est là une conclusion absolument illégitime? De ce que le sentiment est le sentiment du libre jeu, de l'harmonie de l'imagination et de l’entendement, il ne devient lui-même en aucune façon connaissance, à moins toutefois d'admettre qu'entre le sentir et le connaître il n'y a qu'une différence de degré et non plus de nature, à moins de tomber dans la confusion que Kant avail si amèrement reprochée à Leibnitz et à son école, et qui est d'autant plus inexcusable chez lui que dans | « Introduction de la Métaphysique des mœurs » il avait dit expressément que /e sentiment ne contient que l'effet de la représentation sur le sujet, que celle représentalion soit d'ailleurs sensible ou intellectuelle, el qu'il appartient toujours à la Sensibilité, même quand la représentation appartient à l'entendement ou à la raison".
Il ne sert donc rien, à notre avis, de substituer au sentiment l’état d'âme, le Gemüthszustand, celui-ci étant toujours ou bien senti, et alors nous sommes ramenés au sentiment, ou bien connu, et alors le motif du Jugement esthétique est une connaissance, ce qui est contraire aux prémisses de Kant, ou bien senti et connu en même temps, ce qui est contradictoire avec les fondements mêmes de la philosophie kantienne et même de toute philosophie.
Kant parvient-il à lever les contradictions que nous lui reprochons, en faisant intervenir dans le Jugement esthétique la finalité? La fonction tout à fait particulière et spéciale que Kant assigne à l’entendement dans le Jugement esthétique consiste, nous le savons, dans ce que Kant appelle, — d'un terme qu'il faut peut-être distinguer, plus qu'on ne l’a fait, du terme qui désigne en allemand le Jugement (Urtheil), — Beurtheilung où Reflexion, réflexion qui consiste à comparer une représentation donnée au rapport de nos facultés de connaître, c'est-à-dire à rechercher si la représentation est finale ou non pour notre faculté de connaitre. C'est « parce que », dit Kant, « cette finalité subjective est pensée avant d'être sentie dans ses effets, que le Jugement esthétique appartient, d’après ses principes, aux facultés de connaître supérieures, au Jugement, sous les conditions subjectives et cependant
4. Die Metaphysik der Sitten, Erster Theil, Hartenstein, t. VIL, p. 9, note.
universelles duquel la représentation de l'objet est subsumée f. » S'il en était véritablement ainsi, le jugement esthétique serait un jugement logique, mais un jugement d'une espèce très particulière, vu qu'au lieu de subsumer une représentation donnée sous un concept déterminé, il ne le subsume que sous les conditions subjectives et cependant universelles de la faculté de juger en général.
Si la théorie de Kant était exacte sur ce point, il nous resterait toujours contre lui le recours que nous avons longuement développé tout à l'heure, à savoir que, d'après celle théorie, le jJugement, visant toujours un connaître, ne peut pas être un jugement esthétique tel que Kant l'a défini au début de sa déduction, à savoir un jugement dont le motif est uniquement un sentiment. Mais, d’ailleurs, nous n'avons pas besoin de ce recours, car la théorie en elle-même nous paraît insoutenable.
En effet, comment la finalité d'une représentation donnée, comment son appropriation au jeu harmonieux des facultés de connaître se révèle-t-elle à nous? La finalité subjective, formelle d'un objet est-elle matière de connaissance, est-elle une qualité objective de cet objet, perceptible par les sens, déterminable par l’entendement? Y a-t-il quelque signe, quelque criterium qui nous apprenne que tel objet est final pour nos facultés de connaître, et que tel autre ne l’est pas? C'est là, en effet, ce que Kant semble supposer dans le texte que nous avons cité et dans toute sa théorie du Jugement esthétique. Mais en est-il vraiment ainsi, et cette conception de la finalité n'est-elle pas en contradiction flagrante avec ce que nous savons de la nature de la finalité subjective ? € Or, la finalité d'un objet en tant qu'elle est représentée dans la perception n'est pas une qualité de l’objet même, bien qu’elle puisse être déduite d'une connaissance des objets. Par conséquent, la finalité qui précède la connaissance d’un objet, et qui, même alors qu'on ne veut pas se servir de la représentation de cet objet en vue d'une connaissance, est immédiatement liée à cette représentation, c’est là un élément subjectif qui ne peut être un élément de connaissance. Nous ne parlons alors de la finalité de l’objet que parce que la représentation de cet objet est immédiatement liée au sentiment du plaisir et cette représentation même est une représentation esthétique de la finalité ?. » N’avions-nous pas raison de soutenir que la conception kantienne de la finalité subjective et formelle s'oppose absolument à la théorie soutenue tout à l'heure, d'après laquelle la finalité d’un objet serait pensée avant de pou-
1. Ueber Philosophie überhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 389. 2. Critique du Jugement, Harteustein, t. V, p. 195 et 196 ; Barni, t. I, p. 44 et 45.
voir être sentie dans ses effets? Ne venons-nous pas d'entendre que la finalité est un élément subjectif qui ne peut jamais devenir un élément de connaissance, qui ne peut jamais être perçu? Il est vrai que Kant ajoute qu’elle peut être déduite d’une connaissance des objets. Mais il est impossible d'imaginer que Kant ait vraiment voulu substituer à limmédiateté, qui devait être le caractère essentiel du Jugement esthétique, les détours d'un processus discursif de l'esprit, les longueurs d’une déduction.
La finalité ne peut pas être pensée avant d'être sentie dans ses effets, tout simplement parce qu'elle ne se révèle à nous que par le sentiment. Nous ne déclarons un objet final que parce qu'il nous à plu. Üne fois le plaisir éprouvé, nous pouvons en rechercher les causes, et l’une de ces causes peut effectivement résider dans l'accord harmonieux que la contemplation de l’objet a établi parmi nos facultés de connaître. Mais avant de rechercher les causes du plaisir, il faut évidemment que nous l’ayons préalablement ressenti.
L'erreur psychologique, que nous reprochons ici à Kant, consiste précisément en ceci. Il est certain, qu’en soi, le caractère final d'un objet pour nos facultés de connaître préexiste au plaisir que cette finalité nous fait éprouver. Seulement, pour le sujet, c'est l'effet de cette finalité qu’il ressent évidemment avant de pouvoir songer à rechercher les causes de cet effet, avant de pouvoir penser à la finalité.
Là encore, d’ailleurs, Kant s'arrête à une solution intermédiaire, qui rappelle celle qu'il a donnée au problème des rapports du sentiment et du jugement dans le jugement esthétique. Nous avons vu qu'après avoir affirmé d'abord que c'est le sentiment qui est le motif du Jugement et qui, par conséquent, précède le Jugement, et ensuite que c'est le jugement ou du moins la tendance vers le Jugement, vers le connaître en général, qui est le motif du Sentiment et qui précède, par conséquent, le sentiment, il a fini par soutenir que le motif du jugement esthétique est ex méme temps, zugleich, un sentiment et une règle des facultés de connaître supérieures, c’est-à-dire un connaître. Ici, après avoir affirmé que la finalité devait être sentie avant que d'être pensée, et ensuite qu’elle devait être pensée avant que d'être sentie, il finit par soutenir « que la conscience de la finalité purement formelle dans le jeu des facultés cognitives du sujet s’exerçant sur une représentation par laquelle un objet est donné, n’est autre chose que le plaisir même, puisque, contenant un principe qui détermine l’activité du sujet, par rapport à la stimulation, Belebung, de ses facultés de connaître, elle renferme une causalité
interne qui est finale pour la connaissance en général, mais sans Ôtre restreinte à une connaissance déterminée, c'est-à-dire une simple forme de la finalité subjective d’une représentation d'un jugement du goût‘. » D’après ce texte, le sentiment du plaisir consiste donc dans la conscience de la finalité formelle d'une représentation pour nos facultés de connaître. Mais cette forme nouvelle, ce travestissement nouveau de la pensée de Kant ne nous semble pas faire avancer la question d’un pas et soulève tout autant d’objections que les formes précédemment exposées et critiquées. Même si nous admettons qu’en soi, qu'objectivement, le plaisir esthétique n’est autre chose que la conscience de la finalité formelle d’une représentation pour nos facultés cognitives, il faut toujours, subjectivement, que l’un des deux, du plaisir ou de la conscience de la finalité, précède l’autre. Ou bien, devant une représentation donnée, nous éprouvons d’abord du plaisir et nous prenons ensuite conscience que ce plaisir est causé par la finalité formelle de cette représentation pour nos facultés cognitives. Ou bien, nous avons d'abord la conscience qu'une représentation est finale pour nos facultés cognitives, et le plaisir ne jaillit que de cette conscience. Nous nous trouvons donc toujours ramenés au dilemme dans lequel nous avions enfermé Kant et dont, à notre avis, il lui est impossible de sortir. Ou bien, c’est le sentiment du plaisir qui précède le jugement, qui précède la conscience de la finalité formelle, et dans ce cas le jugement esthétique ne peut plus, selon Kant, être universel et nécessaire. Ou bien, c’est le connaître, la tendance vers le connaître, la conscience de la finalité formelle, qui précède le sentiment du plaisir, et alors il y a jugement, jugement qui peut être universel et nécessaire, mais il n’y a plus jugement esthétique.
Par l'introduction de la finalité, le jugement esthétique, au lieu des deux éléments, — le sentiment du plaisir et le Jugement, c’està-dire la tendance vers le connaître, l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, — que nous y avions distingués jusqu'à présent, en contient trois. D'après la dernière théorie de Kant, ce qui précède c’est la tendance vers le connaître, qui se manifeste dans le jugement esthétique par le jugement que la représentation donnée est appropriée aux facultés de connaître ; puis vient la conscience que cette appropriation constitue un rapport final, d'où jugement sur la finalité formelle et subjective de la représentation. Ce n’est qu'en dernier lieu que viendrait le plaisir esthétique qui résulte de l'harmonie de nos facultés de connaître, « qui n’est autre
1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 227: Barni, t. 1, p. 99.
chose que la conscience de la finalité purement formelle dans le jeu de nos facultés cognitives. » Si Kant était resté fidèle à sa première définition du sentiment en général et du Jugement esthétique, il aurait continué à affirmer que ce qui précède c’est le sentiment, et que dans la sphère de l'esthétique nous commençons par jouir ou par pâtir de la présence d’un objet; il aurait reconnu que la cause de cette jouissance ou de cette peine immédiate et spontanée, résidait, ou pouvait tout au moins résider dans l'harmonie ou le désaccord de l'imagination et de l’entendement ; et qu'enfin la cause de cette harmonie ou de ce désaccord de l'imagination et de l’entendement et par suite, médiatement, du sentiment du plaisir et de la peine, résidait, ou pouvait résider, dans la conformité ou dans la non-conformité, dans la finalité ou dans la non-finalité de la forme d’un objet donné pour le jeu harmonieux de l'imagination et de l’entendement. Il y a là trois éléments qui se conditionnent mutuellement, une chaîne dont Kant aurait dû reconnaître que l'anneau premier est le sentiment du plaisir : un objet nous plaît, la cause de ce plaisir est l'harmonie de l'imagination et de l’entendement, la cause enfin de cette harmonie est la finalité formelle et subjective. Toute l'erreur de Kant, nous croyons l'avoir montré, consiste à avoir renversé ce rapport, à avoir fait du sentiment le dernier chaînon alors que subjectivement, il en est très certainement, — Kant l'avait très bien vu luimême, — le premier.