‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 62 sur 118 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Après avoir étudié le sentiment en général, le Jugement en général et le jugement esthélique, nous pouvons maintenant, et maintenant seulement, étudier en toute connaissance de cause le sentiment esthétique. De multiples problèmes vont s'imposer à notre recherche. Et tout d'abord qu'est-ce pour Kant que le sentiment esthétique ? En quoi consiste-t-il ? Peut-il se réduire à une seule forme, ou bien peut-on en reconnaître, et Kant en a-t-il reconnu lui-même plusieurs manifestations originales ? Puis quels sont ses caractères ? Quelle est notamment la portée du caractère essentiel que Kant revendique pour lui, quel est le sens vrai et profond du désintéressement? En quoi le sentiment esthétique se distingue-t-il de toute une série de sentiments avec lesquels de tout temps on a été tenté de le confondre, notamment des sentiments de l'agréable, de l’utile, du parfait et du bien ? Enfin nous aurons à nous poser la question de l'origine du sentiment du Beau, question que Kant aurait renvoyée avec quelque dédain à l'anthropologie et à la psychologie empirique et que cependant, lui aussi, il a abordée, en passant, il est vrai et dans une seule phrase, mais sur laquelle, en tout cas, toute esthétique et même toute critique d'esthétique est obligée de se prononcer.

Si nous nous demandons en quoi Kant fait résider le sentiment esthétique, tout lecteur de la Critique du Jugement répondra

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immédiatement que c'est dans le sentiment du jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement. Ge sentiment seul répond aux deux caractères qui sont la condition nécessaire du sentiment du Beau. Lui seul est absolument désintéressé; lui seul, tout au moins dans le domaine des sentiments intellectuels, peut légitimement prétendre à une valeur universelle. Or, ce sentiment de l'harmonie de nos facultés de connaître est loin d'être aussi simple que Kant semble le-croire. « Lorsque le plaisir est lié à la simple appréhension de la forme d'un objet de l'intuition, sans que cette appréhension soit rapportée à un concept el serve à une connaissance déterminée, la représentation n’est pas alors rapportée à l’objet, mais seulement au sujet; et le plaisir ne peut exprimer autre chose que la concordance de l'objet avec les facultés de connaître qui sont en jeu dans le jugement réféchissant, et en tant qu'elles y sont en jeu, et par conséquent une finalité formelle et subjective de l’objet. En effet, cette appréhension des formes qu'opère l'imagination ne peut avoir lieu sans que le jugement réfléchissant les compare au moins, même sans but, avec le pouvoir qu'il a de rapporter les intuitions à des concepts. Or si, dans cette comparaison, l'imagination (en tant que faculté des intuitions « priori), par l'effet naturel d’une représentation donnée, se trouve d'accord avec l’entendement ou la faculté des concepts, et qu'il en résulte un sentiment de plaisir, l’objet doit ètre jugé alors comme approprié au jugement réfléchissant. Juger ainsi, c'est porter un jugement esthétique sur la finalité de l’objet, un jugement qui n'est point fondé sur un concept actuel de l’objet et qui n’en fournit aucun. Et quand nous jugeons de la sorte que le plaisir lié à la représentation d'un objet a sa source dans la forme de cet objet {et non dans l'élément matériel de sa représentation considérée comme sensation), telle que nous la trouvons dans la réflexion que nous faisons sur elle (sans avoir pour but d'obtenir un concept de l'objet même), nous jugeons aussi que ce plaisir est nécessairement lié à la représentalion de l'objet, par conséquent qu'il est nécessaire, non-seulement pour le sujet qui saisit cette forme, mais pour tous ceux qui jugent. L'objet s'appelle alors beau, et la faculté de juger au moyen d’un plaisir de cette espèce (et en même temps d’une manière universellement valable) s'appelle goût. En effet, comme le principe du plaisir est placé simplement dans la forme de l'objet, telle qu'elle se présente à la réflexion en général, et non dans une sensation de l'objet, et n’a point rapport à quelque concept contenant un but, ce qui s'accorde avec la représentation de l’objet dans la réflexion, dont lés conditions ont une va-

leur universelle, & priori, c'est seulement le caractère de légalité de l'usage empirique que le sujet fait du Jugement en général (ou l'harmonie de l'imagination et de lentendement); et, comme celle concordance de l'objet avec les facultés du sujet est conlingente, il en résulte une représentation d'une finalité de l'objet pour les facultés de connaître du sujet.» Nous avons tenu à citer tout au long ce texte, le plus important de la Critique du Jugement, dans lequel se trouve corime cristallisée toute la doctrine esthétique de Kant, parce que maintenant seulement, après avoir étudié la théorie kantienne du jugement esthétique universel et nécessaire, nous pouvons le comprendre entièrement et le criliquer à fond.

« Lorsque le plaisir est lié à la simple appréhension, Auffassung, de la forme d'un objet de l'intuition », voilà dans quels termes Kant décrit le premier stade de l’acte esthétique, sans s’apercevoir que ce stade contient déjà deux moments que lFanalvse psychologique est absolument tenue de distinguer. En effet, lorsque nous nous trouvons devant un objet, et que nous lappréhendions, est-ce bien sa forme que nous appréhendons, et le plaisir que nous pouvons éprouver ne peut-il jaillir que de la forme de l'objet apprébendé? Kant se sert, comme à dessein, d'un terme psychologique assez vague, qu'il s'agit avant tout de définir. Qu'est-ce, en effet, que l'appréhension, die Auffassung, apprehensio ? Si nous nous reportons à la terminologie psychologique que Kant a donnée dans la Critique de la Raison pure au début de la «Théorie élémentaire transcendentale », nous ny rencontrons pas ce terme : Kant y parle uniquement d'impressions, d'intuitions, de sensalions, représentant le côté passif, réceptif de notre intelligence et s'opposant aux concepts, qui représentent l'élément actif, spontané de notre facullé de connaître. La Critique du Jugement, elle, traite bien, dans la théorie du sublime, de lappréhension, mais sans v insister particulièrement. Lorsque, dit Kant, il s'agit pour l'imagination de trouver aluilivement {anschaulich) une quantité, qui puisse lui servir comme de mesure ou d'unité dans l'estimation mathématique de la grandeur, elle à besoin de deux opérations, de l’appréhension (apprehensio) et de la compréhension (comprehensio aesthelica)?. « En d'autres termes, lorsque l'imaginalion veut mesurer une grandeur donnée, il faut qu'elle commence par appréhender objet, c'est-à-dire par en parcourir successivement toutes les parties, et ensuite il faut qu'elle le

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