‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 84 sur 118 · G. Tarde, Les Lois de Rx 1890, p · texte numérisé non relu

G. Tarde, Les Lois de Rx 1890, p

en un vaste espace, un dialecte local à l'usage de quelques familles devient peu à peu, par l’imitation, un idiome national, et au début des sociétés, l’art de tailler le silex, de domestiquer le chien, de fabriquer un arc, plus tard de faire lever le pain, de travailler le bronze, d'extraire le fer, etc., à dû se répandre contagieusement ; chaque flèche, chaque morceau de pain, chaque fibule de bronze, chaque silex taillé, était à la fois copie et modèle, si bien qu'il est légitime de soutenir que chaque chose s0ciale tend à s'étendre dans son milieu social, milieu qui, lui-même, tend à s'étendre ‘. Or, nous sommes convenus plus haut que le Beau, en général, est quelque chose d'éminemment social, puisque nous avons fondé le sentiment esthétique sur la sympathie, et que la sympathie est le sentiment social par excellence. Ce qui est vrai du Beau, en général, l’est a fortiori pour le Beau artistique. Si nous croyons que Kant va trop loin, en affirmant « qu’un homme relégué dans une île déserte ne songerait pas à orner sa cabane ou à se parer lui-même, et ne s’aviserait pas de chercher des fleurs et encore moins d’en planter », il n’en est pas moins incontestable que l’art est avant tout un phénomène social, est, selon la forte expression de M. Tarde, ce qu'il y a.dans toute société de plus social. Par conséquent, étant donné ces prémisses, étant donné que l’imitation joue dans les sociétés un rôle absolument prépondérant, et que l’art est de tous les phénomènes s0ciaux le plus social, il résulte de là même, que l'imitation doit jouer dans l’art un rôle absolument prédominant.

Aussi, sans examiner, en aucune façon, le si délicat problème des rapports de l’art et de la vérité, de l’art et de la nature, de l’imitation et de l’idéalisation, pouvons-nous affirmer, sans crainte d’'erreur, que l’œuvre d'art « répond avant tout, non à un besoin de connaître du nouveau, ce qui est le propre des âges de mode, où la curiosité est surexcitée par les éléments mêmes qui affluent du dehors, mais au besoin vraiment amoureux de revoir, de retrouver avec une intensité de plus en plus vive, sans jamais se lasser, ce que l’on connaît déjà et que l’on aime, admire ou adore, les types divins de la religion des aïeux, les légendes divines, les saints et leur histoire, les héros et les récits épiques de l’histoire nationale, les scènes habituelles de la vie conformes aux vieilles mœurs, en un mot, les émotions traditionnelles qui se résument, pour l'artiste comme pour son public, dans l'amour profond d'un lointain passé et dans l’espérance profonde en un long avenir terrestre ou posthume assuré par la religion ? », que tout art doit être au début une

4. G. Tarde, Les Lois de l'Imitation, p. 18 et 19. 2e Ibid. pe 889.

imitation, que les mouvements expressifs de l’art sont avant tout des mouvements imitatifs. Le plus rapide coup d'œil jeté, d’une part, sur l’histoire de l'esthétique, et, de l’autre, sur l'histoire de l'art, nous montre le bien-fondé de cette affirmation. On sait que le début de la Poétique d’Aristote consiste à soutenir que la poésie qui symbolise certainement pour le philosophe grec l’art tout entier, que l’ «épopée, la poésie tragique, la comédie, la poésie dithyrambique, l'aulétique, la citharistique », se trouvent être toutes en résumé des imitations, et le dernier parmi les grands esthéticiens contemporains, M. Taine, commence sa célèbre analyse de la nature de l'œuvre d'art en affirmant que tout au moins trois parmi les cinq grands arts, à savoir la peinture, la sculpture et la poésie, ont comme caractère commun essentiel d’être des arts d'imitation. D'autre part, l’on sait que les premiers vestiges de l'art, que nous ont révélés les fouilles des archéologues, sont des imitations au début très grossières, et peu à peu toujours de plus en plus exactes et de plus en plus fines, d'objets réels. Nous pouvons donc conclure là encore, d’une façon assez certaine, que les mouvements expressifs de l’art sont des mouvements d'imitation, et, en faisant entrer dans notre définition les caractères que nous avons notés plus haut, sont des mouvements d'imitation expressifs d'émotions sympathiques.

D'ailleurs, à y regarder de près, nous trouverions là encore que c'est à la sympathie que se réduit en dernière analyse le sentiment artistique tout comme le sentiment esthétique. C'est, en effet, croyons-nous, la sympathie qui explique l’imitation et non inversement. L'enfant n’imite que ce avec quoi il a sympathisé, que les personnes auxquelles il s'intéresse, que les petits drames ou les petites comédies de la vie familière qu'il a su reproduire en lui par sympathie. Tous ceux qui ont suivi de près le développement de l'intelligence enfantine, ont pu se convaincre que c’est par des imitations de mouvements des personnes qui vivent constamment autour de lui, auxquelles il s'attache nécessairement et naturellement, qu'il apprend à se mouvoir, à se diriger, à parler. Il nous semble qu'il a dû en être ainsi des premiers artistes qui, en face des innombrables objets qui de toutes parts s’offraient à leur imitation, ont dû tout naturellement commencer par ceux qui les avaient le plus vivement frappés, auxquels ils s'étaient le plus passionnément intéressés, avec lesquels ils avaient le plus vivement sympathisé. Bien plus, l'on pourrait peut-être aller jusqu'à dire que les répétitions que nous constatons dans la nature, ces multiplications, ces contagions rhythmiques s'expliquent, elles aussi, par la sympathie. Pour peu que l’on veuille accorder que le fond-des choses

n'est pas mort, inerte et brut, mais que, pour expliquer l’origine de la vie et de l'intelligence, il faut admettre que la source dont elles jaillissent ne saurait être, elle aussi, sans un germe de vie, sans un rudiment d'intelligence; pour peu que l’on veuille accorder que les atomes ultimes, dont le groupement constitue lunivers, ne sont pas des atomes matériels, mais bien, comme l'avait soutenu Leibnitz, des atomes spirituels, des Monades ; ne semblet-il pas possible de concevoir que la nature s’imite en quelque sorte elle-même, se répète, se multiplie, parce qu’elle sympathise avec elle-même, que la grande loi de l'univers, celle dont dérivent toutes les autres, à savoir que l'être tend à persévérer dans l'être, s'explique par le fait que, dès qu'un germe vivant est donné, il ne peut pas se déprendre de lui-même, il est obligé, comme de par une impulsion préexistante à lui-même, de continuer à vivre, à croître, à s'épandre, à créer des êtres semblables à lui, à s'aimer, en un mot, à sympathiser avec lui-même.

Les mouvements de l’art sont donc des mouvements d'imitation dus à des émotions sympathiques. Ajoutons tout de suite que ce sont des mouvements de jeu. Nous ne contestons en aucune facon qu'à l'origine l’art ne soit né de l’utile. Nous adoptons parfaitement l’esquisse de l’évolution du sentiment artistique tracée par Grant Allen, d’après Darwin et Spencer. Nous voulons avec lui que ies sentiments esthétiques et artistiques primitifs sont intimement liés à l'instinct sexuel, que la conception primitive de la beauté a été, pour nous servir de sa propre expression, « anthroponistique », et aussi que l’histoire de l'art est l’histoire de son « apanthropinisation » progressive. Nous croyons parfaitement possible que l’art ait commencé avec l'amour de l’ornement personnel, les soins donnés à la coiffure, les parures de plumes, de coquillages, d'os, d'or et d'argent, les tatouages.et les cosmétiques; qu'ensuite on ait songé à décorer de diverses façons les objets les plus familiers et surtout les plus utiles, tout d'abord les armes, la hache, le couteau, la vaisselle, la maison, puis la maison du chef, le palais, la maison de Dieu, le temple ; et qu'enfin ce soit autour du temple que sont nés les autres arts, la sculpture et la peinture, les images des divinités, le chant et la poésie ‘. Nous accorderions volontiers encore à M. Tarde que l’art, aux âges de coutume, où il naît spontanément, sans importation, de toutes pièces, jaillit du métier « comme la fleur de sa tige » à la chaleur de l'inspiration religieuse, qu'il en a été ainsi et en Egypte, et en Grèce, et en Chine, et au Mexique, et au Pérou, et à Florence, où les métiers s'appelaient des arts et

1. Grant Allen, Assthetic Evolution in Man, Mind, october 1880, et H. Spencer, Ceremonial Institutions.

méritaient ce nom, puisqu'ils ont été sans nulle contestation possible le berceau des Beaux-Arts, que l'architecture est née de la maçonnerie, la peinture de l'enluminure, et l'enluminure du métier des copistes, la sculpture de l’ébénisterie au moyen âge, des constructions funéraires en Égypte, la musique moderne des usages ecclésiastiques du plain-chant, l’éloquence des professions qui obligent à parler, tribune et barreau, la poésie, la littérature des divers usages habituels - de. la langue : raconter, émouvoir, persuader !.

Nous accordons tout cela, mais cela ne nous empêche en aucune facon de soutenir que l’art est avant tout un jeu. Pour être né de l'utile, il n’est pas démontré qu'une fois adulte, il s'en préoccupe encore le moins du monde. Nous l'avons dit nous-mêmes, les sens esthétiques par excellence, la vue et l'ouïie, ont commencé par servir aux besoins organiques de l’homme, les yeux lüi ont fait reconnaître les plantes et les êtres vivants pouvant servir à sa nourriture, les lieux propices à l'établissement d'un abri ; l'oreille lui a appris à éviter l'approche des grands carnassiers et à se garantir devant les menaces de la tempête. Tout cela est incontestable, mais il est incontestable aussi que ces sens ne sont devenus esthétiques que lorsqu'ils n'ont plus servi exclusivement à ces besoins fonctionnels, que lorsque l'homme est arrivé à un degré de civilisation où il pouvait se détacher de la préoccupation exclusive du nécessaire, de l’utile, et où il lui fut permis de songer au superflu, au Beau, à l’art. Sans doute, il est vraisemblable que c'est par la parure personnelle, par les ornements des armes, des cavernes et des habitalions lacustres que l'art a débuté ; mais qui ne voit que du jour où l’homme n’a plus seulement songé à approprier exactement ses outils à la fin à laquelle il les destinait, où il les a agrémentés d'ornements qui ont même souvent dû les rendre moins commodes et partant moins utiles, que du jour où il a voulu que son habitation ne fût pas seulement pour lui un abri contre l'intempérie et contre les bêtes sauvages, mais encore un lieu où lui et les siens pussent se plaire et trouvassent une satisfaction à leur primitif instinct du Beau, qui ne voit, que de ce jour-là, le Beau s’est affranchi de l’utile et le métier est devenu art. Il est possible encore, nous l'avons dit, que, à ce que M. Tarde appelle les âges de coutume, l’art ait jailli du métier, que l'architecture soit née de la maçonnerie, la peinture de l'enluminure, mais il n'en est pas moins vrai que c'est précisément le jour où il s’est dégagé du métier, que l’art a mérité le nom d'art ; que c’est le jour

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