CONSCIENCE ET RÉALITÉ
On accorde d'ordinaire sans aucune difliculté que la conscience existe. Partons donc de cette supposition, el analysons la conscience dans son idée. C’est bien ainsi qu'il faut procéder pour voir si la conscience n’est pas chose contradictoire, impossible. Elle est cela si son idée est cela, car c’est par l'intermédiaire des idées que l'on juge et doit juger des choses ; de plus, dans la supposition que nous voulons bien admettre provisoirement, cette idée est partie intégrante de la conscience : il suit de Rà que si l’idée de la conscience est une idée contradictoire, on devra dire que c’est la conscience elle-même qui se nie quand son idée se détruit: sur quoi, d'ailleurs, cette idée ayant été sa propre condamnation, la conscience. s'appuierait-elle pour s'affirmer ?
Et il importe grandement de remarquer tout d’abord que même si la conscience existe, ce n’est pas elle-même que l’on peut analyser ; c'est, tout au plus, son idée: ce n’est pas la conscience objet, mais la conscience telle qu'elles Shi Qu'on ne dise pas : « Ici l'être etle paraître ne font qu'un. » — L'être et le paraître de la conscience sont une seule et même chose si la conscience existe : l'être et le paraître de l’idée qui la représente sont une seule et même chose si cette idée existe : mais le premier et le second être ne sont point identiques numero, non plus que le premier et le second paraître. Qu'est-ce donc qui pourrait prouver que ce qui n'est point identique numero l'est cependant specie ? — Alléguera-t-on que l’idée de la conscience est elle-même un fait de conscience ? Soit, nous l'avons accordé ; mais qu'importe ? Ou bien cette idée est envisagée comme un simple moment de la conscience ; dans ce cas, comment démontrer que la conscience est nécessairement, à un moment donné, représentation ou même science d'elle-même dans la totalité de ses moments? Ou bien l’on fait de cette idée comme une conscience au second degré, une conscience d'ûn autre ordre: dans ce cas, bien que de même nature que la première conscience, l’idée de la conscience est à celle-ci comme un être est à un autre être ; elle se juxtapose à elle, mais on ne voit pas qu'elle doive la pénétrer, qu'elle. doive en être comme l'expression. Ou bien, enfin, conscience et idée de la conscience sont nommées, l’une conscience simple, l’autre conscience réfléchie, et on les fait rentrer dans une même conscience coextensive à tout le mental : mais si l’on y regarde de près, l'unité réelle de la conscience, qu'on postule alors, est arbitrairement posée. L'idée de la conscience n'est-elle pas, plutôt, l’idée d’un agrégat de faits conscients, dont aucun n’est, en tant que tel, autre chose que connaissance de lui-même ? Est-il même cela?
Lecière. A
5o ESSAI SUR LE DROIT D'AFFIRMER
De ces faits, il est vrai, les uns se présentent comme représentatifs d’autres faits similaires ; d’autres se présentent même comme théorie et comme science d'une partie ou de la totalité des faits conscients. Mais nos idées générales de nos faits de conscience et nos théories relatives à ces faits, sont-ils autre chose que des agrégats de faits mentaux qui consistent à penser l'existence de rapports plus ou moins précis entre des faits mentaux? La conscience est-elle autre chose qu'un agrégat formé de tels agrégats et des faits mentaux plus simples qui sont la matière des idées générales de ces faits et l’objet de la psychologie? Où est donc son unité? Il y a plus : ai-je même le droit de parler d'un agrégat réel? Il y a, quand je pense à cet agrégat, idée d’un tel agrégat : voilà tout. Bref, que la conscience existe et soit une, ou qu'elle existe sans être une, ou qu’elle ne soit ni une ni même réelle, l'idée qui la donne à qui veut réfléchir pour en parler en philosophe est tout aussi vaine.
Ainsi, quand-on entreprend d'étudier la conscience, on s'aperçoit, prenuèrement, qu'on n'en étudiera tout au plus que l'idée; secondement, que l’idée de la conscience ne saurait être l’idée de la conscience dans la totalité de ses moments : troisièmement, que l'idée de la conscience est à celle-ci comme un être à un autre être avec lequel le premier n'aurait aucune communication réelle; quatrièmement, que l’idée d’une conscience une, idée incluse dans l’idée de conscience, se morcelle en l'idée d’une infinité de faits de conscience sans lien réel, dépourvus de tout caractère autorisant à soutenir que l’un quelconque d’entre eux puisse être représentation et a forliori science de tout ou partie de ces faits. Il suit de là
de Dans toute idée générale il y a, comme matière, une représentation « composite » plus ou moins analogue à tout ce que l’idée générale résume et rappelle.
L'IRRÉEL 5r
que si un fait de conscience quelconque existe, il ne donne rien au delà de sa propre existence et ne fait connaître que ce qu'il est. Et c’est encore trop dire : car, s’il est, 1l n'est pour la conscience que ce qui paraît être à celle-ci dans l’idée qu’elle en a, idée qui n’est point identique numero avec ce fait. Mais ce que l’on peut dire d’un fat de conscience quelconque doit être dit, à plus forte raison, de ce fait qui consiste dans l'acte de penser la conscience en général : elle ne donne aucunement l'existence de son objet. Quand on l ne on aboutit à cette conclusion : l’idée de la conscience n’est pas idée de ce dont elle veut être idée ; elle se dérobe quand on porte sur elle la réflexion, la réflexion qui est le seul moyen de s'assurer que l’on pense ce que l’on pense et que ce que l’on pense est pensable ; cette idée est donc évanouissante, elle estune idée qui ne peut être saisie vraiment, donc une idée qui n’est pas une idée ; bref, elle est une chose impossible, une chose qui n’est point. A plus forte raison, son objet n'est-il point ; d'autant plus que si cet objet, à savoir la conscience, existait, c’est uniquement en vertu de la force de l’idée de la conscience que la conscience pourrait et devrait se poser comme réelle. A travers la négation par elle-même de l’idée de la conscience, on voit donc la conscience se nier en quelque sorte elle-même.
Au reste, ce premier argument peutencore être présenté comme il suit : pour qu'il existe effectivement une idée et une idée vraie de la conscience, il faut sans doute que cette idée fasse partie de la conscience, car ceux qui parlent d’une connaissance de la conscience, parlent d’une telle connaissance par la conscience et doivent nécessairement ajouter que cette connaissance est immédiate. Mais dès qu'on la suppose dans la conscience, l'idée de la conscience devient un objet à connaitre, comme tout le reste de ce que par hypothèse la conscience renferme :
cette idée cesse donc d'être à proprement parler une connaissance. Il faudrait, en définitive, que l'idée de la conscience ne fût pas dans la conscience ; mais alors, loin de pouvoir Jamais être science de celle-ci, elle ne serait même plus pensée. — Soutiendra-t-on, en désespoir de cause, qu'il peut exister, dans l’absolu, une idée, non pensée par nous, de cette conscience que nous sommes bien que nous ne parvenions pas, lorsque nous portons notre réflexion sur cette conscience, à la saisir dans une idée ? — Pauvre expédient, pour maintenir la réalité de cette conscience ! En effet, l’idée de la conscience est nécessairement l’idée d’une sorte d'être qui, par définition, peut et doit avoir l’idée de soi-même. L'idée que l’on situe dans l’absolu enfermerait donc l'idée que la conscience, en nous, renferme l’idée d'elle-même ; mais si, comme nous l'avons montré, cette dernière idée est chose absurde, osera-t-on soutenir qu'il suffit de transporter l'absurde dans l'absolu pour qu'il cesse d’être absurde? D'autre part, une fois qu'on a démontré que la conscience ne peut exister, 1l est aussi démontré que l'idée n’en peut exister dans l'absolu alors même qu'on supposerait que l'idée de notre conscience n'implique pas, dans l'absolu, que cette même idée existe dans notre conscience empirique. L'absolu, fût-1l Dieu, ne peut penser l'absurde. Il ne saurait donc y avoir dans l'absolu, soit pensée par lui seul, soit pensée par nous en lui, une idée réelle en fait d'une chose qui en soi est absurde, impossible. Nions donc résolument qu'il ÿ ait une idée de la conscience et par suite que la conscience soit.
On peut, dès à présent, élever contre la doctrine ici exposée deux objections très fortes en apparence. Voici la première : € Vous ne démontrez pas véritablement, dirat-on, que la conscience soit impossible ; car vous avez démontré, non pas contre la conscience, mais contre
L'IRRÉEL 59 l'idée de la conscience. En procédant ainsi, vous avez séparé ce qui en fait est donné comme ne faisant qu'un chaque fois du moins que la conscience se pense; votre point de départ est donc vicieux. Mais il n’y a pas lieu de considérer à part l’idée de la conscience, pour une autre raison qui tire en partie sa force de la doctrine même que vous défendez : quand vous argumentiez contre l'idée de la conscience, n’argumentiez-vous pas, plutôt, contre la possibilité d’une idée de l’idée de la conscience? A supposer que vous vous soyez aperçu de cela, il vous aurait fallu dire : j'argumente contre la possibilité d’une idée de l’idée de l’idée de la conscience, et ainsi de suite à l'infini. Vos raisons étaient donc sans fin, vous abusiez de la logique contre la logique, qui n'admet d’autres arguments que ceux qu'il est possible de clore définitivement. La conscience est, par définition, l’immédiatement donné ; si donc la conscience est donnée par uneidée, la conscience ne fait qu'un avec l'idée d'elle-même ; et par suite, quiconque considère à part l'idée de la conscience, altère la notion même de cette conscience qu'il veut critiquer; il se condamne, en particulier, x passer de l’idée de la conscience à l’idée de cette idée, et ainsi de suite à l'infini. D'ailleurs que valent, de votre propre point de vue, les idées au nom desquelles vous battez en brèche la conscience à travers son idée? Vous les avez désavouées en soutenant que, dans la conscience, une idée quelconque, en supposant qu'elle existât, ne pouvait rien faire connaître en plusde ce qu'elle était, ne pouvait jamais mériter le nom de connaissance : or, critiquer, n'est-ce pas encore une manière de connaître ? En niant, vous prétendez savoir que ce qui n'est. pas nest pas ; vous prétendez connaître, vous aussi ! »
Ainsi donc, 1l serait interdit d'analyser l'idée de la conscience, d'y discerner un contenu et un contenant. C'est
cependant ce qu'on fait pour toute autre idée, ce qu'on fait sans cesse en psychologie. Quand, par exemple, on élabore la théorie de la mémoire, on distingue, du souvenir lui-même, l’idée du souvenir comme tel, son caractère de phénomène conscient, ceci enfin, dont l’oubli est d’ailleurs indispensable au psychologue, que la mémoire n’est que la matière d’une idée, celle par laquelle 1l pense la mémoire ; mais cet oubli implique la distinction dont il est question. Si la conscience et l'idée de la conscience ne faisaient qu’un au point qu'il fût illégitime de chercher à les distinguer tant soit peu, pourquoi ne déclarerions-nous pas, nous, que la conscience n'est qu'une idée, ce que ni nous mi notre adversaire nous ne voulons, d’ailleurs, tandis qu'il déclare, lui, que l'idée de la conscience, c’est la conscience même? Jusqu'ici, tout dogmatique, affirmant le réel sur la foi de l’idée, distinguait volontiers l'idée du réel, la réalisait à part, lui donnait du COrpS, si l’on ose parler ainsi, pour la mettre en quelque sorte au niveau de ce réel dont elle devait, pour lui, être le signe : il faudrait donc renoncer à cette conception de l'idée ! C'est un moyen facile de tourner les difficultés que de supprimer les problèmes : la conscience et son idée ne fissent-ils qu'un, il y aurait encore lieu de distinguer la seconde de la première, car c’est une nécessité imprescripüble pour le philosophe, que d'examiner à la lumière de la logique les idées de toutes choses, et de se demander, qu'il s'agisse de la conscience ou de quoi que ce soit. d'autre : « YŸ a-t-1l contradiction entre l’idée de ceci et les conditions générales de possibilité des idées ? » en d’autres termes : (Ai-je bien l’idée de ce que je prétends penser ? », ou encore : & La forme et la matière de mon idée ne répugnent-elles pas ? » Et puis, peut-on abuser de la logique ? Quelle logique supérieure défendrait un tel abus ? Si, dès qu'on admet une chose, on est conduit à un
, r rh L IRREEL 929
processus logique qui ne finit point, n'est-ce pas une preuve que la supposition de cette chose était illégitime ? Enfin, si, en tant que groupe d'idées, notre réfutation est un pur néant en vertu même de notre doctrine qu'on nous oppose, elle ne doit point être tenue pour une réfutation de cette doctrine par les adversaires de cette doctrine, mais pour une preuve de la cohérence de celle-ci, qui n'hésite point à nier dans toute son étendue la conscience empirique, aussi bien quand cette conscience prétend être à un degré quelconque connaissance d’elle-même que quand elle prétend se démontrer qu'elle n’est aucunement connaissance. Si nous avions raison de poser qu'aucune idée n'est une lunuère, bien plus, qu'aucune idée n'existe, 1l s’en suit sans doute, d’abord que notre critique de la conscience est sans valeur, que même elle n'existe pas: mais la négation de la valeur du témoignage de la conscience et de la réalité de celle-ci, est, qu'on ne l’oublie point, le principe immédiat dont est issue cette conséquence; 1l faut accepter celui-là pour adhérer à celle-ci, qu'on ne pourrait ürer d’ailleurs. Et si notre critique a une valeur, si elle est une réalité et apporte une lumière : comme elle démontre l’irréalité de la conscience, elle entraîne la ruine de celle-c1 tout entière; par là même elle se détruit, mais non pas sans détruire en même temps la conscience. Ne pouvoir se poser sans se détruire, ni se détruire sans se poser, mais par un poser qui est sa propre négation, telest inévitablement la destinée de la conscience lorsqu'elle se considère, ainsi qu'elle le doit, dans sa propre idée.
La première objection écartée, formulons la seconde : « En admettant, dira-t-on, que la conscience empirique se nie en se posant, il n’en est pas moins certain qu'en se miant elle se pose ; et l'on voit par à qu'elle avait tort de se nier ; si donc il a pu sembler qu'en se posant elle se
nie, elle n’a pu se nier que par suite d’une erreur; alors même que la logique ne nous fournirait aucun moyen de découvrir cette erreur, elle nous oblige à penser qu'il y a eu effectivement erreur. »
Mais, répondrons-nous d'abord, en quoi consisterail l'erreur initiale, sinon dans le fait d’avoir voulu considérer, non pas la conscience, mais l'idée de la conscience ? Or, notre réponse à la première objection a fait justice d'un tel reproche. Si donc on persiste à présenter une seconde objection, voici comment il faut la formuler : & Logiquement, la conscience se nie en se posant el se pose en se niant ; mais comme, au fond, toute négation est une affirmation, il y a lieu de dire plutôt qu'elle s'affirme en se niant, et que, sielle se nie en s’affirmant, cetle négation est purement apparente. » — Une négation est en effet une affirmation, mais par laquelle on pose qu'une chose n’est pas. Donc, en définitive, psychologiquement et logiquement, l'affirmation qui consiste à nier vaut au moins autant que celle qui ne fait qu'affirmer. Dès lors, l'alternative est celle-ci : ou bien l'on prétendra que ce qui est à la fois affirmé el nié, est et n'est pas à la fois, et l’on déclarera que la logique est chose vaine, que le vrai peut être contradictoire et l'impossible possible ; ou bien on reconnaîtra que cela n’est pas qui est l'objet de deux pensées contradictoires, et sur quoi il faut porter deux jugements qui se détruisent l’un l’autre. Admettre le RARES pari, c’est prolesser un imintelligible paradoxe ; admettre le second, c’est avoir le courage de soumettre ses opinions à la loi fondamentale de la pensée. La logique exige qu'on ne reçoive point pour vraies, sous prétexte qu'elles n'apparaissent point comme fausses tant qu'on ne fait pas d'elles une critique exhaustive, des opinions qui en fin de compte la violent.
Mais 1l y a mieux à dire encore ; ce qui est en question,
c'est l'existence de la conscience empirique. Si elle existe, elle ne saurait être qu’une sorte de participation à ce que nous avons nommé la pensée en soi, une sorte d'imitation, par un être individuel, de ce qui constitue la manière d'être de cette pensée; soumettre Jusqu'à l'affirmation de sa propre réalité à l'approbation de la logique, c’est donc, pour la conscience, se conformer à sa loi propre, c'est agir conformément à son essence, c'est choisir le seul moyen de garantir d’une manière absolue les opinions qui sollcitent son adhésion, si toutefois elle est. Par conséquent, même alors que du point de vue proprement psychologique, qui n’est pas le point de vue fondamental, il serait permis de se demander encore si peut-être on n'est pas dans le vrai lorsqu'on néglige qu'en se posant la conscience se nie, pour ne considérer que l'affirmation qui gît sous toute négation de la conscience : du point de vue logique, qui est le point de vue fondamental, on s'aperçoit qu'il faut nier cette conscience qui se nie en se posant et qu'il faut négliger qu'elle se pose en se niant: car le principe de contradiction interdit de tenir pour réel ce qui se pose et se nie à la fois, que la négation suive ou précède l'affirmation. Donc enfin, si le psychologue s’obstine à constater qu 1l pose ce qu'il nie, le logicien doit lui répondre : € Tu nies ce que tu poses même quand tu poses ce que tu nies ; autrement le contradictoire serait pensable, serait possible. Ton idée de la conscience est chose irréelle ; elle n’est pas, cette conscience dont l'idée est absurde, dont l’idée n'est pas, étant absurde. »
Si la conscience était donnée, elle le serait dans une idée, dans une véritable idée qui ne se résoudrait pas en contradictions comme c'est pourtant le cas, ainsi que nous l'avons montré. Mais essayons maintenant d'oublier autant que possible cette idée qui s'interpose, aux yeux du phi-
losophe qui doit en faire la critique, entre la conscience, si elle est, et l’effort qu’on fait pour saisir celle-ci en ellemême, dans sa réalité. Bien vite, les mêmes difficultés vont renaître, et nous verrons de nouveau la conscience disparaître derrière une idée qui nous fuira à son tour ou même nous échappera sans qu'un fantôme d'idée demeure à la place de ce que le vulgaire croit apercevoir sans aucun intermédiaire. — Supposons donc encore une fois que la conscience existe. Si elle est, elle est d’une part constituée par la série des phénomènes dont on la dit la forme commune : de l’autre, elle est cette forme même. Elle est donc, quant à sa matière, quelque chose qu'elle pense en le distinguant d'elle-même, et elle est, quant à sa forme, pensée de ce qu'elle pense. Mais 1l faut choisir et soutenir qu'elle est ceci ou cela, car ceci et cela ne peuvent, logiquement, la constituer à la fois. Or, si l’on choisit, 1l faudra donc prétendre qu'elle n’est que la moitié de ce que pourtant elle semble être en fait : et encore pourra-t-on dire à volonté qu'elle est ou seulement ce quelle déclare qu'elle nest pas en le distinguant d'elle-même, à savoir la matière dontil ya conscience d’une façon plus ou moins continue ; ou qu'elle est seulement ce qui, en elle, déclare qu'elle n'est pas ce qu'elle est, déclare, en d’autres termes, qu'elle est seulement la forme de ce qui se passe en elle ? Quelque parti qu'on choisisse, on n’évite pas la contradiction. Mais passons sur cette première contradiction qui vient de nous apparaître entre la matière de la conscience, que la conscience en tant que forme rejette hors d'elle-même, et la forme de la conscience, dont la conscience, en tant que malère, annule en quelque sorte l'existence ; passons même sur cette autre contradiction, à savoir que la conscience est nécessairement dualité bien que son concept exige cependant qu'elle soit une; et considérons successivement, en elle, la forme et la matière.
Est-il vrai, premièrement, qu'elle ne soit pas, quant à sa forme, une pure impossibilité ? Tantôt elle pense qu’elle pense et tantôt elle ne pense pas qu’elle pense, si du moins nous consultons à son sujet l'expérience. Dans le premier cas, par le fait même qu'elle réfléchit sur sa pensée, elle fait de celle-ci la matière d’une pensée nouvelle ; admettons qu'elle saisisse cette matière, elle ne saisit point la pensée de cette matière ; elle s'échappe comme forme à ellemême. Si elle tente de penser qu'elle pense qu'elle pense, voici une nouvelle matière, et ainsi de suite à l'infini. Dans le second cas, celui où elle ne pense pas qu’elle pense, la question de savoir si la conscience se pense, c'est-à-dire a l'idée d'elle-même comme idée de penser, cette question se trouve, aussitôt que posée, résolue par la négative. Tout à l'heure, l’idée de la conscience en tant que forme nous fuyait à l'infini; maintenant il n’y a même rien qui ressemble à une idée de la conscience : sur quoi donc s'appuiera celui qui veut soutenir la réalité de la conscience? — Et notons que cette idée de la conscience dont il est 1c1 question, cen “est plus celle au sujet de laquelle on soulevait plus haut des Hp c’est la forme même de la conscience, dont il n’y a d'autre définition que celle-ci : idée de ce qui est pensé en général ou même idée de penser. Ainsi, ce n’est pas seulement chez le philosophe que l’idée de la conscience en général est une impossibilité ; la conscience spontanée, si elle est, est, au moins d’une façon intermuttente, idée de la conscience, et cette idée, nous venons de le voir, est une impossibilité : au reste, pendant les moments où cette conscience ne renfermerait pas la pensée de penser, comment pourrait-on soutenir qu'alors elle se saisit sans intermédiaire comme forme ?
La conscience n’est pas davantage idée de ce dont on dit que l’on a conscience ; elle est aussi une impossibilité,
considérée dans sa matière. — En effet : tantôt elle pense et tantôt elle ne pense pas à reconnaître, à ce qu'elle pense, le caractère de chose pensée, si du moins nous nous en référons à l'expérience. Dans le premier cas, elle ne pense plus ce qu’elle croyait penser, mais plutôt l’idée qu’elle le pense ; et même elle ne pense pas cette idée, car, si elle veut la saisir, elle ne saisit qu'une idée, de cette idée, et ainsi de suite à l'infini. Dans le second cas, il n'y a rien, dans la conscience, qui puisse être dit posé par elle.
Après avoir essayé de défendre l'existence de la conscience en oubliant que, si la conscience existe, l'idée seule en est donnée, d’où il suit déjà immédiatement que la conscience ne saurait être donnée, considérons encore les choses d’une autre manière. Si la conscience existe, elle peut s'élever à la pensée d'elle-même ; mais 1l peut se présenter deux cas : elle peut prendre pour objet de sa réflexion la conscience consciente de penser ou la conscience inconsciente de penser. — Dans le premier cas, elle n'a aucun droit à affirmer autre chose que ceci : « Je pense que je pense », ce qui n'est aucunement tenir la réalité du second «je pense », surtout si, par celui-ci, on entend des pensées passées ; alors en effet on rejette de la conscience ce qu'on affirme d'elle, puisque l'expression « conscience du passé » est une contradiction manifeste. — Dans le second cas, il y a, non pas une, mais deux contradictions, car on est obligé de penser comme non conscient ce qu'on appelle conscience, et l’on prend pour objet de réflexion, c’est-à-dire encore de conscience, ce qu'on à déclaré non conscient.
Nous voici donc ramenés insensiblement à notre pre-
1. V., sur les contradiclions inhérentes à la perception et au souvenir,
l’article de M. Egger intitulé : Intelligence et Conscience. Critique philosophique, 1885.
L'IRRÉEL Gr
mier point de vue, à la constatation de l’absurdité inhérente à l'idée de la conscience. C'était d’ailleurs une pure concession de notre part, que de consentir à considérer la conscience en elle-même au lieu de sonidée, maisnous étions sûrs d'aboutir au même résultat, puisque dire : & conscience », c’est encore dire : «idée ». Il fallait cependant répondre complètement au reproche de considérer, pour nier la conscience, autre chose qu'elle. Or il est certain qu'elle disparait, qu’elle s'évanouit derrière une idée illusoire de sa forme, de sa matière, derrière l’idée chimérique de la soi-disant unité de cette forme et de cette maüère ; l’idée de la conscience ne peut être considérée sans perdre toute la portée, toute la réalité qu’on lui attribue communément ; elle est la réfutation même de la conscience qui, analysée, permet de contempler à nouveau, dans les idées en lesquelles elle se résorbe, les mêmes contradicüions dont on était frappé déjà lorsqu'on considérait, non pas la conscience, mais l'idée de la conscience. Qu'on ne parle donc pas d'une certitude spontanée et pré-philosophique de l'existence de la conscience ; cette certitude ne peut être justifiée qu’en appareñce, par des sophismes. On aurait tort de croire que du moins la tentative qui consiste à poursuivre la conscience à travers une idée qui fuit à l'infini ou sans le secours d'aucune idée, est quelque chose de réel. Non, une idée qui ne s’achève point dans l'esprit, qui ne peut s'y réaliser sans entraîner quelque contradiction logique, ne peut être une idée réelle. Si une idée est réelle, elle est un être : on doit donc, pour juger de l'existence d’une idée, comme de l'existence de quelque être que ce soit, s'appuyer d’abord sur le principe de contradiction. Aussi le psychologue qui dirait, au moment même où 1l fait acte de psychologue : « Je suis science du psychique », serait-il moins loin de la vérité que s’il disait : « Je suis une série de phénomènes psychiques » ;
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car dire : « Je suis des phénomènes », n'est-ce pas avouer que l'on n’est ce que l’on est que pour soi, ce qui est loin de constituer une réalité même d’espèce inférieure; car être pour soi sans être en soi ainsi que les substances, s'il en existe, n'est-ce pas n être rien parmi les réalités, n'être point réel? Le mot « être » est univoque, ou bien il est inintelligible ; simple idée, conscience, substance : tout cela doit, pour être, satisfaire au principe de contradiction; ne pas réunir toutes les conditions requises pour être, c’est ne pas être. En ce qui concerne le sujet présentement traité, la vérité pour la conscience empirique hent dans cette formule : « Je suis un effort vers l'impossible, et cet impossible, c'est moi ! »
Avant de passer, pour le compléter, de l’examen de l'idée de la conscience à l’examen de l’idée d’une réalité quelconque, il nous faut nettement indiquer les résultats négatifs et positifs que nous pouvons tenir pour acquis el les conséquences qui s'en dégagent. Le premier de ces résultats, c'est que la conscience est irréelle ; et son irréahté entraîne celle de tous les faits internes dont, si elle était, elleserait la série : sensations, sentiments, volitions. idées de tout cela, idées d’idées de tout cela : néant ! Mais si le phénomène lui-même de penser le phénomène interne fuit ma pensée quand celle-ci, si elle existe, veut le saisir : le phénomène externe qui, s’il est donné, l’est en tant que faitinterne, doit être nié comme celui-ci ; d'autant plus qu'il ne saurait être qu’une vaine abstraction une fois séparé de l’acte psychique qui le donnerait, et quil y aurait contradiction à tenir pour externe ce qui ne saurait, en tant que donné, être donné que comme interne. Enfin, supposons une sensation qui existe réellement; elle est un fait interne ;: l’idée du phénomène externe dont elle serait le double pour l'objectiviste, est aussi un fait interne: l’idée de la sensation comme signe du phénomène externe,
est elle-même, soit simplement un autre fait interne, soit un fait interne dans lequel les deux premiers n’entrent qu'à l'état d'image d'eux-mêmes. Que cette sensation ct que l'idée du phénomène externe aient été réellement, aient été antérieurement à ce dernier fait interne, qu'elles aient été pareilles à ce qu’elles sont dans l’idée qui les représente et les interprète alors: voilà ce que rien ne garantit ; la réalité du psychique que je veux repenser ne m'est plus donnée, et rien ne me prouve qu'elle l'ait été; à plus forte raison, n'ai-Je aucun droit à déclarer qu'à ma sensation a dù correspondre un phénomène externe réel.
«Mais, dira-t-on, à supposer queje ne puisselégitimement poser des phénomènes externes ou même l'existence d’un certain passé de ma conscience’, je puis du moins affirmer que je pense la multitude des idées que je pense et en faire la théorie ; pourquoi diriez-vous que je ne pense pas ce que Je pense, que j en fais une théorie inexacte et surtout que cette théorie n'existe pas ? » — En premier lieu, répondrons-nous, de même que la théorie de phénomènes externes qu'on cesserait de tenir pour externes n'aurait plus de sens, de même la théorie-de phénomènes internes que l’on concevrait comme étant tous contemporains, tous réunis en un seul, n'aurait plus de sens. De plus, ces phénomènes, bien que réunis en une seule appréhension de la conscience, conservent une diversité qualitative dont, après tout, la théorie que je veux construire n’est qu'un élément, pareil aux autres quoi qu'on dise : cette théorie, ou bien vous la concevrez comme partie intégrante de ce qui remplit alors la conscience, ou bien vous ÿ verrez comme un élément privilégié dans l’ensemble des pensées présentes à la conscience. Dans le premier cas, 1l y aura, entre le fait explication et les faits expliqués, ce genre de