M. Egger, op. cit
rapport qu'on appelle rapport de réciprocité et qui définit les organismes, du moins pour la biologie positive ; il vous sera impossible de dire si le fait explication n’est pas la résultante des faits qu'il est soi-disant expliquer, plutôt qu'il n’est l'explication de ces faits; ou plutôt vous devrez dire que les deux suppositions sont également vraies : mais alors que devient la science? Dans le second cas, il faudra d’abord regarder la théorie de ce dont il y a théorie comme une idée d'ensemble de ce qu'on veut expliquer : une idée s’interpose alors entre l'explication proprement dite et ce qui est à expliquer: et la garantie de cette idée, rien ne saurait la fournir : car de même qu'aucune idée ne peut être regardée avec certitude comme l’image d'un fait psychologique antérieur dont elle serait le souvenir exact, de même nulle idée ne peut être tenue pour représentant exactement les faits psychologiques contemporains d'elle dont elle passe pour être la conscience ; à plus forte raison toute science du mental est-elle impossible. Aucune théorie ne saurait être, peut-on dire d’abord, que conscience de ce qu’elle est, à savoir théorie de quelque objet dont rien ne garantit qu'elle l’a saisi et qu'il existe; mais celte concession est elle-même illégitime, puisqu'il n'y a pas de vraie conscience, puisqu'il n'y a pas vraiment de conscience. Ainsi, non seulement aucune théorie n’est science de ce dont elle voudrait être science, non seulement toute théorie requerrait, si elle élait, d'être considérée, à l’égal de tout autre fait mental, simplement comme un objet à connaître par le moyen d'une autre théorie, et ainsi de suite à l'infini, mais nous pouvons dès maintenant affirmer qu'il n’y a en fait aucune science parce qu'il n'y a pas en réalité d'idées, pas de conscience empirique.
Et pourtant, quelque chose survit à toute celte destructon : l’idée de l’idée non psychologique, l’idée de la pen-
sée en soi, celle-là même au nom de laquelle toute cette critique est faite, celle dont nous disions, au début de ce livre, qu’elle est la norme de toute vérité, de toute affirmaton légitime. Puisque, absolument, cette idée se pose comme non psychologique, elle ne renferme pas les contradictions inhérentes à toute idée psychologique : elle ne se nie point en même temps qu’elle s'affirme ; elle subsiste pour nous préserver du nihilisme radical, et l’on peut entrevoir déjà, puisque l'idée non psychologique survitseule, que si cette idée pose l'existence de l'être et la non-existence du non-être ou phénomène, il n’y aura pas, devant elle, d'autre définition possible de l'être que celle-ci : l'être est idée, affirmation de soi, pensée ou conscience de soi. La conscience empirique, dont l’idée bien critiquée mène à la négation de la valeur et de la réalité de tout savoir conscient, y compris la métaphysique elle-même en tant qu'elle serait pensée par nous, la conscience empirique à beau vouloir nier jusqu à l'être, qu’elle pose chaque fois qu'elle affirme quelque chose ; il n'importe: la logique, si elle pose l'être, l’oppose au phénoménal dont fait partie la conscience empirique ; elle le lui oppose, et l’établit, au nom de la pensée en soi, sur les ruines de Éette conscience.
Mais le fond, l’essence de l’idée de la conscience, c’est l'idée d'idée en général ; 1l en est ainsi aux yeux du philosophe, pour qui & être conscient de » signifie: € avoir l'idée de », et pour le vulgaire qui, alors même qu'il a vu, par exemple, sans remarquer qu'il voyait, accepte encore qu'on lui parle de vision, c'est-à-dire de pensée sans conscience de voir ; 1l lui échappe que « pensée inconsciente » signifie : conscience inconsciente, c’est-à-dire : idée de quelque chose non accompagnée de l’idée de ce quelque chose comme idée. De ces observations, nous conclu-
LEcLÈRE, 5
rons seulement qu'une étude exhaustive de la conscience doit comprendre une étude de l’idée d'idée en elle-même. Voyons donc si l’idée d'idée ne se nie point elle-même, d'où il suivrait une fois de plus, la conscience étant essentiellement idée, que la conscience serait sa propre négation ainsi que celle de tout ce qu'elle donne, autrement dit de tout phénomène et du phénomène même de penser l'être.
Pour éviter les redites, nous oublierons que d’une idée il ne saurait y avoir qu’une idée et ainsi de suite à l'infini. — Quoi que ce soit que l’on puisse poser, l’idée qu'on à pose toujours un objet qu'elle réalise ; elle est, par là même, posilion de cet objet. Mais l'objet n'existe pour le sujet qu'en tant que posé ; en tant qu'il existerait en dehors de cette position, par soi ou par autre chose que le sujet, ou bien pour un autre sujet que celui-là, cet objet n'existe point pour ce sujet : ce qu'il y a de vraiment objectif, de réel dans un objet, s'il existe, ne peut donc être objet pour le sujet : en même temps, par conséquent, que le sujet pose l'objet, 1lle nie. — D'autre part, pour poser l'objet, même comme objet relatif à lui sujet, le sujet doit s'opposer à l'objet comme étant lui-même une sorte d'objet : sans quoril ne poserait pas d'objet, l’objet n'étant alors opposé à rien de réel, lui qui, pourtant, ne peut être posé que par une telle opposition. En posant l’objet, ie sujet se pose donc comme un objet, comme un objet qui ne s'affirme qu’en s’opposant à son objet, qu'en se séparant de celui-ci qui, distingué de lui, lui devient par À même étranger, devient pour lui impénétrable. — Enfin, lorsqu'il s'affirme comme objet, le sujet se nie comme sujet. — Et pourtant il faudrait, pour que l'idée ne fût pas chose contradictoire, qu'elle fût en fait, le fàt-elle illusoirement, position d'un objet, et position de soi comme objet, et position de soi comme sujet : l’idée de l’idée im-
plique, nous l’avons vu, ces conditions. Il faudrait cela, et pourtant il ne le faudrait pas, puisque ces trois posers se contredisent à tel point que l'illusion même Qui consisterait à les penser dans une seule idée pour définir l'idée d'idée, apparaît comme une impossibilité. On ne pense pas l'impensable. La plus impensable des idées est peutêtre l’idée de fait de conscience, qui est la base de toutes les autres, car dans une telle idée, où le sujet, l'objet et la connaissance de celui-ci par celui-là ne font qu'un par hypothèse, ce qui vient d'être dit du sujet s'applique à l'objet, ce qui vient d’être dit de l'objet s'applique au sujet.
De ce point de vue, le savoir tout entier, positif ou métaphysique, apparaît comme un ensemble d’autant d'impossibilités qu'il contient d'idées, avec celte circonstance aggravante que l'idée scienufique non seulement fuit, comme l’idée simplement représentative (souvenir ou idée générale), l’étreinte de l'esprit qui voulait par elle atteindre quelque réalité phénoménale en soi ou transcendante en soi, mais encore renferme la prétention insoutenable d’être théorie et théorie vraie de telles réalités ; or cellesc1, s1 elles existent, sont irreprésentables ; leur représenlation est au représenté comme un être est à un autre être. Pure juxtaposition d'idées, dont aucune n'est science de rien, dont aucune même n'est idée d'elle-même puisque toute idée aurait besoin d’être, et cela à l'infini, saisie dans une autre et par une autre: voilà ce qu'est la science parmi les autres phénomènes, dont l’ensemble constitue la conscience empirique.
A ce moment de notre dialectique, la réalité du phénomène est sous toutes ses formes démontrée fausse, et cela en partant de la considération de la conscience elle-même. Il est établi que le phénomène, c'est-à-dire le non-ûtre, n’est point, non plus qu'aucune science, ni surtout qu'aucune science véritable soit du phénomène, soit de l'être :
purs phénomènes, pures idées, purs faits de conscience, pur néant que tout cela.
Mais la réalité du phénomène semble à la plupart des hommes si incontestable, qu'il nous faut aussi prendre corps à corps cette idée pour en démontrer directement l'absurdité.