CHAPITRE IV
I. — La critique de l’idée de phénomène prise comme la prend la science, à laquelle cette idée sert de base, aboutit à la destruction de cette idée. La science, en eflet, implique à la fois dans son objet quatre choses qui se détruisent elles-mêmes et se détruisent les unes les autres, à savoir : phénoménalité, spatialité, temporalité et nombre, En réalité, l’idée scientifique du phénomène est la destruction de la science elle-même, envisagée comme elle l’est communément. Critiquer de la sorte la science, c’est à nouveau, indirectement, prouver l’inexistence de la conscience et de tout phénomène.
II. — Pareillement, l’étude de l’activité de l'esprit aboutit à la destruction de la science, en particulier parce que l’idée de tout phénomène ou groupe de phénomènes est l’idée d’un genre et que l’idée de genre est injustifiable. Toute intuition suppose quelque induction ; toute induction, à part celle qui consiste dans la position des principes comme tels, suppose quelque déduction; et le principe des genres, supposé par toute induction et aussi par toute déduction, est illusoire. D'ailleurs, principes et matériaux de la connaissance révèlent une telle hétérogénéité dans les idées dont l’ensemble compose la science, que celle-ci ne peut être cette connaissance du général que cependant elle devrait être. Enfin, si une telle connaissance était atteinte, elle ne serait point connaissance du réel, qui ne peut être que l’individuel.
III. — Que l’on considère le rapport des moyens que la science met en œuvre au but qu'elle doit viser, ou bien ce but lui-même, ou mème, simplement, l’idée d’explication en général, on s'aperçoit que la science n’est point, ne saurait être ce qu’elle voudrait être : son objet lui échappe quand elle veut le saisir, elle l’altère pour s’en emparer, elle raconte en voulant expliquer. Entreprend-elle de faire la théorie des facultés mentales et spécialement du jugement, elle se confirme dans le scepticisme tout aussitôt. De plus, toute science, y compris la métaphysique sous toutes ses formes, suppose les autres sciences, mais pour les mieux détruire, les détruit pour se constituer, et porte en elle de quoi se détruire elle-même. Bref la science n’est
pas la science ; et, considérées une à une, toutes les sciences confirment cette con- : clusion.
IV. — Cependant, en un sens, la science est indépendante de la critique qui la nie et de la métaphysique qui l’ignore plutôt qu’elle ne la nie, comme la métaphysique est indépendante de la science, et de la critique qui fonde celle-là en niant celle-ci. Devant la pensée en soi, loute forme du savoir positif et mème toute métaphysique est susceplible d’un cerlain degré de vérité. Pour sauver tout ce que la crilique détruit, il suflit d’un nouvel et dernier effort de crilique, il suffit de rectifier l’idée
commune de la science, et de nier absolument l’objet de la science et des métaph ysiques traditionnelles.
Ilne saurait y avoir, à la doctrine exposée dans le précédent chapitre, de confirmation plus éclatante que celle qui consisterait à tirer directement, de la science ellemême qui est le chef-d'œuvre de la conscience et l’orgamisation la plus parfaite des phénomènes qui la constituent, l’aveu que la science n’atteint jamais l’objet qu'elle veut atteindre, et surtout que, si on suppose qu'elle l’atteint, elle n'en peut tenter la théorie sans tomber dans plusieurs contradictions. Faire la critique de la science du phénoménal ou de l’irréel en tant que connaissance, et non plus en tant que cette prétendue science est tout d'abord un phénomène ou groupe de phénomènes parmi d'autres; étudier la science en oubliant qu'elle fait ellemême parie de l'irréel, qu'elle a pour objet l'irréel et que, l'irréel füt-l, à aucun moment la science, existât-elle comme partie de la conscience, n’atteint, même en se trompant sur la nature de l’objet qu'elle veut saisir, aucun objet absolument ; faire une telle critique sans nous souvenir que notre critique de la conscience l'a rendue superflue : tel est maintenant notre but. La science comme connaissance exacte de quelque chose a été ruinée en principe par les arguments dirigés contre la conscience et contre le phénomène ; mais 1l importe aussi de démontrer directement, toujours à l’aide du seul principe de contradiction, que la science ne fait rien connaître à proprement parler, et de tirer de cette proposiuion : & La science n'est nullement connaissance », cette autre proposition : &« Aucun des prétendus objets de la science n'existe ». — Nous voulons aboutir, en partant de la science, au point même où nous avons abouti en partant de la considération abstraite de la conscience et du phénomène. La conscience, on le verra, s6 nie, avec tout ce qu’elle contient et produit, par l'intermédiaire aussi de la science qu’elle édifie et qui se nie elle-même.
Voici donc quelle devra être la conclusion de cette nouvelle étude, si les résultats en sont tels qu'on peut l’espérer : absolument, la science est sa propre négation comme science; elle se décompose en propositions 1llusoires, et sa fausseté emporte l'inexistence de son objet, de cette conscience en particulier qu'elle suppose, sans doute, mais qu'elle étudie aussi. Car s'il est vrai qu'elle ne peut s’étudier ni étudier quoi que ce soit sans aboutir à une déception ou même à quelque contradiction formelle, la science n'est qu'une série de pensées qui ne peuvent s'achever, qui ne sont rien de stable, qui par suite ne peuvent pas poser leur prétendu objet. Au reste, toute conception contradictoire d'un objet, toute conception, même, d’un objet qui simplement se dérobe à la pensée qui veut le saisir, est une conception indéterminée: or, l'indéterminé, ainsi que le proclamait déjà Aristote, ne pouvant être réel, on doit conclure, de l'impossibilité de constituer une théorie satisfaisante des prétendus objets de la connaissance scientifique, que ces objets sont eux-mêmes irréels. Cependant, quand nous aurons soumis la science tout entière à l'épreuve de la logique — non de la logique en tant que science se déployant dans la conscience, mais de cette logique en soi que bon gré mal gré cette maîtresse d'erreur, la conscience, reconnaît au-dessus d'elle comme son juge, comme la règle à la lumière de laquelle il faut examiner jusqu'au titre à l’existence des faits eux-mêmes — il y aura lieu de chercher si, en un sens tout au moins, le dogmatisme scientifique n'est pas soutenable. Et il apparaîtra que la doctrine exposée dans ce livre est la seule capable de fonder sûrement ce dogmatisme. Il est vrai que, pour sauver la science, nous lui retirerons toute espèce d'objectivité : mas 1l n'est pas interdit d'aller plus avant que Kant dans la voie quil fraya, et sur laquelle rien n'autorise à s’ar-
rêter, si ce n’est peut-être le sens commun, qu'il oppose lui-même en termes si précis à l'esprit critique ‘. Or cette voie, rigoureusement suivie, ramène jusqu'à la doctrine de Parménide telle que nous l’entendons.