‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 20 sur 32 · Op. CHANLOC EC · texte numérisé non relu

Op. CHANLOC EC

n'est pas ce que M. Bergson présente sous le nom de durée réelle: mais nous-même, en donnions-nous une idée satisfaisante, lorsque nous la définissions une sorte de quatrième dimension de l’espace? Non; ce point de vue ne fournit qu'une demi-vérité, intermédiaire entre les erreurs courantes sur le temps et la véritable théorie du temps. Si, en effet, on examine l'intuition du temps sans rien omettre de ce qu’elle renferme, le temps apparaît comme un contenant plus vaste que l’espace, et dans lequel on fait rentrer tout le spatial ainsi que tout ce que l’on s'efforce de concevoir comme non spatial: on se représente, bien confusément il est vrai, l’espace proprement dit comme pénétré par cet autre espace, auquel on accorde aussi trois dimensions, afin qu'il puisse contenir les volumes et l’espace à trois dimensions qu'ils supposent; on déroule l’histoire des corps et toute autre histoire suivant la longueur de cet espace spécial dont la largeur et la profondeur servent, en chaque point de la largeur, à noter les faits simultanés au fait que l’on tient pour le plus important de ceux qui coexistent en chacun des moments du temps. Mais on ne mesure que la longueur de ce nouvel espace, en allant de l'avant qui est comme une gauche ou comme une droite, à l'après qui est comme une droite ou comme une gauche. Bref, si les phénomènes supposent l’espace et le temps, le temps est une sorte d’espace, analogue à l’autre toutes réserves faites.

Ceci établi, nous démontrerons successivement : que tout phénomène, sans exception, doit être considéré comme existant dans le temps; ensuite que le phénomène devient inintelhigible s’il n’est pas supposé exister dans un temps qui est une sorte d'espace: enfin qu'il n’y a point de phénomènes non spatiaux.

Quand même on se refuserait à admettre la docti ine 1c1

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proposée sur la nature du temps, il faudrait encore reconnaître que la durée est un élément inséparable du phénomène ; cette durée, selon une observation de M. Bergson que nous estimons exacte, fait partie de sa qualité, dont les autres aspects varient avec elle‘ : il en est de même de l’opposition que chaque phénomène présente avec ceux qui le précèdent ou lui sont simultanés : ceux-ci le limitent et le colorent sans se confondre avec lui : ils ont une existence et par suite une durée qui se distinguent des siennes propres, existence et durée qui se jJuxtaposent aux siennes comme un avant ou comme un pendant: et ces deux sortes de durée, celle qui précède et celle qui accompagne la sienne, lui créent comme une durée extrinsèque ?, une durée milieu qui détermine les contours de sa durée intrinsèque ou propre; de la sorte, on peut dire que la durée extrinsèque d'un phénomène lui est aussi essentielle que sa durée intrinsèque. Tout phénomène se présente donc comme ayant une durée réelle, bien plus, comme occupant un fragment d’une durée sans limites assignables, qui était avant lui et qui, au moment où il est, se prête aussi à contenir d’autres phénomènes durant à côté de lui: en un mot, tout phénomène est nécessairement temporel. — D'ailleurs, être, au regard de la conscience, n'est-ce point durer, et cela dans un temps infini, dans une succession infinie? Cela est si vrai que nous ne pouvons concevoir l'éternité de Dieu « totam simul » ; nous la concevons comme une existence qui s'écoule le long d’une suite infinie de moments successifs : pour penser l'être métaphysique, nous le phénoménalisons en quelque sorte ; dès lors, nous le faisons, sinon spatial (on revien-

2 HOpSert : loc ici:

2. Nous empruntons à M. Egger ces termes d’étendue et de durée intrinsèques et extrinsèques, ainsi qu'un certain nombre de vues psychologiques auxquelles il est fait allusion dans le présent chapitre.

dra plus loin sur ce point), du moins temporel. — C'est ainsi, dira-t-on peut-être, que nous nous représentons l'éternité de Dieu ; mais nous pouvons du moins la concevoir € totam simul ». — Erreur ! le temps est une intuition (Anschauung) ; il n’y a donc pas d’idée pure du temps ; ici, concevoir ne psei être autre chose que se représenter ; voilà pourquoi, au moment même où l’on essaye de concevoir la durée sans succession, on se trouve dans le même cas que si l'on voulait se représenter l'espace en omettant l’une de ses trois dimensions ou les trois : le temps et l'éternité sont deux contraires, mais « les contraires appartiennent à un même genre », et la succession est ici le caractère générique: l'être, même conçu en opposition avec le phénomène, est inévitablement conçu comme temporel; c'est là une des raisons pour lesquelles nous déclarerons illégitime, plus loin, toute tentative pour édifier la métaphysique sur une physique et sur une psychologie. Que reste-t-il à faire quand on s'aperçoit que le Dieu éternel apparaît comme un Dieu temporel? Il reste à déclarer que, si Dieu est, son être est impensable, que l'éternité que nous lui attribuons n’est qu'un mot désignant une qualité inconcevable. Mais on ne déclare pas d'ordinaire le phénomène impensable: et quand on le pose pensable, on lui accorde comme qualité essentielle la durée, avec ou sans changement, dans une durée successive qui contient la sienne propre et la rend possible. Que lui resterait-il s’il ne durait point, puisqu'il n'est saisissable, spontanément ou par la réflexion, si toutefois il est, que dans la mesure où il peut être remémoré, puisqu'il n’est pour nous qu'autant que nous pouvons dire : & Je vois ce que je voyais : ce qui était est encore » ? — Et c’est bien dans un temps réel, réel sans doute de la vaine et fausse réalité du phénomène, ni plus ni moins réel que le phénomène, ce n'est pas dans un temps qui

serait simplement une forme de la sensibilité, qu'il faut placer le phénomène. Supposons, en effet, abandonnée, la supposition d'un phénomène vraiment externe: pour se penser, la conscience pense les phénomènes dans la série desquels elle consiste; mais elle ne peut se penser, c'est-à-dire penser ses phénomènes, qu’en leur imposant la forme du temps: Kant a démontré cela. Cependant, fautil dire que la conscience et ses phénomènes sont réellement dans ce temps à l’aide duquel ils sont pensés ? Il le semble, car autrement on devrait dire que la conscience, que le phénoménal ont une existence en dehors du temps, et que, pour se penser, elle et son contenu, la conscience doit se créer une illusion, celle d’une vie apparente dans le temps, mais qu'en elle-même, la conscience avec ses phénomènes est chose intemporelle tout comme le moi nouménal. Mais si la conscience et le phénomène sont réellement dans le temps, celui-c1 n’est plus exclusivement une forme de la sensibilité, et c’est seulement grâce à la réalité du temps que le phénomène mérite d’être appelé & Erschemung » et non « Schein ». — L'affirmation de la réalité du phénomène impose donc celle de la réalité du temps, même à un criticiste s’il est conséquent. N'avonsnous pas remarqué déjà que la Critique de la Raison pratique commande cette interprétation, que commandent aussi certains passages de la Critique de la Raison pure ‘?

D'autre part, le phénomène doit être rapporté à un temps analogue à l’espace. — En effet, considérons un phénomène quelconque et donnons-lui, ainsi qu'il est nécessaire, une durée minima, sans nous arrêter à la contradiction que renferme la notion d’un infiniment petit

1. V. la critique du quatrième paralogisme de la Psychologie transcendantale.

LEGLÈRE,

réalisé. Puisque cette durée n'est pas nulle, elle a un commencement et une fin, d'autant plus qu’elle est le contraire d’une durée infiniment grande, où par hypothèse il n’y aurait rien de tel. Ayant un commencement et une fin, la durée infiniment petite est elle-même succession, mais les deux termes de cette succession ne formant point, par hypothèse, deux moments distincts, deux durées successives, doivent être conçus comme en quelque sorte coexistants : pour comprendre la succession dans l'instantané, 1l faut se représenter le successif comme une sorte de coexistant, de juxtaposé. Il y a plus : succession implique continuation, c’est-à-dire non abolition de ce à quoi succède ce qui est dit succéder, c'est-à-dire coexistence des durées qui se succèdent ; et comme la fin d’une durée, minima ou non, doit se confondre avec le commencement d’une autre pour qu'elles soient limitées comme on suppose qu’elles le sont, il faut admettre qu'il y a une durée succédant à toute durée considérée; c’est là, d’ailleurs, ce qu'admet tout savant digne de ce nom : il laisse le métaphysicien agiter la question des premiers commencements et spécule sur le monde en disciple de Démocrite. Mais qu'est-ce donc qu'une succession qui doit être traduiteen coexistence, si ce n'est quelque chose d’analogue à l’espace ? Le temps dans lequel on est obligé de placer le phénomène est donc une sorte d'espace, quoique la notion de l’avant et celle de l’après ne soient pas absolument réductibles à la notion d’une droite et d’une gauche telles qu’elles ressortent de notre intuition de l’espace. — Ajoutons que l'intuition d'un temps de ce genre est indispensable pour reher le divers de la conscience : ce divers, en effet, est toujours de la durée ; pour relier de la durée à de la durée, 1l faut donc relier dans la durée, faire rentrer, dans une durée contenant, les diverses durées : d'autant plus que les rapports de durée paraissent indispensables pour

- penser quelque autre rapport que ce soit entre les phénomènes, dont l'essence, d’ailleurs, comprend la durée aussi bien que toute autre qualité. Et puis, pour être le contenant des sensations, la durée forme .de la sensibilité doit être autre chose qu’un pur concept ; elle doit participer à la nature de la sensation ; bref, elle doit être ce quelque chose d'à moitié concret que Kant appelait une (intuition pure» et qu'il opposait, d’une part aux «concepts de l’entendement », de l’autre aux «intuitions empiriques ». Mais comment la forme du temps pourrait-elle être appliquée au spatial aussi bien qu'au reste du contenu de la conscience, si elle n'était analogue à l’espace ? Comment, sans cela, pourrait-elle être comme un contenant, même pour ce reste ? C’est seulement dans un espace que l’on peut ranger des durées qu'il faut bon gré mal gré faire coexister, des durées auxquelles on ne peut pas ne pas apphiquer la qualification d’étendues quand on les considère individuellement, des durées, enfin, dont la plupart appartiennent à des objets de nature étendue ; même, la totalité des objets, nous semble-t-il, est faite étendue, bon gré mal gré, par la pensée empirique. 4

Sans doute, si nous étions privés, en admettant que cela fût possible, de sensations spatiales, le temps ne serait pas pour nous tout à fait ce qu'il est ; il serait, d’abord, quelque chose d'infiniment plus vague, à peu près, peutêtre, ce qu'est une succession de plaisirs ou de peines pour qui la pense en oubliant momentanément que ces faits ont rempli une période d'une vie écoulée dans un monde étendu ; mais cette succession serait encore pensée comme une sorte de juxtaposition dans un milieu où chaque présent suppose un avant réel bien qu'en un sens aboli, un pendant qu'autre chose peut remplir, un après déjà donné ou du moins prévu, au seuil duquel expire le présent. Privés de sensations spatiales, nous n'aurions

pas l'intuition de l’espace proprement dit dont ces sensations sont la raison d’être, mais nous aurions l'intuition d’un temps analogue à l’espace. Capables de sensations spatiales, nous avons une intuition de l’espace qui nous offre un symbole commode pour nous représenter le temps, bien que la juxtaposition proprement spatiale et la juxtaposition temporelle soient en un sens hétérogènes. Que l’on ne tente point de réduire à l’autre l’une quelconque des deux, sous prétexte que toutes deux impliquent une notion commune, celle de simultanéité : celleci n'est qu'un mode de la juxtaposition dont 1l y a deux espèces irréductibles. — Ce n’est pas qu'il n’y ait une certaine dépendance réciproque entre l’espace et le temps : le spatial est du coexistant; il est donc inconcevable sans la notion de simultanéité, qui se rapporte au temps : le temps, de son côté, implique l’espace, parce que la succession est inintelligible sans la survivance, comme à l’état d'ombre, de l’antécédent, quand le conséquent a déjà commencé, sans une juxtaposition analogue à celle du spatial. Cette réciprocité de dépendance n’a rien qui doive surprendre, s’il est vrai qu'à la racine de ces deux intuitions, 1l y a l'intuition de la juxtaposition, c’est-àdire d’un mode d’être défini par l’extériorité de toutes les parties du tout les unes par rapport aux autres. Le Juxtaposé proprement spatial est la matière première ( Urstoff) de l’espace, et le juxtaposé temporel est la matière première du temps ; quant à la simultanéité, c’est d’une part l'espace qui l'explique et de l’autre le temps : ce qui est simultané, en effet, c’est ce qui peut être considéré comme succédant à un fait unique dont la disparition marquerait l'origine de deux ou plusieurs faits nouveaux. En résumé, le phénomène suppose un temps analogue à l’espace et même un temps qui suppose l’espace. lequel suppose aussi le temps.

On peut soutenir, semble-t-il, qu'il y a des phénomènes, tels les sons, les odeurs et les saveurs, qui ne sont point spatiaux, comme le soni les visa et des tacta. Une résistance non rapportée à une partie de notre corps tout au moins n'est plus qu'une douleur : une figure inétendue est chose absurde, une couleur inétendue est chose inconnue : mais en est-il de même de tous les phénomènes ? —— Oui ; tous supposent l’espace, nécessairement : et cet espace est en fait l'espace vulgaire ou euclidien. Lorsqu'on perçoit simultanément un instrument de musique et le son qu'il rend, ne semble-t-il pas que l'étendue de cet instrument soit sonore ? Il est très vraisemblable que, si tous les corps étaient sans cesse sonores, on croirait l'étendue nécessairement sonore et le son étendu par essence, comme la couleur. N'est-ce pas ainsi que l’on imagine, sans se l'avouer, le vent qu'on entend toujours au moins un peu lorsqu'il souffle ? Les fleurs odoriférantes paraissent des surfaces balsamiques ; les mets paraissent des surfaces sapides quand on les regarde, des volumes sapides quand on y goûte, et la saveur des mets semble s'étendre sur le palais et sur la langue ou même remplir la cavité buccale, aussi bien que la mollesse ou la rudesse du corps que l’on presse entre le palais et la langue. Sons, odeurs, saveurs paraissent cheminer depuis les causes étendues qui les produisent jusqu'à nos organes qui les perçoivent !. —« Pure association, dira-t-on.»— II faut reconnaître que le cas de ces sensations n’est pas exactement le même que celui des visa et des tacta ; mais puisque ces sensations requièrent la pensée d'un rapport à des visa et à des tacta, c’est-à-dire à des sensations étendues, c’est au moins que l’on ne saurait légitimement les regarder comme tout à fait étrangères à l'étendue. — Cependant on insiste et l’on

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