‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 21 sur 32 · M. Egger · texte numérisé non relu

M. Egger

dit : «Les sons, les odeurs etles saveurs requièrent seulement l’idée que leur cause est extérieure à la. pensée qui les perçoit.» — Mais est-il, répondrons-nous, d'autre idée de l’extériorité que l’idée d’un lieu ‘extérieur c'est-àdire d’un espace ? L'idée de heu est, dans la conception de l’espace, l’idée essentielle, car l’espace n’est qu'une muläplicité de lieux : supposer un lieu, c’est donc supposer un espace.

Si nous étions privés de ces sensations spatiales qui sont les visa et les tacta, nous aurions l'intuition d’un espace sans doute assez différent de celui dont nous avons l'intuition, mais nous aurions certainement l'intuition d’un espace : bon gré mal gré, penser c’est objectiver, extérioriser, Juxtaposer ce qu'on objective et extériorise ; on spatialise donc tout ce qu'on affirme par le fait même qu'on le situe en dehors de la pensée qui le pense. Notre intuition de l’espace à trois dimensions est donc simplement l’une des déterminations dont est susceptible, chez un être pensant, l'intuition de l’espace. On peut appeler celle-ci, qui contient la possibilité d’être objet de plusieurs manières pour le sujet pensant, la «forme d’extériorité » ‘. Mais cette forme, on commence à s’en douter aujourd'hui, n'est pas nécessairement l’espace qui est en fait la forme de notre faculté de sentir ; c'est pourquoi les mathématiciens ne croient plus, comme jadis, à la possibilité exelusive de l’espace euclidien ; la forme d’extériorité, en d’autres termes la nécessité de percevoir dans un espace, n’est pas jugée inutile par eux ; ils ne répudient pas l'essentiel de l'Esthélique transcendantale ; mais l’espace kantien, qui n'est que l’espace cuclidien, leur semble seulement le plus commode * de tous ceux où l'esprit pourrait localiser

1. Rev. de métaph. et de mor. Couturat : mai 1898. 2. 1bidem, Poincaré ; nov. 1895.

les phénomènes et mouvoir sa pensée. Au reste, de quelques phénomènes externes qu'il s'agisse, est-il une autre physique que la physique mathématique? Est-il une autre explication de ces phénomènes que l'explication mécanique? Or, le mouvement, fût-il invisible, est de l’ordre des phénomènes que perçoivent la vue et le toucher: il suppose le temps et l’espace, celui-ci plus encore que celui-là, si c'est possible, puisque certains savants, auJourd'hui, considèrent le temps comme un simple paramètre qu'ils représentent géométriquement, qu'ils traitent de la même manière que n'importe quelle courbe, négligeant ce qu'il dénote d'irréductible à l'étendue. Enfin, malgré l'intention, chez tout psychologue et chez tout métaphysicien, de formuler une théorie de l'âme, ou de l’absolu en général, qui se puisse relier par quelque côté à la science de monde étendu sans que pourtant 1l y ait confusion de la psychologie ou de la métaphysique avec la physique, n'y a-t-1l pas, chez le premier, une certaine nécessité de concevoir l'âme comme dans un lieu, et chez le second une certaine nécessité de placer l'être ainsi que toutes les vérités abstraites dans un absolw qui est comme un lieu vaguement relié à l’espace qu'occupe le monde matériel ? Ne pas objecter que le philosophe est alors dupe de métaphores qui ne signifient rien. Ces métaphores révèlent une tendance essentielle à la pensée, car il suffit de s’observer soi-même, lorsqu'on philosophe, pour s'assurer que ces métaphores correspondent à une nécessité mentale : s'il est vrai que tout phénomène suppose directement le temps, il est vrai aussi que toujours, directement et indirectement, tout phénomène suppose l'espace. Tout ce que l’on pense est phénomène tout au moins de le penser, est ou est fait phénoménal pour être pensé ; et pour être phénomène, ce que l’on pense est tout d’abord fait temporel et spatial.

Enfin il n’y a qu'un espace, puisque tous les espaces

possibles sont simultanés, puisque la conception de tout espace à plus de trois dimensions et même à rayon de courbure non nulle suppose tout au moins la conception de l’espace euclidien, et que toute formule relative à un espace quelconque peut être traduite en une formule relative à un autre espace. Il n’y a aussi qu'un temps, car tout temps imaginable est une fraction d’éternité; et l'éternité n’est point hétérogène au temps car on ne se comprend pas soi-même quand on fait Dieu contemporain simultanément de tous les événements dont ce monde de la succession est le théâtre.

Il faut donc transformer la formule courante admise depuis Kant ; non seulement tout phénoménal est temporel, mais tout phénoménal est aussi spatial ; il n’y a qu'un temps, qui est analogue à l’espace ; c'est comme un espace qui contient tous les espaces possibles, lesquels forment un seul espace, dont l’espace euclidien n'est qu'un cas particulier : mais c’est dans celui-ci que nous localisons les phénomènes ; et du temps aussi nous faisons un contenant analogue à l'espace euclidien. Cependant, cet espace spécial n'étant que celui où nous localisons en fait les phénomènes, il faut dire, non que cet espace est une forme ou même la forme générale de notre sensibilité, mais qu'il y a dans notre sensibilité & une forme d’extériorité », dont l'espace euclidien n'est qu'une spécification.

Jusqu ici, nous avions fait synonymes: (espace » et: &extériorité » ; mais nous sommes en mesure d'enrichir de deux manières cette dernière notion. En premier lieu, l'extériorité comprend aussi bien la temporalité que la spatialité. En effet, situer un fait dans le temps, c'est lui attribuer une existence en soi, distincte du fait dela penser, distincte aussi de toute autre existence : on retrouve dans le temps comme dans l’espace cette double forme

LA SCIENCE DE L'IRRÉEL 109 d’extériorité : extériorité du pensé par rapport à la pensée ; extériorité réciproque des parties les unes par rapport aux autres. En second lieu, la première de ces extériorités est synonyme d’objectivité, de réalité. Et il n y a pas d’autres modes de l’extériorité, comme le montrent les analyses qui précèdent, que la spatialité et la temporalité.

Puis donc qu'extériorité est absolument synonyme de spatalité et de temporalité, puisque ces deux qualités sont, avec la phénoménalité, une seule et même chose, il nous faut conclure que l'esprit phénoménalise tout ce qu'il conçoit, jusqu’à l'être métaphysique et aux vérités abstraites. Si donc il y a du non-phénoménal, il est impensable, étranger à la conscience empirique. —— Un espace dans un autre espace (celui qu'on nomme le temps), un espace pouvant avoir plus de trois dimensions, mais dont la représentation suivant plus de trois dimensions ne nous est pas possible, voilà comme la matière première de la forme d’extériorité. Formulée, la nature de cette matière première de la forme d’extériorité est chose peu claire, mais grâce à son absence d'esprit critique, le senscommun, auquel est réduit le philosophe lui-même quand il ne philosophe pas, s’accommode d'une telle intuition.

Cherchons à présent les raisons dernières de l’inséparabilité de l’espace et du temps, de ceux-ci et du phénomène. L'être est ce qui est en soi ; le phénomène ce qui n'est pas en s01: ce qui n'est pas en soi, si on ne veul pas en faire un pur néant, c'est forcément quelque chose qui ne se confond pas avec ce en quoi 1l est: comment doné ce qui n'est pas en soi peut-il avoir quelque ombre d’être tout en n'étant pas en soi? Cette condition est remplie si le phénomène est divisé en un nombre infini de parties toutes extérieures les unes aux autres, car ainsi la qualité d’être en soi ne se trouve point en lui: alors le

phénomène, en chacune de ses parties, étant en dehors des autres, ilest, pris dans sa totalité, quelque chose qui n’est point en soi en aucune de ses parties. Mais qu'est-ce à dire, sinon que le phénomène, si toutefois il est, ne peut être que du juxtaposé ? Or il y a lieu de distinguer, dans le phénomène, une dualité qui correspond à ce qu'on appelle, chez l'être, essence et existence. Au premier point de vue, le phénomène devra être, dans sa réalité constitutive, divisible à l'infini, c’est-à-dire étendu : étant cela, il sera, dans son essence, ce qui n’est rien. Au second point de vue, il devra être une existence dont les divers moments, infiniment petits, supposent chacun la disparition du moment précédent : son existence sera alors succession ; étant ainsi, 1l sera, dans son existence, ce qui n'est jamais, ce qui n’est point. On peut donc prouver a priori que le phénomène a pour conditions constitutives la spatialité el la temporalité, lésquelles sontelles-mêmes inséparables comme le sont l'essence et l’existence en toute réalité.

Il n’est pas sans doute inutile, étant donnés les préjugés courants, de montrer spécialement que les phénomènes de la conscience, auxquels on se plaît à opposer des phénomènes extérieurs, sont bien tels qu'on doit les situer, eux aussi, dans le temps et dans l’espace. Ces derniers phénomènes, dont le physicien pose l'existence, sont tous rapportés à l’espace euclidien ; mais il en est de même des sensations représentatives en tant que faits internes, et aussi des phénomènes émotfs et volitifs : on les pense spatiaux comme, d’un avis unanime, on les pense temporels.

Soit un phénomène représentatif considéré dans la conscience ; 1l est double, car il est le phénomène pensé en tant que pensé, et il est pensée de ce phénomène ; isolé du fait d’être conscient, le phénomène pensé n'est plus rien ; isolée de l’image dont elle était pensée, la conscience

n'est plus rien. Donc, de deux choses l’une : ou la conscience doit être fondue dans le phénomène image, ou celui-ci dans celle-là. Dans le premier cas, la conscience est étendue et temporelle comme l’est le phénomène externe dont l’image interne est sa matière ; dans le second cas, il en est encore de même, car la conscience doit être dite son propre phénomène ; par elle-même, elle n’est plus rien, 1l ne reste plus qu'un phénomène interne, indiscernable du même phénomène en tant qu'il est externe c’està-dire spatial et temporel ; le fait de conscience considéré doit donc être, comme tout phénomène externe, temporel et spatial à sa manière. — D'une façon générale, d’ailleurs, si, par l'intermédiaire de la représentation, la conscience est pensée d'un phénomène vraiment externe, elle est nécessairement de même essence que ce phénomène ; rien ne l’autorise non plus à prétendre que les phénomènes externes, dont elle n’a aucune perception en dehors de l'espace et du temps, ne sont ni spatiaux ni temporels ou sont seulement temporels; 1l lui faut à tout prix prendre ce qui lui est donné comme étant tel qu'elle le reçoit. C'est sans doute parce que l’homme a là faculté du langage qu'il a pu inventer l'idée d'une réalité autre que le donné : ayant cette faculté, 1l peut mentir aux autreset tout d’abord à lui-même ; 1l peut se dire qu'il pense autre chose que ce qu'il pense.

Il ne faudrait pas croire que les éléments étendus de la conscience n'ont qu'une étendue intrinsèque et pas d’étendue extrinsèque, que la conscience ne s'aperçoit pas comme développant dans un espace la série de ses phénomènes. — Certes, quand je me représente un objet dans une étendue que je veux d’ailleurs différente numériquement de l’espace des savants et du sens commun (étendue que l’on appelle volontiers « intérieure » ou «idéale »), je me préoccupe rarement de l'étendue idéale qui existerait

autour de celle de cet objet, mais il m'arrive d'y penser pourtant ; quand je reprends une rêverie interrompue, Je me soucie peu, en général, de disposer ce que j'imagine de manière à le relier à ce que j'imaginais antérieurement, tout au contraire de ce que je fais quand je rentre dans mon cabinet pour achever de mettre en ordre des livres et des papiers ; bref, il m'est assez indifférent que les régions où se déploie ma fantaisie soient voisines ou non de celles où elle se déployait tout à l'heure, et qu'elles forment ou non une sorte d'espace unique; je ne m'inquiète guère de l’ordre des images quis'y meuvent, et peu m'importent celles qui s'y sont mues. Cependant, dès que Je veux penser à ma conscience, des images de sensations, de sentiments, de volitions se présentent en masse à mon attention. Forment-elles une pure succession à mes yeux ? Non, elles forment encore autre chose, à savoir, premièrement, un groupe de représentations que je fais extérieur au fait de les penser, auquel je donne comme un autre lieu que ma pensée qui les pense ; à savoir, secondement, un groupe de représentations dont les éléments ne m'apparaissent pas seulement comme ayant été successifs, comme subsistant en conséquence dans la région de l’aboli où tout devient d’ailleurs contemporain comme dans un espace, mais encore m'apparaissent comme formant un ensemble où tout est bien réel et contemporain, où chaque élément est extérieur aux autres, bref, a son lieu propre, lieu à sa manière étendu, divisé qu'il est pour la conscience en autant de parties que celle-ci peut distinguer d’aspects coexistants dans les phénomènes mentaux qu'elle considère.

C'est justement parce que la conscience est temporelle et, à sa manière, spatiale, que la moralité phénoménale est possible. Supposons la conscience intemporelle : la voilà à la fois bonne par le repentir qu’elle ressent et mau-

vaise par l’action coupable dont il y a repentir. Supposonsla non-spatiale: voilà tout son passé entièrement aboli puisqu'il n’y a plus rien de son passé qui persiste dans son présent; dans ce cas, le repentir qu'elle peut sentir devient absurde, puisque le repentir suppose la permanence, en un sens, de la faute accomplie.

IL n’est pas plus paradoxal de définir l'âme : &« une succession de phénomènes tous étendus, et d’une étendue qui ne fait qu'un avec l’espace euclidien », que de la définir : & une succession inétendue de faits soit étendus, soit inétendus »'. Car ce qui se compose avec de l’étendu doit être étendu ; les étendues, même idéales, requièrent l’espace comme contenant ; et peu importe si, dans certains cas, l’espace imaginé l’est moins nettement que dans d’autres cas. Enfin, nous tenons à le répéter : s'il est vrai qu'extériorisation est nécessairement spatialisation, c’est spatialiser la conscience que d’en faire une réalité en face de l’idée par laquelle on la pense.

Concluons donc que la conscience elle-même est, pour elle-même, spatiale et temporelle, qu'elle applique à ses phénomènes ainsi qu’à tous ceux qu'elle regarde comme extérieurs, les formes de l’espace et du temps, sans lesquelles elle ne peut penser aucun phénomène, füt-ce celui d'avoir conscience d’avoir conscience: elle se place ellemême dans l’espace et dans le temps, elle y place jusqu'aux choses qu’elle y veut soustraire, et qu'elle phénoménalise en dépit qu’elle en ait. Comment d’ailleurs le phénomène de penser l'être n’aurait-il pas pour premier effet de teindre l'être, quel que soit l'être qu'on pense, de cette spatialité et de cette temporalité qui sont les conditions mêmes de la pensée, de la pensée qui est, avant tout, le phénomène de penser ?

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