III. —— LA SCIENCE ET LES SCIENCES
Il reste, pour achever la critique de la science, à la prendre dans son ensemble pour comparer ce qu'elle est avec ce qu'elle devrait être mais n’est pas, et à comparer, avec ce qu'elle devrait être, les différents savoirs qui se sont constitués. Ni l’une quelconque de ces deux comparaisons ne fera double emploi avec l’autre, ni ces deux comparaisons ne seront la pure répétition de ce qui a été dit jusqu'ici.
A. — Plusieurs considérations, différentes, au moins en la forme, de celles qui précèdent, sont propres à mettre en lumière les vices internes du savoir humain. D'abord, il y a contradiction entre le but de la science et les moyens dont elle dispose pour l’atteindre ; et cela pour diverses raisons. — Pour que la science fût vraiment science de ce dont elle se prétend connaissance, 1l faudrait, avant tout, que rien en elle ne fût phénomène, il faudrait qu'elle pût se placer en dehors et au-dessus de ce qu’elle prétend expliquer. Mais cela n’est pas possible. Et si c'était possible, comme la science serait hétérogène avec son objet, elle ne pourrait en être dite la connaissance. — Ensuite, la certitude qui peut accompagner telles ou telles opinions n'est qu'un fait dont, nous l'avons vu, la logique fait une critique négatrice. — Enfin, l'idéal du savoir est irréalisable. Les scolastiques avaient coutume de dire que la
science parfaite, telle qu’elle existe en Dieu, consiste à apercevoir toutes les idées en une seule : l'identité totale, dirons-nous, tirant ainsi de leur opinion une conséquence rigoureuse bien qu'elle les eût scandalisés, est donc la
forme de la science parfaite ; tant qu'elle n'est pas atteinte, il est certain que l'esprit ne peut trouver le repos définitif : tant qu'il y a de l'hétérogène devant l'esprit, des questions se posent à l'esprit. Mais l'hétérogénéité ne peut nulle part être complètement éliminée. En mathématiques, on s’en aperçoil d'ordinaire, car on regarde le signe — comme signifiant autre chose que le mot Cest ». Néanmoins, oserait-on dire que, dans cette science même, l’arrière-pensée du savant n'est pas de formuler des identités ? Il veut que les termes équivalents soient identiques au moins dans un sens et par un côté malgré leur différence algorithmique ; de sorte que ceux qui insistent sur le mot Q est » dans la copule développée : « est équivalent à », n'ont pas tout à fait tort. Au fond, le mathématicien ne peut pas ne pas regretter que — ne signifie pas tout à fait : est ; il ne peut pas ne pas vouloir qu'en un sens tout au moins, égalité ne signifie pas identité. Dans les sciences non mathématiques, nous avons concédé que l'on posait des identités au moins partielles ; mais nous avons ajouté que pas plus à qu'ailleurs 1l n’y à de véritables genres, d'où il suit qu'il n'y a que des ressemblances, qu'il n'y a aucune véritable identité dans les choses et dans les phénomènes : À seul ou uni à B n'est pas identique à A um à C. En définitive, hors des mathématiques aussi bien qu'en mathématiques, on ne fait qu'établir des liaisons de qualités! substituables les unes aux autres.
Une objection spécieuse nous a été faite : @ Si l’attribut, en tout syllogisme, doit être envisagé comme un substitut possible du sujet, 1l vous faut dire: « Les rats sont certains mortels ; or les hommes sont certains mortels ; donc les rats sont les hommes », comme vous dites : UC 20 = 49e A donc os
1. Tout ce qui peut être dit de quoi que ce soit peut être dit : qualité. V., d’ailleurs, notre assimilation des choses mathématiques aux autres choses.
Il n’en est rien, car on n’a aucune raison d'écrire : « rats — mortels » et &« hommes — mortels » : le mot: « certains » est indispensable ; et rien n'oblige à déclarer que les substitutions en mathématiques sont le type de toutes les substitutions possibles.
Nous pouvons donc passer outre à l'objection, et conclure fermement que le but, avoué ou non, de toute la science est de réduire des notions à d’autres notions, tandis que, en fait, toute science n’a d'autre moyen à sa dispositon que celui-ci: établir des systèmes de substitutions possibles, ce qui est tout le contraire de la réduction idéale qui est le but de la science. On ne peut assimiler € 2 + 2 » et & 4 », sous prétexte qu'ils ont une fonction identique dans les expressions mathématiques où ils entrent comme composants, n1 « l’homme » et « mortel » sous un prétexte analogue. Cependant, 1l faut bien qu’en unissant « 2 + 2 » à « 4 », et « l'homme » à « mortel », on songe à quelque rapport d'identité entre les deux premiers et entre les deux seconds de ces quatre termes : autrement, le savant serait autorisé à unir n'importe quels concepts, à substituer n'importe quoi à n importe quoi.
Et le but de la science, à y regarder de près, est aussi contradictoire en lui-même, car, si la science doit tendre à exprimer des identités, c’est donc que tout est identique à tout, que le vrai savoir n’est qu ‘une vaste tautologie, et qu'il n'y a rien à dire de rien.
D'autre part, comment expliquer quoi que ce soit ? Soit B que l’on explique par A. En tant que B est A, B n'a pas besoin d’être expliqué : en tant qu'il est autre que AE ne peut être expliqué par A’. Et puis, lorsque je cherche à rendre compte d’une proposition, ou bien la proposition