Formule de M. Egger
Lecrère. 12
dont je pars pour expliquer celle-ci est analytique, ou bien elle est synthétique. Dans le premier cas, en admettant qu'il se présente, mon principe n’est qu'une vaine tautologie : dans le second cas, il est une connaissance, mais que je subis sans la comprendre. Toujours quelque différence subsiste entre la proposition dont Je cherche la démonstration et celle dont j'entends tirer ma démonstration'. Donc, pour démontrer quelque chose, il faut que je néglige à l'avance l'irréductibilité de ma conclusion au principe dont je la tireraï, irréductübilité qui est nécessaire cependant. — Ainsi, l'idée même d'explication et d'intellection est illusoire. Dans la déduction, je ne puis ramener au principe ce que je veux expliquer par lui, sans postuler qu'un certain caractère générique subsiste dans l'individualité ou dans la soi-disant espèce que Je considère, malgré la présence du caractère individuel ou du caractère spécifique ; quant à l'induction, il est trop évident qu'elle n'explique rien: elle ne fait autre chose que de classer l'inexplicable par genres, que de le ranger en des classes arbitraires.
Avant de comparer les sciences à la science idéale, qui n'est qu idéale, 1l faut encore mettre, en présence de l'idée de la science telle qu'elle devrait être, la théorie que l'esprit est obligé de faire des facultés que la science requiert, et la théorie qu'une psychologie attentive édifie au sujet du jugement en général.
Qu'il s'agisse du phénoménal ou du réel, trois facultés entrent en jeu pour produire la moindre de nos affirmations ; ce sont la conscience, la mémoire, et le raisonnement. Mais la mémoire et le raisonnement apparaissent
1. C'est la théorie de M. Boutroux. V. De la Contingence des lois de la Nature.
comme deux modes de l’activité de la conscience : la conscience et la mémoire, comme les deux conditions essentielles du raisonnement : la conscience, comme la base même de la mémoire, qui requiert aussi le raisonnement toutes les fois qu'on sait pourquoi on rejette quelque chose dans le passé. Les trois facultés requises par toute démarche scientifique se supposent donc réciproquement : leur réalité ne peut donc être établie que par un raisonnement circulaire. — Parménide avait raison de craindre, pour le dogmatisme, une étude psychologique préalable de l'esprit. La science ne peut vivre qu’à condition d’opposer à la critique une fin de non-recevoir: pour sauver les principes qui peuvent être sauvés, il n’y a qu'un moyen: poser que l'être est en soi inconnaissable, et construire, non certes la théorie du phénomène, mais la théorie de l'être en oubliant qu’on la construit.
Examinons à présent le Jugement tel que l'observation psychologique le présente à la conscience empirique. Le jugement, qui est l’acte intellectuel essentiel, se décompose en trois phases dont deux ne sont pourtant point intellectuelles : la caractéristique de la seconde est le rôle qu'y Joue la sensibihité, et celle de la troisième, le rôle qu'y Joue la volonté.
Soit un jugement quelconque : 1l suppose des éléments intellectuels qui peuvent être de toutes sortes, et dans la représentation desquels l'association des idées joue, le plus souvent, un rôle prépondérant. La présentation des idées, c’est-à-dire des éléments qui seront liés et de ceux qui serviront à lier les premiers, est le premier moment de la première phase du jugement, phase qui est surtout intellectuelle ; le second moment de cette première phase peut porter le nom de synopsis ; il consiste dans la fusion des éléments présentés. — Qu'il y ait lieu de distinguer une première phase plutôt intellectuelle dans le jugement,
c’est là une vérité évidente ; et l’on voit tout de suite qu'il y a lieu de distinguer dans cette phase deux moments, si l'on veut bien remarquer que souvent la conscience a contenu simultanément toutes les idées qui étaient nécessaires pour qu'un jugement se formât, sans que pourtant un jugement se füt formé, sans que, même, les idées en présence se fussent fondues en un tout d’une certaine homogénéité. Lorsque ce tout se forme, il ya, dans la pensée, un groupement d'idées qui ne constitue pas encore un jugement. Quel est le penseur qui n’a pas observé en lui la présence de tels groupements d'idées en des touts distincts flottant dans son esprit comme des masses compactes, si l'on ose s'exprimer ainsi, tandis que ses autres idées restaient à l’état sporadique et formaient, autour de ces masses, comme un milieu fluide ? On dirait alors que l'esprit est sollicité à juger ; 1l renferme tout ce qu'il faut pour cela ; et cependant, le jugement ne s’opère pas. C’est que, pour qu'il y ait jugement, d’autres facultés de l’âme doivent intervenir, la sensibilité tout d’abord.
Le jugement, en effet, est croyance, et la croyance est sentiment. Ce qui le prouve, c'est d’abord la dépendance très étroite de la croyance par rapport à toutes les émotions, et ensuite ce fait, très remarquable, que tout ce qui concourt, psychologiquement ou physiologiquement, à modifier le sentiment, modifie aussi l'aptitude à croire. D’ailleurs, la croyance n'est-elle pas, essentiellement, une sorte
d'inclination de l’âme vers une idée, vers une affirmation intellectuellement possible ? Ce que l'on dit vrai, c'est ce à quoi l’on croit; la croyance est assentiment, elle est affection. La première idée de la vérité est comme l'effet, dans l'intelligence, du sentiment de la croyance. — Cette idée n’est pas identique à celle dont il était question au début de ce livre : elle est la première ébauche de l’idée de vérité réelle, extérieure à la pensée qui la conçoit. Mais
le mot de vérité a déjà un sens, appliqué à qualifier les idées qui entraînent la croyance. IL faut bien donner un nom à la qualité des idées qui entraîne notre assentiment : or, le mot de vérité convient si bien à cet office, que Descartes, Spinoza et Leibnitz l’ont employé dans ce sens ; et pourtant, furent-ils assez soucieux de la vérité objective, absolue ! Le sens commun lui-même aperçoit le rôle joué par la sensibilité dans le jugement, puisqu'il emploie le mot de sentiment et d’autres analogues comme synonymes du mot de croyance. — Il y a donc bien, dans le jugement, une phase essentiellement émotive. Cette phase peut laisser après elle une trace en nous, quand l'oubli s’est produit des raisons qui avaient entraîné la croyance, ou même des idées auxquelles la croyance s’appliquait ; que d'idées ne subsistent plus en nous que par les sentiments auxquels elles ont donné naissance !
Mais la croyance n'est pas encore l'affirmation inténieure, par laquelle seule le jugement est définitivement constitué. Croire est si peu affirmer, qu'il y a des idées auxquelles on ne croit plus mais qui semblent encore s'affirmer en nous avec une absolue nécessité, et que souvent nous adhérons de sentiment à des propositions dont nous sommes impuissants à affirmer intérieurement la vérité. L'aflirmaton, c'est l'affirmation de la vérité réelle, extérieure à la pensée qui la pense, et non plus d’une vérité toute intérieure, toute subjective et qui flotterait encore dans le vide en quelque sorte. À quelle faculté la rapporter, sice n'est à la volonté, non pas, certes, à la volonté libre et réfléchie, mais à cette volonté profonde qui est plutôt celle de notre nature que la nôtre à proprement parler, qui est comme la source de décrets qui se promulguent en nous, décrets bien étranges puisqu'ils consistent à décider que ce que nous pensons est en réalité hors de notre pensée, puisqu'ils sont un sacrilice,
une amputation consentie par nous de notre être pensant. Cette volonté agit souvent au rebours de ce que notre sentiment nous conduirait à admettre, de même que notre sentiment, bien souvent, nous fait tendre à la fois vers plusieurs opinions inconciliables. On peut avoir à la fois plusieurs croyances contradictoires, mais on n aflirme, intérieurement du moins, la vérité que de l’une d'elles ; ou bien on se décide, si l’on est égalementtenté par des afirmations contradictoires, à nier absolument la réalité de ce qui porte un tel trouble dans la faculté de juger. Enfin, tout ce qui tend à diminuer en l'homme la faculté de vouloir, diminue sa faculté d'affirmer. — Une fois une vérité affirmée, la croyance qui avait précédé l'aflirmation se transforme et se forüfie, elle devient croyance à la réalité en soi de ce qui est affirmé ; il en est de même, parallèlement, de l'idée primitive de la vérité, née de la croyance à la seconde phase du jugement: cette idée devient l'idée ferme de la vérité réelle, extérieure à la pensée qui la pense.
C'est de la sorte, à travers les trois phases du jugement, que se forme peu à peu le sens complet de la copule : d'abord pur schème d’un vague rapport entre des idées, elle devient la pensée confuse d’un rapport qui enfin s'affirme en même temps que s'affirme la réalité au moins idéale des choses entrelesquelles on pose qu'il y a un rapport. — Mais sinotré analyse du jugementestexacte, quel triomphe pour le sceptique ! Le passage de la première phase à la seconde, c'est-à-dire de l'idée à la croyance, s'opère sous l’action du principe déjà énoncé, qui relie l'intensité d'une idée à sa vérité, principe en somme inintellhgible, et qui peut sembler un pur caprice de notre nature mentale. L'indépendance relative des trois phases, de la seconde par rapport à la première et de la troisième par rapport à la seconde, est éminemment propre, aussi, à nous faire mettre
en suspicion notre faculté de juger. Toute l'âme collabore au moindre de nos jugements, mais y a-t-l là une garantie ? Non, puisque, dans l'intelligence, il n’y a même rien de purement intellectuel : le sentiment et la volonté, bref, des impulsions aveugles, concourent à la position de ce que nous tenons pour des vérités intelligibles et nécessaires. Enfin, l’association des idées, qui s'explique par la liaison s’opérant mécaniquement dans la conscience entre des états contigus, joue un rôle capital dans la première partie de la première phase du jugement, la présentation ; dans la seconde partie, que nous appelons synopsis, il s’opère, entre les idées présentes à la conscience, une liaison du même genre : c'est là, sans nul doute, pour les liaisons logiquement nécessaires en lesquelles devraient consister nos jugements, une bien étrange et bien mesquine préparation.
De quelque façon que l’on considère la science en général, elle apparaît comme sa propre ruine; si elle s'élève jusqu'à la critique de ce qu’elle est, c'est pour assister à sa propre destruction. Il en est de même, on va le voir, si l’on passe en revue les diverses sciences.
B. — Mais l'examen détaillé LÉ toutes les sciences supposerait une compétence universelle et un labeur infini. Par bonheur, il n’est requis, pour la fin qu'on se propose ici, qu'une notion nette des différentes branches du savoir humain.
En premier lieu, on peut poser qu'aucune science n’est jamais abordée, maintenant, sans qu'à son objet l’on ne substitue l’objet d’une autre science ; et pourtant, malgré cela, on ne veut point nier l'originalité des objets des diverses sciences ; par exemple, pas plus que le matérialiste ne nie la vie, celui qui entreprend d'expliquer géométriquement le mouvement ne nie le mouvement. Mais que l'on soutienne ou non l'originalité des lois relatives à
chacun des objets du savoir, on tâche de réduire au minimum cette originalité ; le but du savant est toujours de simplifier et de réduire. Or, pour cela, que fait-1l ? Le sociologue s'efforce d'expliquer les propriétés sociologiques de l'individu humain par les propriétés que la psychologie découvre en étudiant l’homme individuel dans son activité individuelle ; le psychologue étudie la vie physiologique pour s'expliquer l'activité psychologique ; ou bien 1l déduit le psychologique du métaphysique, transformant ainsi des événements psychologiques en des effets métaphysiques de causes métaphysiques ; ou bien encore, s'il veut expliquer psychologiquement le psychologique, il étudie, sans s’en douter, il est vrai, l’idée qu'il a, quand il réfléchit, de l'acuvité psychologique, et non pas directement cette activité même ; aucun fait, d’ailleurs, n'est directement saisi: ce serait plutôt l'idée de ce fait, ou plutôt l'idée de cette idée, et ainsi de suite à l'infini. L'office du chimiste est d'expliquer les phénomènes chimiques par des causes physiques, chaleur, électricité, cohésion, etc. ; le physicien recourt à la mécanique: la mécanique tend à n'être qu'une géométrie; la géométrie qu'une algèbre, et l'algèbre paraît à plusieurs n'être qu'une logique”, celle de la quantité : et cette logique, quand on veut en rendre compte et la justifier, il fauten somme la réduire à la logique de laqualité, ce qui s'opère en traitantlesnotions quantitatives comme les notions purement qualitatives. Ajoutons que le savant est tenté d'expliquer métaphysiquement aussi bien les principes des autres sciences que ceux de la psychologie, de sorte que l’on peut répéter, au sujet de toutes les sciences, ce qui a été dit plus haut de cette dernière. Quant à la métaphysique, elle n’est, en
1. C’est la conception leibnitzienne, qui a toujours des partisans. Qu'il sufise de citer, parmi les contemporains, MAI. Peano et Whitehead.
un sens, qu'un chapitre de la psychologie, la description de ce que l’homme pense de l'être: l’étudier, c’est donc faire de la psychologie. De même, la logique n’est qu'une partie de la psychologie de l'intelligence, mise à l’impéraif ; après avoir constaté qu'on était satisfait pour avoir pensé de telle ou telle façon, on dit: & Il faut penser ainsi pour bien penser ». La morale, elle aussi, n’est qu'une partie de la psychologie, mise à l'impératif; elle est la psychologie de l'obligation ; et l'esthétique est la psychologie de l'admiration. Si toute science se ramène d’abord à une autre science plus simple, toutes ensuite se ramènent donc à la psychologie, qui à son tour se ramène soit à la métaphysique, soit à la physiologie, soit à l'étude du fait psychologique de la constituer, lequel devient l’objet d’une nouvelle psychologie qui devient elle-même l'objet d’une troisième psychologie, ou s'offre à une réduction toujours possible de son objet à l’objet soit de la métaphysique, soit de la physiologie, et ainsi de suite à l'infini. C'est pourquoi l’on peut dire, en toute vérité, que chaque science est, au fond, en dépit qu'on en ait, la négation même de l'originalité de ses dois et de son objet; si toute science spéciale s'échappe ainsi à elle-même, la science dans son ensemble est circulaire, et son objet, quel qu'il soit, la fuit à l'infini.
Cependant, en un sens, chaque science a bien l'objet qu'elle fait profession d'étudier ; bien qu'elle se fasse 1llusion encroyant l’étudier puisqu'elle lui en substitue fatalement un autre, elle s'attache du moins, on ne peut le nier, à son illusion. Or, dans la mesure même où l’on peut encore dire que chaque science s'attache à son objet propre, on doit reconnaître qu'elle va au rebours de la direcüon qu'il lui faudrait suivre, car elle commence par altérer son objet en le spécifiant. — En effet, un même fait à toujours plusieurs caractères ; un morceau de soufre a des
propriétés physiques, chimiques, mécaniques, mathémaüques, et tout d’abord il est un fait psychologique. Nous avons soutenu ailleurs que l’unité d'un fait était illusoire, de quelque façon qu’on la conçoive ; mais la science, elle, postule à chaque instant l'unité sous mille formes dans la nature. Ce qu’elle veut connaître, c'est un univers un, dont tous les éléments et tous les aspects soient relatifs les uns aux autres, et toute relation suppose quelque unité : sans choses ou groupes uns de phénomènes, sans phénomènes uns, la science ne sait plus à quoi se prendre. Mais malheureusement, on ne peut rien étudier sans l'isoler, sans l'isoler de ce qui peut-être l'expliquerait ; la première condition de la chimie, par exemple, c'est d'oublier que les corps ne sont, pour le psychologue, que des états de conscience.
D'äutre part, 1l n'est aucune science qui ne proteste, d'abord contre la prétention de pouvoir la négliger dans l'explication d'un fait quelconque, ensuite et surtout contre la prétention de l’une quelconque des autres à l'absorber elle-même pour la réduire à elle : car, disons-le hardiment : chacune des sciences, et la psychologie surtout, a nécessairement la prétention d'être seule et universellement explicalive, — En effet, si toute perception est un fat de conscience, la psychologie doit tout expliquer ; sila physique moderne est légitime, il faut qu’elle explique jusqu'aux faits sociologiques d’une part, jusqu'à la logique et aux mathématiques d'autre part, toutes les autres sciences ne devant être, pour elle, que des sécrétions du cerveau, des produits raffinés d’une certaine sorte de matière en mouvement; si les mathématiques ont la valeur que l’on pense, elles doivent pareillement tout expliquer, et les progrès de la physique mathématique ne peuvent qu'autoriser cette opinion. Il en est de même de la métaphysique,car les causes dont elle parle sont les seules vraies
causes, ou ne sont rien. Et si la métaphysique, une fois admise, exige qu'on ne parle plus de causes phénoménales, la science dans son ensemble repousse aussi la métaphysique ; elle ne permet pas qu'on superpose, à l'explication du phénomène B par le phénomène A, l'explication du phénomène B par une cause métaphysique C, qui d’ailleurs rendrait le phénomène pareil à un être métaphysique quelconque, ce qui serait contradictoire. |
Bref, chaque science morcelle l’objet de la science contrairement au vœu de la science prise dans son ensemble ; chaque science est l'adversaire de toutes les autres, aspire à les absorber et à les supplanter ; enfin la science et la mélaphysique s’excluent l’une l’autre. En ce qui concerne ce dernier point, l'effort de la science pour expulser toute entité non phénoménale, pour oublier même, en faisant la théorie dece qui se meut, ce quise meut, cet effort n'est-il pas bien significatif ? — De son côté, la métaphysique, dans sa crainte toujours croissante de se mettre en contradiction avec la science, n’essaie-t-elle pas, de plus en plus, de se constituer indépendamment de tout le savoir positif ? Elle ne peut abdiquer, car l'esprit ne, peut renoncer à croire que l’êtreest, et à en faire la théorie ; mais le métaphysicien s'aperçoit de mieux en mieux que le devenir scientifique ne lui offre aucune base fixe et solide : il concède que, pour bien faire la métaphysique, 1l faut avoir traversé la science, mais afin d'éviter plus sûrement de construire une métaphysique qui ne serait qu'un double, une déviation, peutêtre une caricature de la science.
Voyons, afin de pousser aussi loin que possiblenotrecritique, ce quiarriverait si l’on tentait de fondre tous les points de vue scientifiques dans le point de vue psychologique, qui paraît, de tous, celui qui se prête encore le mieux à une
telle fusion. [faudrait direalors, pour expliquer la formation de l’eau, que dans certaines circonslances, une perception
d'oxygène et une perception double d'hydrogène sont suivies d’une perception d’eau. Mais que ce langage est bizarre, et comme l'introduction de considérations arithmétiques est visiblement impossible ici! Pour expliquer un visum quelconque, il faudrait dire que la possibilité de ce visum est subordonnée à la perception possible, par la vue ou le toucher, de vibrations d’un cerveau qui n’est lui-même qu'un ensemble de visa et de tacta ; mais, toute autre considération écartée, la possibilité de cette perception ne constitue pas une source réelle d'explication. À supposer réelle cette perception, que gagnerait-on ? [raï-je expliquer, chez un animal, la perception d’une couleur ou d’un son par la sensation que j'aurais en voyant-vibrer son cerveau ? Il suffit de ces exemples pour montrer que la science chercherait en vain son salut dans la réduction de tout savoir à la psychologie.
Des conclusions analogues ressortent de l'examen de chacune des sciences prises en elles-mêmes. Nous avons relevé précédemment nombre de contradictions internes dans les principes des mathématiques : considérons maintenant une science de faits, la psychologie par exemple, telle qu'elle est construite : nous y verrons régner la plus complète anarchie par-dessous cette cohérence qu'elle présente à sa surface, cohérence qui est véritable jusqu’à un certain point, mais qui est obtenue grâce à des concessions étranges, logiquement injustifiables. Il est des faits psychologiques qu’on explique fort bien sans faire appel à la physiologie : une mauvaise nouvelle explique la douleur qui en suit l'annonce. Et pourtant, ceux qui connaissent la structure du cerveau affirment qu'entre l’activité cérébrale qui correspond aux idées et celle qui correspond aux sentiments, il y a des rapports organiques ; et qu'entre les divers organes cérébraux ‘qui correspondent aux di-
verses activités mentales, il ÿ a des transmissions de mouvements : que fera donc le psychologue ? Dénierat1l, à la douleur dont il s’agit, une cause physiologique, ou bien concevra-t-1il l'existence de deux causes dont chacune semble bien faire double emploi avec l’autre ? Mais passons. Dans certains cas, les sentiments excités par les idées sont hors de proportion avec ce que représentent ces idées : faudrait-il, dans ces cas, admettre que les idées agissent d’abord sur le cerveau, qui ensuite agit sur la sensibilité d’une manière tout à fait indépendante ? D'autres fois, dans les cas de suggestion par exemple, l'idée paraît toute-puissante sur le cerveau d’une part et sur la sensibilité d'autre part, sans que son pouvoir, pour agir sur celle-ci, ait eu besoin d’affecter la partie du cerveau qui correspond à la sensibilité, car, dans ces cas, l'émotion paraît être rigoureusement en proportion de ce que, logiquement, la nature de l'idée doit en produire. L'association des idées, elle, s’explique aussi bien par une propriété essentielle à la conscience, celle d’& intégrer les états contigus », et par la physiologie. Dira-t-on que l’âme s’est formé un organisme qui l’aide, conformément à ce ‘qu'elle a voulu, dans la direction du mécanisme psychologique? Mais il semble bien que, pour vouloir quoi que ce soit, elle ait eu besoin de l’organisme. Cependant, la théorie même du matérialisme suppose, en tant que théorie construite et admise en toute indépendance par un esprit, la croyance à la supériorité et à l'indépendance de la pensée ; mais, d’un autre côté, cette idée même de la royauté de la pensée ne peut être dite indépendante de toute activité physiologique. — $i donc, dans les mathématiques, il nous a été donné de contempler une science qui se contredit elle-même sans renfermer autre chose que des éléments d'un même genre, dans la psychologie il nous est donné de contempler une
science qui tantôt semble indépendante et tantôt appelle une science rivale pour achever de se constituer, se plaisant à mêler le psychologique au physiologique dans une même explication ; qui tantôt admet que cette autre science explique aussi bien ce qu’elle explique elle-même, et tantôt prétend expliquer ce qui se passe dans le domaine propre de cette autre science ; qui, enfin, pouvons-nous ajouter, semble demander à cette science de progresser le plus possible afin d’avoir en elle la matière la plus riche possible à exploiter elle-même, à réduire à du psychologique, à expliquer psychologiquement. Voilà ce que fait cette psychologie qui nous semblait d’abord, quand nous la considérions dans son ensemble, tendre à s’abîmer toute entière dans d’autres sciences, puis tendre à les absorber toutes, qui tendait à s'y abîmer pour se constituer et à les absorber pour s'y perdre à nouveau ou pour se perdre dans l’inintelligibilité. Elle ne nous apparaît donc pas tout à fait de même façon si nous la considérons dans son ensemble et dans son détail.
De toutes les sciences de faits, d’ailleurs, on pourrait dire qu'elles veulent le développement le plus complet possible des autres, afin d’avoir en elles une proie plus considérable à dévorer. Cette contradiction se retrouvetait aisément en toutes. — Il n’est pas jusqu'à la biologie qui ne souhaite, si l’on ose parler ainsi, les progrès de la physique et de la chimie, progrès qui ne peuvent être accomplis que par ces sciences elles-mêmes, afin de les absorber ensuite. Le biologiste ne peut admettre, en effet, que la spontanéité qu'il observe chez les vivants, qui paraît nécessaire pour que l’évolution, qui esl progrès, soit explicable, il ne peut admettre qu'elle n'existe pas au sein de cette nature soi-disant inanimée où s’est produite la vie. À plus forte raison, le rêve du pur chimiste est-il et doit-il être de retrouver, dans les phénomènes de chaleur
ou d'électricité, une première trace de ces changements d'état qui sont jusqu'aujourd’hui exclusivement de son ressort : pour lui, il n'y a point de changements moléculaires qui ne soient des changements chimiques et non seulement physiques ; où il ne Les constate pas, il les suppose. Et le chimiste veut que le physicien, le physicien veut que le théoricien du mouvement achèvent chacun leur œuvre propre en toute indépendance, car les sciences que chacun d’eux veulent réduire à celle dont ils s’occupentne peuvent se constituer qu'ainsi. — Ces considérations suffisent à montrer que toute science renferme en elle-même, en même temps que la prétention d’absorber d’autres sciences, le souhait, contradictoire avec le premier, de voir celles-ci se développer d’abord conformément à leur propre nature et par l'emploi de leurs procédés propres.
Enfin, que l’on examine la logique et la morale, qui sont les deux sciences pratiques les plus importantes, on y découvrira une contradiction entre leur aspect propre et cet aspect psychologique que, dans ces sciences moins que dans toutes les autres, ilest permis ,de négliger. — Psychologiquement, les jugements, ainsi que nous l'avons établi, précèdent les concepts, carils les posent ; logiquement, au contraire, les concepts précèdent les jugements. — Considérons maintenant le groupe des trois principes formels de l’entendement. Au point de vue logique, le principe d'identité vient le premier, puis celui de contradiction, enfin celui du tiers exclu. Au pointde vue psychologique, au contraire, c’est ce dernier qui est le premier ; en effet, ce principe est celui qui contient l’idée de nécessité, car sa formule est : &« m est nécessairement À ou non — À »: mais l’idée de la nécessité ne peut naître en nous que dans un cas où nous constatons qu'il ÿ a opposition absolue entre les deux parties d’une alternative ; à son tour, la
remarque de la nécessité, pour mn, d'être À ou non — À, est la cause d’une autre remarque, à savoir que À n'est pas non — À, et que nécessairement À n’est pas non — À. Le principe de contradiction et sa nécessité se découvrent immédiatement, en fait, dans le principe du tiers exclu ; et c'est parce que À n'est pas non — À, que À est, et est nécessairement À, formule du principe d'identité. — D'ailleurs, ces idées d’être, de non-être, d’alternative et de nécessité sont en somme hétérogènes entre elles au point de vue psychologique, tandis que, logiquement, les deux premières tout au moins sont homogènes, en ce sens tout au moins que la logique les envisage comme formant un couple indissoluble. Et puis, ainsi que nous l'avons implicitement établi en assimilant l'être et l'absolu, l’idée de nécessité qui, à un point de vue, est en soi, c'est-à-dire logiquement, une forme de cette dernière, cette idée, par suite, est indissolublement liée à la première ; au contraire, le psychologue conçoit très bien que la pensée de l'être ne soit pas accompagnée de la pensée de la nécessité, sauf à s'apercevoir bientôt de ce que la pensée contient alors d'illogique, et à la déprécier pour cette raison, comme nous l'avons fait si souvent dans ce livre : il peut aussi penser que À est À etque À n’est pas non — À, sans penser que ces propositions sont nécessaires: ou même que À est À sans penser que À n'est pas non — A; ou encore penser que À n'est pas non — À sans penser qu'il est A. Psychologiquement, tous les oublis sont possibles ; on peut toujours avoir des idées incomplètes que le fait d’être telles rend absurdes : et c’est pourquoi la pensée doit se juger elle-même absurde et déclarer que si elle était, elle qui pourrait être absurde, c'est que l'absurde serait en soi
1. Cette formule, qui est la formule courante et qui doit être interprétée, peut être employée ici sans inconvénient,
possible ; d’où cette conclusion logique : ma pensée n'est point. — Il vaut la peine d'ajouter que, même si elle se sépare, pour se purifier, de la psychologie, la logique que la pensée construit n’en est pas plus satisfaisante pour cela. Car, si d'un côté elle pose en principe l'homogénéité des éléments qu'elle étudie, il lui faut reconnaître, d’un autre côté, que ces éléments sont, pris en eux-mêmes, tout à fait hétérogènes : c'est ainsi qu'aucun effort logique ne saurait faire sorür l'idée du non-être de l'idée de l'être, pas plus que le principe de contradiction du principe d'identité, malgré ce que ces idées d’une part et ces principes d'autre part peuvent renfermer de commun: de toute pensée à celle qui lui est le plus intimement liée, l'esprit procède par sauts, d’un mouvement discontinu ; nos pensées se Juxtaposent, mais comme autant d'éléments discontinus ; et la logique, qui a pour fonction de relier, est elle-même formée d'éléments qui ne se relient pas complètement les uns aux autres : à tout degré, bien que plus ou moins, la pensée humaine procède par bonds : il lui arrive de refaire les mêmes, mais jamais sa marche n’est continue. ‘
Quant à la morale, il est certain que, psychologiquement, la première des idées de son ressort est celle du devoir. C’est le devoir qui nous révèle le droit de l'idéal à être réalisé, et ce qui a un tel droit, nous l’appelons le bien. Pourtant, M. Egger ‘ a raison contre Kant, lorsqu'abordant la morale en logicien, 1l part de l'idée du bien, que l'approbation de l'esprit institue comme tel, pour passer ensuite à l’idée du droit, ou titre que le bien en général possède à être réalisé, et de là à l'idée du devoir, c’està-dire à l’idée du droit du bien sur notre activité hibre. — La morale, en second lieu, suppose elle aussi, à plusieurs