Cours inédit de morale
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points de vue, les autres sciences, bien que cependant celles-ci semblent de nature à lui donner autant de démentis que d’appuis. La morale, pour être vraiment et tout à fait pratique, supposerait la connaissance de toutes les lois sociologiques, psychologiques, biologiques, physiques, et même mathématiques, les lois physiques supposant la connaissance de ces dernières. Car je ne saurai bien ce que je puis, ce qui est utile aux autres et à moi, que si je connais la nature de tout ce que contient cet univers. D'autre part, pour être théoriquement satisfaisante, la morale doit être rattachée à l’Absolu, fondée et couronnée par des affirmations métaphysiques. Mais, sans insister sur l'insuffisance des données les plus certaines des sciences dites cosmologiques, la psychologie ne donnet-elle pas, sur l'existence de la liberté, par exemple, de simples probabilités, lesquelles sont contrebalancées par des probabilités contraires et très fortes. Et que dire de la métaphysique telle qu'on la fait, avec l'observation des phénomènes pour base ? Les cause-finaliers, qui prouvent Dieu par le bel ordre de la nature, sont les premiers à chercher la preuve d’une autre vie dans le désordre qui règne au sommet de la hiérarchie des êtres créés. Mais pourquoi en dirions-nous davantage? Tout ce qui détruit la psychologie, les autres sciences, la métaphysique enfin, atteint la morale, cette partie de la psychologie où rentrent, pour s y abimer, science positive et métaphysique.
Nous n’examinerons pas les autres parties de la psychologie, n1 les autres sciences : nous avons assez prouvé contre toutes. Mais, avant de conclure, il nous reste à présenter, au sujet de la métaphysique, quelques considéraüons de la plus haute importance. — Dans cette science, comme d’ailleurs dans les autres, on peut distinguer plusieurs tendances incompatibles, incompatibles non seulement dans leurs principes comme c’est le cas en mathé-
matiques, mais encore dans tout le développement de leurs principes comme c’est le cas des différentes sciences de faits envisagées chacune soit par rapport aux autres, soit aux différents points de vue auxquels on peut se placer pour les construire. — Penser, en effet, c’est avoir conscience, et c’est aussi appliquer des principes à des faits : avoir conscience, penser des faits, penser des principes, tout cela est aussi primitif, aussi nécessaire, s’il est vrai que la pensée existe. IL est donc tout aussi naturel et normal de vouloir rendre compte de tout par des principes, c'est-à-dire d’être dogmatique au sens restreint de ce terme, de vouloir tout expliquer par les faits, c’est-à-dire de professer ce positivisme au fond si rationaliste qui mérite, chez À. Comte et tous ses disciples, le nom de métaphysique, de vouloir, enfin, tout rapporter à l’activité du «je pense », c'est-à-dire d'adhérer au criticisme lequel, on l'a remarqué depuis longtemps, est aussi une métaphysique. — Ivre du désir de l'unité, l'esprit ne peut pas ne pas vouloir réduire, à l’une quelconque des trois choses essentielles qu'il trouve en lui, conscience comme pure conscience du « je pense », faits et principes, les deux autres. [vre de l’être, inclhinât-1l au phénoménisme, il finira par se reposer dans la foi à un absolu : qui est proprement dogmatique ira vers Leibnitz ; qui est plutôt positiviste deviendra un empiriste dogmatique, au rebours des Scolastiques qui, dans leur fureur dogmatique, aboutissaient à un dogmatisme empirique ‘ ; qui est plutôt criticiste 1ra vers Fichte, Schelling, Hégel ou leurs continuateurs. — Et ce n’est pas tout; la science préférée de chaque métaphysicien le poussera vers une forme spéciale de la métaphysique, celle vers laquelle il est à son insu porté; par exemple :
1. Voir notre opuscule intitulé : De facultate verum assequendi secundum Balmesium.
qui est plutôt psychologue ira vers le spiritualisme concret ; qui est plutôt biologiste deviendra hylozoïste ; qui est plutôt physicien versera dans le matérialisme. De même que l'esprit scientifique aboutit à des conceptions scientifiques également nécessaires bien qu'incompatibles, l'esprit métaphysique, et cela avec la complicité même du premier, tend à produire la même anarchie d’affirmations ; comme la science dans son domaine, la métaphysique dans le sien veut que toutes les formes de la pensée auxquelles elle sert de dénomination générale, se développent sans entrave, afin que chacune puisse avoir, dans chacune des autres, une plus belle proie : ainsi le criticisme est-il favorable à tous les dogmatismes, afin d’avoir la faculté d’expliquer plus complètement la tendance congénitale de l'esprit humain à l'illusion dogmatique. — Enfin, la plus dogmatique des métaphysiques et la plus exclusive, celle qui nierait la science, doit vouloir elle-même que celle-e1 soit, afin de la démontrer illusoire, et jusqu’au spiritualisme le plus abstrait est un objet digne de l'attention du savant qui s'inutule psychologue ou de tout autre nom. On pourrait poursuivre indéfiniment dans cet ordre de considérations, mais une formule les résume toutes : l'esprit veut avec autant de force le développement de toutes les tendances intellectuelles les plus contradictoires.
Ainsi donc, il est bien étabh que le monde «livré aux disputes des hommes » est le monde du savoir contradictoire. La science ne réalise point son idéal ; elle se morcelle avec une absolue nécessité en parties ou en points de vue qui, plus ou moins, mais en tous cas nécessairement, s’entre-détruisent, s'appellent pour s'entre-détruire et se détruisent eux-mêmes. — Cette troisième étude confirme les deux premières, dont le résultat était que l'idée scienüfique du phénomène, base de la science, et que l’activité
de l'esprit auteur de la science, sont également dépréciées par une critique exhaustive. Cette critique conclut, au nom de la logique, à un parfait nihilisme où jusqu'à la véritable métaphysique elle-même, en un sens, s'évanouit dans le non-être avec son objet, avec la science et son objet. — Il reste à voir si, en un sens tout au moins, la science peut être défendue, et si l’objet de la métaphysique, une fois dégagé de tout rapport avec la conscience empirique, peut être affirmé et donner lieu à une théorie absolument vraie, d’une vérité en soi qu'il faut reconnaître tout en nous reconnaissant obligés de soutenir que nous ne Ja pensons point en fat. Ce qui précède contient au moins l’ébauche de ce qui va suivre.
IV. — À QUELLES CONDITIONS EST POSSIBLE UNE SCIENCE NORMALE DU NON-ÊTRE
Si l'esprit consent à s'élever jusqu'à une logique supérieure à la logique vulgaire, et à faire, de tout ce que renferme la conscience empirique, y compris les sciences et les métaphysiques qu'elle édifie, une critique exhaustive où tout soit jugé d’après cette & pensée en soi » que cette même conscience doit reconnaitre comme la norme de toute vérité, l'esprit est amené à nier toute science positive et, sinon l'être ou objet métaphysique, du moins le fait que cet objet et la science de cet objet seraient pensés par lui. Mais en quoi consiste essentiellement cette critique ? Estelle encore de la science, ou bien est-elle déjà de la métaphysique, ou bien enfin est-elle, en un sens au moins, quelque chose de tout à fait étranger à l'une et à l’autre ? La question est délicate, mais il est possible de la résoudre au mieux des intérêts de la science elle-même, ce qui est peut-être assez inattendu, aussi bien que des intérêts de
toutes les formes de la métaphysique, et de la véritable mé-
taphysique.
La science semble aspirer, croit-on, à se compléter par une critique qui la justifie ; 1l n’en est rien cependant, en ce sens du moins qu'aucune science n'existe en fait qu'à condition de ne pas examiner ses propres principes ; l'expérience a fait voir la vanité de toute préface critique à la science : celle-ci n’a jamais fait de si grands progrès que depuis qu'elle s’est appliquée à éliminer de son sein les considérations transcendantes de toute sorte et surtout les éléments proprement métaphysiques dont elle était encombrée jadis. Admettre ce qui est strictement nécessaire pour aller de l'avant en restant d'accord avec lui-même et avec les faits de plus en plus, voilà la seule préoccupation du savant lorsqu'il établit ses principes ; mais il y a plus: nous l'avons montré, la critique normale de la science est hostile à la science. Enfin, une eritique de la science devrait être un savoir comme les autres, avoir son rang parnu les autres: singulier savoir, qui serait la ruine des autres et qui, s'il était vraiment un savoir, exigerait à son tour une critique nouvelle, celle-c1 une autre, et ainsi de suite à l'infini. Done, la critique de la science, appelée à certans points de vue par la science, est cependant et en définitive repoussée par elle : on s'aperçoit, par un nouvel effort de réflexion, que la science ne peut qu'être indifférente à la critique qu'il est possible d'en faire.
Pareillement, la métaphysique véritable ne contient point en réalité cette même critique, bien que la première suppose la seconde faite. La vraie métaphysique, en effet, nie absolument la réalité du phénomène ou non-être, et par suite la critique, qui est encore un fait de la conscience empirique : elle la nie parce que cette critique, en
tant que phénomène, c’est du non-être, de l'absurde, de limpensable.
S1 donc la métaphysique est exclusive de la science, ce n'est pas qu’elle le soit en elle-même ; la logique, comme nous l'avons dit, ne peut avoir affaire à l'idée du phénomène; elle ne l’atteint qu'indirectement, à travers l’idée du non-être, dont l'idée de phénomène est la traduction pour et par la conscience empirique. Ne pouvant contenir la critique de la science, la métaphysique ne nie pas la science, elle l'ignore. De même, la science, rejetant de son sein sa propre critique, n'esl point en un sens atteinte par elle.
Et la science ignore et par conséquent laisse exister la métaphysique comme celle-ci l’ignore et la laisse exister, parce qu'il y a entre la science et la métaphysique fondée sur la critique de la science, un intermédiaire, à savoir cette critique que la science exclut de son domaine, comme la métaphysique, à la fois fondée sur la critique et en un sens détruite par elle, l’exclut de son domaine propre.
S'il n’en était pas ainsi, rien absolument ne resterait debout, puisque la science renferme de quoi détruire la métaphysique et celle-ci de quoi détruire la science. La science, en effet, a pour point de départ l'affirmation du phénomène et du phénomène mental tout d'abord, c’està-dire qu’elle commence par substituer une autre idée à celle de la réalité métaphysique, par absorber l’idée de l'être dans l’idée du phénomène qui rend la première superflue et inintelligible. Et la métaphysique, posant l'être comme non phénoménal, nie implicitement tout phénomène, le déclare inutile et absurde.
Ainsi, la vraie métaphysique est et doit être souverainement indépendante de tout autre savoir et invérsement. Devant la pensée en soi, source de toute affirmation et de toute négation légitimes, la science a le droit de subsister
avec tous les 1llogismes qu'elle peut contenir, parce que la vraie métaphysique ignore la critique qui renverse la science ; et la science n’a pas le droit de nier cette métaphysique dont pourtant, en définitive, la science ne veut pas, car la science ignore cette métaphysique qui suppose une critique regardée par la science comme non avenue. Devant la pensée en soi, une science, il est vrai, est légitime, une seule, à savoir une certaine métaphysique, mais à condition qu'on entende par là que l’objet de ce savoir existe, que ce qu'on en dit est vrai, sans que pourtant il soit vrai qu'on pense cette réalité et ce qu'on en affirme : la vraie métaphysique satisfait aux exigences de la critique, en tant du moins que celle-ci renverse la science et nie radicalement tout le phénoménal. — Mais il ne faut pas oublier que la légitimité de la science n’est encore établie jusqu'ici que d'une façon négative, en tant qu'elle n'est pas niée par la métaphysique elle-même. Dès maintenant, cependant, nous pouvons faire cette remarque : la critique qui nie la science est, comme elle, une spéculation participant ainsi que toute autre du néant ; elle ne nie donc point la science comme ferait, si elle s'occupait de celle-ci, la véritable métaphysique, la science de l'être réel, illusoire sans doute comme science, mais réelle en son objet, d'autant plus réelle en son objet qu'elle est niée comme fait inhérent à un sujet empirique.
Mais n'est-il pas possible de reconnaître à la science mieux qu'une légitimité négative devant la critique et devant la métaphysique ? Nous le pensons. Une fois oubliée l'irréalité, devant la critique, de la conscience empirique et du phénomène par elle posé, une fois oubliée la négation implicite de la science par la véritable métaphysique, il est logique d'aller jusqu’au bout, d’achever la science dont la base est posée. Sans doute, ce qu'on dira du monde
LA SCIENCE DE L IRRÉEL 201 phénoménal sera toujours, au fond, contradictoire et absurde. Et il ne faut point s’en étonner, puisque dans son ensemble ce monde est tel. Ce qui devrait scandaliser l’esprit, c’est que l'on pût construire, si on le pouvait, une science absolument cohérente d’un monde absurde. Mais si on a une fois admis que l'absurde peut être, on peut en faire la théorie. — Au reste, cette théorie a jusqu'à un critère qui est, mais qui est uniquement le succès de la recherche scientifique. Certes, de moins en moins le succès manque aux efforts des savants. Ce n’est pas qu'ils croient possible d'arriver à la vérité en soi : seule, la métaphysique, disons mieux, une seule métaphysique a le droit de prétendre à la vérité en soi; mais ailleurs qu'en mélaphysique il est permis de parler de vérité absolue si l’on entend, par là, la vérité de toutes la plus relative, celle qui satisfait pleinement l'esprit et ne le laisse point sollicité par des affirmations qui s’excluent. En un sens, la vérité en soi, objet de la seule véritable métaphysique, la vérité en soi, qui mérite, a fortiori, de porter le titre d'absolue, n'est qu'un cas particuher et privilégié de la vérité relative. Et en mathématiques aussi, 1l y a de la vérité absolue, car, une fois qu'on y a pris son parti des contradictions que l’on rencontre au seuil de ces sciences, on peut aller de l'avant dans toutes les directions, traduire, par exemple toute géométrie en toute autre géométrie: dans leur ensemble, ces sciences satisfont donc l'esprit tout entier en tant qu'il s'applique à l'étude de la quantité, et 1c1 tous les savoirs sont égaux". Il n’en est pas de même dans les sciences de faits ; dans ces sciences, 1l n’y a plus, cette fois,
1. Sans doute, l’induclion, dont nous avons constaté l'insuffisance, a un rôle considérable dans la spéculation mathématique, mais entre l'induction mathématique et l'induction dans les autres sciences dites positives, il y a celte différence, qu'ici il y a des raisons proprement expérimentales de s’en défier, et là non ; le doute, au sujet de l'induction métaphysique, reste tout théorique.
rien d’absolu, car, ainsi quenous l’avons montré, iln”ÿ a pas de conciliation possible, sinon celle que nous indiquerons bientôt et qui ne s'accorde qu'avec notre doctrine, entre les différentes sciences de faits, et entre les diverses façons dont chacune peut être conçue et construite”; ces sciences ou formes de sciences sont donc inégales en valeur : leur valeur est proportionnelle à la quantité d'accord qu'elles introduisent dans un ordre déterminé d'idées : plus l’une quelconque tend à être relative à toutes les tendances de l'esprit dans un ordre déterminé d'idées, plus elle a de valeur ; mais il ne paraît pas que la conception d'une science absolue, au sens où nous avons défini ces termes, doive jamais être autre chose qu'un idéal inaccessible pour les sciences dites de faits, puisqu'on ne voit point le moyen de les unifier comme les mathématiques. Cependant, l’inégalité de valeur des différents savoirs n'autorise pas, ici, à déprécier ceux qui sont inférieurs aux autres, car tout savoir qui € réussit » quelque peu, possède en petit la qualité qui fait qu'on estime ceux qui réussissent en grand, le succès d’une théorie n'étant jamais, d’ailleurs, que provisoire, élant toujours sujet à une révision soit expérimentale, soit rationnelle, soit à la fois expérimentale et rationnelle. Et puis, d’une manière générale, il ne saurait y avoir désormais d'autre définition de la vérité que celle-ci, étant données les transformations qui se sont accomplies dans l'esprit humain : la vérité est partout où les idées s’harmonisent. — C'est ainsi que nous retrouvons par un détour, et appuyés sur les progrès même de l'intelligence
1. V. sur ce point: op. cit., et nos articles des Annales de Philosophie chrétienne, n°s de décembre 1897, décembre 1898, octobre 1900 ; de la Revue de métaphysique et de morale, mars 1900 ; et notre Mémoire présenté au Congrès international de l'Enseignement supérieur de 1900 sur le main-
tien de la Philosophie dans les programmes de l’enseignement secondaire.
humaine, la définition que nous donnions au début de ce livre : si la vérité est la pensée normale, nécessaire, cette pensée n'est-elle pas celle qui peut durer, celle qui réussit, celle qui ne rencontre ni dans les perceptions, ni dans d'autres pensées, rien qui la renverse? — On voit aisément, surtout si l’on songe aux relations, indiquées plus haut, entre les sciences et les métaphysiques, que l’on pourrait redire mot pour mot de celles-ci ce qui vient d’être dit de celles-là.
Au point de vue pratique, qu'il s'agisse de la pratique intellectuelle ou raisonnement en tant que pur fait de raisonner, ou qu'il s'agisse de la pratique au sens ordinaire de ce mot, le succès, dans la mesure où il existe, justifie tout savoir. Au point de vue théorique, il n’y a pas non plus d'autre définition générale tle la vérité que celle formulée plus haut; le succès d’un savoir, et, ce quirevient au même, la possibilité, dont nous parlions plus haut, de suivre les règles de la logique dans le développement des principes, quels qu'ils soient, de tout savoir, ce succès suffit aussi à jusüfier, devant la pensée en soi, la sc'ence considérée comme spéculation. — Faut-il, en faveur de notre définiüon de la vérité, appeler en témoignage des philosophes ? Nous pouvons citer les noms de Leibnitz et de Kant ; le premier juxtaposa une science symbolique, le calcul infinitésimal qu'il créa, à une science réelle, spécifiquement différente de celle-ci, à savoir le calcul infinitésimal tel qu'il existe dans l’entendement divin, et auquel ne peut s'élever l'esprit de l’homme; il juxtaposa, à la monadologie qui est la vérité métaphysique absolue selon lui, la vérité scientifique, et à celle-ci la connaissance sensible qu'ilne condamna pas plus que l'autre : 1l admit des degrés dans la vérité, des vérités hétérogènes, ce que jamais n’auraient admis les Scolastiques, qui entendaient entasser vérités absolues sur vérités absolues. Kant, lui, juxtapose,
à la vérité absolue atteinte par la raison pratique, la vérité illusoire de la métaphysique naturelle à la raison pure, et la vérité scientifique relativement absolue de l’entendement appliqué à l'étude des phénomènes. Ces exemples peuvent suflire.
Quele succès convient bien, comme critère, à la science d'un monde qui n’est point, à une science qui repose sur la contradiction et vit de l’étrange pouvoir, de l'étrange devoir de se développer en des sens contradictoires, d’accorder tant bien que mal des contradictions, et cela par le moyen de principes pour le moins hétérogènes, plutôt subis que compris, non intelligibles tout au moins quand ils ne semblent pas contradictoires soit entre eux, soit en eux-mêmes !
Ce n’est pas la simple non intelligibilité des principes du savoir que l’on peut reprocher aux savoirs condamnés par la critique : en effet, si le réel est essentiellement divers, si nulle science, même la véritable, ne peut être analytique, savoir vraiment est plutôt contempler que comprendre, et l’intelligibihité absolue que rêvent les logrciens est un mythe. Jusqu'en Dieu lui-même, la connaissance doit être synthétique, et si l'on dit qu'il comprend tout, c’est pour avoir voulu les vérités éternelles ; 1l les connaît seulement, les premières vérités, par l'acte de les poser, ou bien 1l ne les comprend pas plus que, selon saint Thomas, 1l ne comprend « la matière première », et dès lors 1l n'est pas l'intelligence souveraine, il n’est pas. Mas, on le verra plus loin, cette conséquence est inacceptable : il faut donc rejeter le principe qui l’entraine.
A quelle condition la pensée en soi, la norme de toute pensée peut-elle donc autoriser positivement, comme elle fait, la science à exister? — Pour répondre à cette quesüon, formulons d’abord, en nous résumant, les conditions auxquelles est possible la science en fait. Elle doit, avons-
LA SCIENCE DE L'IRRÉEL 205 nous dit, 1° oublier la possibilité d'être critiquée ; 2° aflirmer la réalité de la conscience empirique et du phénomène en général; 3° oublier qu'il existe des métaphysiques et surtout une certaine métaphysique ; 4°, car son critère est aussi en un sens une condition, elle doit réussir.
La pensée en soi, qui approuve la critique et une certaine métaphysique, puisqu'elle les engendre, ne saurait approuver dans la science que son succès, ainsi qu'il a été démontré; et si elle l’approuve pour son succès, peu lui importe dès lors que la science se moque de toute critique, de toute métaphysique : elle ne peut plus lui demander que de poser son objet de façon à ne pas le nier absolument en même lemps, si du moins cela est possible. On entrevoit déjà, par celte remarque même, à quelle condition dernière est suspendue l'approbation positive de la pensée en soi à la science, à la science qui la dédaigne et la doit dédaigner, mais que le philosophe a le devoir de considérer au point de vue de la pensée en soi. La voici : il faut que l'objet de la science soit absolument nié, qu'il soit conçu, par un nouvel effort d’abstraclion, dirons-nous comme quelque chose de purement idéal? nous l’osons à peine, car ce mot prête encore à équivoque; mais nous n'en trouvons pas d'autre. Il faut, dirons-nous, qu'il soit conçu à peu près comme nous avons voulu que l’on conçüt cette abstraction suprême : € la pensée en soi », point de départ tout dialectique de la doctrine exposée dans ce livre. Mais, ici, quelque développement est nécessaire, d'autant plus qu'un double préjugé, fort d'une longue tradition, est contraire à notre thèse.
On veut, pour que la science soit bien défendue, qu'il soit possible de construire une science tout à fait une, qui serait, tout d'abord, la science d’un objet, d’un monde réel unique et cohérent. Réalité du monde, d’un monde
numériquement un et dont les lois sont unes, c’est-à-dire uniques pour chaque cas et cohérentes entre elles, voilà les conditions auxquelles la science est possible, dit-on, et l'on cite une fois de plus l’axiome: € Ens et unum convertuntur ». — Pourquoi donc veut-on qu'ilen soit ainsi ? Je vois bien que la science est unification, mais Je Vois aussi que l'unité foncière de la réalité préoccupe peu les savants : le vrai esprit scientifique est dans la soumission aux faits, dans l'attente de l'impossible en matière de faits, si l’on ose ainsi s'exprimer, dans l'acceptation finale de la diversité irréductible des lois du monde, si le raisonnement et l'expérience aboutissent un jour à cette affirmation. Y aurait-il juste autant d'objets, de genres d'objets, juste autant d'unité qu'il en faut pour que l'esprit soit satisfait ? La nature aurait-elle songé au désir que nous devions avoir de la résumer et même de l’unifier parfaitement ? — Mais entrons dans le vif du débat. On veut que l'être soit un. Mais qu'on prouve d'abord que le monde apparent est réel. Le réel, c’est le divers : sil’axiome allégué est vrai, il ne l’est donc pas sans réserves. Il faut que tout élément du réel soit un, mais rien de plus. Si l’on déclare irréel le monde phénoménal ainsi qu'il le faut, on s’est enlevé jusqu'au dernier prétexte à fonder l'unité et l’unicité du monde sur cet axiome. — On insiste cependant : « Si vous faites le monde irréel, ne parlez plus de science ! » A cette question, nous avons déjà répondu : il n’y a point de science d'un irréel réel, mais 1l y a une science d’un irréel abstrait, analogue à ce qu'est la pensée en soi, analogue, aoutons-le, à ce que l’on entend quand on parle de « l’esprit », de « la science », en pensänt seulement au sens de ces mots et sans avoir égard aux esprits qui sont des êtres, à la science qui est dans les livres ou dans les paroles des savants. Nous avons abouti logiquement à l’idée de l’irréalité du monde, à l’idée de sa non objectivité ; tout aussi
logiquement, nous sommes arrivés à l’idée d’une science normale de cet irréel ; logiquement, ensuite, nous avons relâché le lien qui unit.sans réserves, dans les préjugés courants, l’idée d'unité à l’idée de réalité, et conclu que l'irréel, n'étant point, pouvait n'avoir pas du tout d'unité ; enfin, nous avons constaté que l’irréalité absolue était encore une entité, s’il est permis de parler ainsi, que l’on peut concevoir, puisqu'on conçoit l'idée d’une pensée en soi, et que le sens commun s'entend lui-même lorsqu'il parle d’entités pareilles : rien ne s'oppose donc à ce que nous préconisions une science, et normale, de l’irréel ; tout, au contraire, nous y invite. La pensée en soi, notre point de départ, justifie la science, une science conforme à la définition moderne de la vérité, comme elle justifie, autrement, la critique et une certaine métaphysique. Nions la réalité de ce monde ; cessant d’être un objet, il n’est plus un objet unique, rien en lui n’est plus unique; il n’y a plus de genres, car les différentes perceptions ou même les souvenirs successifs d’un même objet seraient tout aussi bien des genres que ce qu'on nomme ainsi d’ordinaire ; 1l n’y a plus que des gestes de l'esprit, autant de gestes de l'esprit phénoménal, qui n’est lui-même que le geste de se penser, qu'il y a de perceptions, de souvenirs, de théories soit scientifiques, soit même métaphysiques arrivant à durer, c’est-à-dire à présenter quelque cohérence, cette cohérence fût-elle aussi précaire que possible. Plus d’erreur, toute pensée est vraiment vérité, bien que plus ou moins: l'irréahité du monde a sauvé la science. Que si l’on veut encore parler d'objet, on le peut, à condiion d'identifier le connaître et le connu : l’erreur est donc bien supprimée, car l'antique définition de la vérité : « Adæquatio rei et intellectus » n’a plus de sens, ou du moins n’a plus son sens traditionnel toutentier. La critique ne peut plus rien contre une science qui ne postule plus
la réalité du phénomène. Il suffit de dégager la science de quelques préjugés vulgaires pour la rendre inattaquable, et finalement on s'aperçoit que, s’il est possible de faire la critique de la science, c’est qu'on la prend comme en fait elle se présente. Qu'on change de point de vue et le dogmatisme scientifique triomphe ; mais ce triomphe suppose la critique faite: et ce dogmatisme scientifique ainsi que celui de toutes les métaphysiques moins une, y compris celles qui ne veulent point être des métaphysiques, sont, en même temps que forcés de s’annihiler en quelque sorte devant la majesté d’une seule métaphysique seule science du réel, autorisés à poursuivre leur voie avec une liberté comme infinie.
Des idées peuvent être dites contradictoires, mais non des faits; car si deux idées peuvent être relatives à une même chose, qui ne saurait être ceci et cela à la fois sous le même point de vue, des faits sont choses concevables par elles-mêmes, n'ayant besoin d'être rapportés à rien : ils peuvent donc être contradictoires dans leur idée sans l'être en réalité ; donc, une fois réduites à des faits, toutes nos idées peuvent, sans contradiction, être contradictoires : nos théories ont le droit d'être la négation les unes des autres comme le blanc et le noir, le doux et l'amer, etc., ont le droit d'exister ensemble: l'objet réel et un étant exorcisé, ce sont nos idées qui deviennent, toutes tant qu'elles sont, les objets: ces objets ne sont plus que des faits et ont le droit de présenter une diversité égale à celle dont les genres d'objets auxquels croit le sens commun offrent le spectacle. Il y a, dès lors, autant d'univers qu'il y a de pensées de l'univers et sur l’univers, et ces univers et ces pensées ne font qu'un, chaque fois que la pensée pense tout ou partie de l'univers auquel croit le vulgaire. Telle est la doctrine qui seule est conforme à la doctrine moderne de la vérité, qui seule est
conforme à la logique. Tout geste de l'esprit qui est possible, est légitime dès lors: ‘pour être digne d’être appelé vérité, il n’a qu'à satisfaire la pensée: si, lorsqu'il s’agit de la métaphysique véritable au sens où ces mots désignent la science de l’objet en soi, la définition de la vérité est encore : € adæquatio rei et intellectus », partout ailleurs elle est : « adæquatio intellectus et intellectus », et le degré de cette adéquation est la mesure de la vérité d’un savoir : plus n’est besoin, ici, de comparer le pensé à un objet extérieur à lui. Tous les savoirs, à part un seul, doivent, dans cette conception spéciale, être considérés, non pas même comme des variations exécutées sur un même thème, mais comme des airs différents n'ayant entre eux aucun rapport réel.
Que l'esprit fasse donc sans regret ce qu’un invincible instinct le porte à faire : les savants discutent et opposent théories à théories: qu'ils cessent leur discorde, et que chacun poursuive en paix son œuvre, achève le geste intellectuel qui le tente! Toutes les virtualités de la pensée ont le droit de passer à l'acte, à part celles qui ne peuvent point passer à l'acte. Scyons des exemplaires complets d'humanité intellectuelle : ne répudions aucune science, aucune métaphysique: développons tous les points de vue, séparons-les, mêlons-les, exprimons toute théorie qui peut se tenir debout : puisque l'esprit, c’est sa pensée, nous serons plus si notre spéculation est plus riche. Reprocher à l'esprit la richesse de ses points de vue, ce serait lui reprocher d'exister, vouloir qu'il se suicidât partiellement. |
La science sent qu'elle n’est qu'un fait; c’est pourquoi elle ne veut pas de la critique: elle ne veut même pas que celle-ci cherche à la justifier. Que la science fasse son office sans se préoccuper de cette critique et de la métaphysique, qu'elle se contente de réussir, qu elle continue
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à être cette négation inconsciente de tout objet qu'elle est au fond. Le philosophe l’approuve toute entière ; il en fait une critique victorieuse de toute critique négative et la dresse, en face de la véritable métaphysique, avec toutes les métaphysiques traditionnelles, dès le moment où il a reconnu sa vraie nature, dès qu'il l’a aperçue comme une entité d'ordre purement idéal au sens le plus abstrait de ce mot, et qu'il a constaté l’absolue identité, dans cette entité, de l'esprit, de son savoir et de l’objet de ce savoir. — Après tout, proposer cela, est-ce plus étrange que d’imiter Hégel, lequel fit un monde réel avec une idée qui n'était point, et pour se réaliser commençait par devenir une entité dont la moitié était le non-être ?