‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 4 sur 32 · LECLÈRE. I · texte numérisé non relu

LECLÈRE. I

leur devenir, ou bien s’absorber elle-même dans un principe qui n'est encore ni sujet ni objet, ou enfin s’idenufier avec la réalité totale, dont les divers moments ne sont point alors conçus comme constituant une véritable succession ; mais tout philosophe, qu'il se nomme Descartes, Kant, Fichte, Schelling ou Hegel, objective le monde qu'il construit et la pensée qui est le principe de la connaissance de ce monde: peu importe si les quatre derniers de ces philosophes rejettent ou altèrent l'antique idée de la chose en soi, réduisent le réel à la pensée ou la pensée au réel, ou même l’un et l’autre à un principe supérieur; peu importe si Kant rapporte l'objectivation à la spontanéité: de sujets individuels”, et si ses successeurs la rapportent à une pensée supérieure aux consciences individuelles : tous affirment un univers, le rôle souverain de la pensée dans cet univers, l'existence et la valeur de leur pensée individuelle. Et ils affirment tout cela sur la foi de leur pensée, non pas sans doute en tant qu'elle est leur pensée, mais en tant qu'elle est la pensée. De son côté, le sceptique est sceptique dans la mesure où son esprit, qui lui paraît forcément, à lui aussi, la mesure de ce qui est et de ce qui n’est pas, se refuse à poser d'une façon ferme des vérités. Quant au phénoméniste, qui prétend être avant tout psychologue, il fait des phénomènes mentaux dans leur ensemble, en y comprenant ceux même qui consistent à poser les lois qui les régissent tous, quelque chose d'objectif; il les réalise et leur attribue les lois qu'il a découvertes; bref, il abstrait ces phénomènes et ces lois du fait de les penser, pareil à ce métaphysicien qu'il dédaigne et qui traite le sujet comme un objet. L'objet n’est done, à vrai dire, nié par personne; celui-là même qui mierait qu'il existât

1. Pour Kant, l'objectif, c’est l'universel; mais l’universalité, l’objectivité sont posées par la spontanéité des entendements individuels.

quoi que ce soit, affirmerait encore quelque chose de l'objet, à savoir qu'il est nul, ce qui d’ailleurs serait absurde ; pour le philosophe comme pour celui qui n’est point philosophe, penser, c’est toujours objectiver et l'objet est, premièrement, ce que le sujet pose comme objet. Mais le danger est grand d’objectiver sans mesure et sans discernement : pour l’éviter, il suffit d'entendre, par & sujet », non pas un objet spécial faisant en quelque sorte fonction de sujet, mais la forme pure de toute pensée, celle dont parlait Kant lorsqu'il établissait sa doctrine de l’€ aperception du je pense » et critiquait en conséquence le « paralogisme de la personnalité ». La première définition qu'il faille donner du réel, celle qu'il convient de formuler au seuil de la métaphysique, c’est donc cellec1 : le réel ou l'objet, c’est le vrai ; et le vrai est ce qui satisfait la pensée envisagée non comme une substance, mais comme une pure forme dont on doit oublier qu'elle se traduit dans la conscience et pour la conscience par un « Je pense » tout phénoménal, pareil aux autres phénomènes mentaux qu'étudie le psychologue. L'esprit a-t-1l cependant une existence réelle et même substantelle parmi d'autres choses réelles et substantielles ? Où nous mènera la considération de la pensée comme forme pure ? Il serait prématuré de chercher une réponse à ’ces questions : le plus sûr moyen d'arriver à une science solide du réel, c’est sans nul doute de prendre pour point de départ des définitions aussi peu réalistes que possible du réel et du vrai, des définitions telles qu'elles puissent satisfaire les adversaires les plus acharnés de la métaphysique.

Nous entendons par « conscience empirique »' ou

1. Fichte, dès le début de la Doctrine de la Science, emploie cette expression dans le sens où elle est prise ici.

l ESSAI SUR LE DROIT D'AFFIRMER

« pensée concrète », la conscience psychologique et tout son contenu : sensations, idées, sentiments, vohtions, bref les faits dont la conscience, qui croit se saisir ellemême, a, si elle existe, l'expérience. L'épithète € empirique » est d'autant mieux justifiée qu'il sera parlé, dans le cours de ce travail, d’une autre conscience n'ayant rien de commun avec celle-ci : la conscience que l'être en so, dont toute l'essence est de penser, a de lui-même. La «forme pure de toute pensée », au point de vue de laquelle nous nous placerons pour juger de ce qui est et de ce qui n’est pas, est distincte de la seconde de ces consciences comme de la première: cette expression désigne l'ensemble des-lois de la pensée, la somme des règles du vrai considérées en elles-mêmes, dans leur existence logique, indépendamment de tout rapport avec quelque esprit pensant que ce sort.

Le réel une fois défini par le vrai, il faut définir celuici. Le vrai, c'est ce que l'on croit, ou plutôt, puisqu'il s'agit ici du réel nettement distingué de la pensée qui le pose, c'est l’affirmé ; tel est du moins la première définion qu'il faut en donner’. Et en effet, le réel, pour nous, n'étant le réel que pour nous, le vrai ne saurait être que ce que nous décrétons vrai. Au reste, séparer l’idée du vrai de l'acte d'affirmer serait détruire cette idée, puisqu'il n'y a vérité ou erreur qu'où il ÿ a Jugement, et que non seulement les idées de vérité ou de fausseté, mais aussi toutes les autres apparaissent, dans l'intelligence dont la fonction propre est uniquement de connaître ce qui se produit en elle, comme devant être le produit d'une activité spéciale, distincte de l’intellection proprement dite : affirmer, nier, et même se représenter quelque chose, ce

1. Une étude complémentaire, toute psychologique, des idées de vérité et de réalité sera faite chap. 1v, sect. III.

LA THÉORIE NORMALE DE L'ÈTRE ET DU CONNAÎTRE 5 qui suppose toujours que l’on distingue et que l’on rapproche, toutes ces opérations sont, comme on dit, d'ordre dynamique et requièrent, pour être expliquées, l'idée d'une certaine activité de l'esprit. Il n'y a donc pas d'autre définition de début à donner de la vérité que celle-ci : la vérité est ce qui est posé comme vrai, c’est l’affirmé. L’affirmation est un acte du sujet, dont le résultat immédiat, inséparable de l'acte qui le produit, est l’idée que le sujet est en possession de la vérité. Cette opinion n'est point nouvelle : elle est, plus ou moins explicitement, celle de la plupart des philosophes, depuis Platon et les Stoïciens jusqu'à M. Fouillée’. — « Mais, dira-t-on, cette pensée dont vous parlez, ce n’est point cette € forme pure de toute pensée » que vous présentiez comme le seul point de départ légitime de la métaphysique, et dont il faut, disiezvous, oublier qu'elle ne fait qu'un, pour les psychologues, avec la pensée concrète qu'ils étudient et décomposent en ce qu'on nomme les faits de conscience ? » — La réponse est aisée : penser, c'est toujours plus ou moins affirmer, puisque c'est toujours, tout au moins, penser quelque peu la définition de ce qu'on pense; et que définir c’est juger ; penser, c'est aussi toujours poser quelque chose, ne füt-ce que dans l’abstrait ou encore dans ces vagues régions où se plaisent nos rêves. Mais si cette définition de la pensée par l'affirmation s'applique parfaitement à la pensée concrète, elle résulte aussi de la notion même de la pensée abstraction faite de l'existence de toute pensée concrète, de toute conscience empirique : dégagée de tout rapport avec le psychologique, la pensée reste encore quelque chose de concevable et d’intelligible en soi; elle est ce qu'on entend quand on s'élève jusqu'à l’idée de la norme souveraine de toute pensée ; 1l y a donc une forme pure de

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