‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 5 sur 32 · V. La Psychologie des Idées-Forces (Paris, Félix Alcan · texte numérisé non relu

V. La Psychologie des Idées-Forces (Paris, Félix Alcan

toute pensée qui s'affirme dans son existence logique, Indépendante, souveraine, et qui se définit, comme la pensée concrète, par l'affirmation ; ce n'est donc pas la réduire à cette dernière que la définir comme elle; ce n'est que formuler son essence. — Et n'est-ce pas aussi une affirmation que cet acte dont parle Fichte au commencement de la Doctrine de la Science, acte qu'il place en dehors, audessus de la conscience empirique, dans un sujet qui n’est point le sujet individuel ? Cet acte, supposé par tout Jugement, il le nomme X, un X qui se pose lui-même, c'està-dire qui s'affirme. Inconsciente est cette affirmation, comme la pensée du principe et de la réalité aflirmés : le début de la doctrine ici exposée n’est donc pas plus paradoxal que celui de la Doctrine de la Science ; même, il ne l’est pas autant, car, jusqu'à présent du moins, nous n'excluons aucune métaphysique, tandis que dès les premières pages de son livre, Fichte avait déjà pris position contre tous les dogmatismes traditionnels et dépassé le kantisme.

Le problème de l'être étant ramené à celui de la connaissance et celle-ci ramenée à l'affirmation, un nouveau problème se pose : jusqu’à quel point et dans quelles conditions existe-t-1l un droit d'affirmer ? Mais, étant données les réflexions qui précèdent, le problème peut et doit prendre cette forme : y a-t1l, dans l’acte d'affirmer considéré indépendamment de ce qui peut être affirmé au sujet des phénomènes ou de l'être, abstraction faite, aussi, de ce qu'est cet acte en tant que phénomène de la conscience empirique et de tout ce qui peut, dans cette conscience, le préparer et l'accompagner, y a-t-il, en lui incluse, une affirmation de son propre droit ? — Formuler de la sorte cette question, c’est la résoudre ; car affirmer, si vraiment il y a affirmation, et poser qu'il y à affirmation légitime, c'est une seule et même chose : et l’on ne tourne pas la

difficulté quand on réduit ainsi la question de droit à une question de fait, car, du moment qu'il se pose ainsi de lui-même, un droit ne se distingue plus d'un fait. Cette formule peut étonner d’abord ; elle ne renferme pourtant rien de nouveau. On l’applique ieï à l'affirmation qui définit la forme pure de toute pensée; mais comme cest de la conscience empirique que vient cette notion d’aflirmation, ainsi qu'on est obligé de le reconnaître tant qu'on n’a pas nié l'existence de cette conscience, il n’est pas inopportun de montrer, avant d'aller plus loin, qu'il est inévitable d’assimiler en dernière analyse le droit d’affirmer à un fait, et cela alors même qu'on reste placé au point de vue habituel, c’est-à-dire qu’on étudie la certitude et l'affirmation en tant que se produisant dans la conscience empirique. Or, non seulement une telle assimilation est possible, mais elle a été faite. — Que l’on considère n'importe quelle affirmation de la conscience empirique; toujours on trouvera qu'elle est double : elle porte explicitement sur les idées réunies par la copule et renferme, implicitement, la position de son propre droit à exister : c'est là ce qu'a établi Cournot!, quand il montrait qu'à la lettre la certitude de l’a priori est donnée, en un sens, & posleriort, et que par suite toute certitude est une expérience intérieure. Soit un premier principe quelconque : la vérité qu’on lui reconnaît diffère-t-elle, au fond, de ce qu’on appelle une vérité de fait? Non, puisque la certitude est absolue, immédiate, égale à celle de penser en fait ce principe, inséparable, en fait, du fait de le penser comme vrai. Quand nous faisons effort vers la vérité, que faisons-nous, sinon d'attendre la certitude, comme l'événement qui mettra fin à nos tentatives intellectuelles dont

1. V. Liard; Rev. des Deux-Mondes ; 1er juillet 1877 : Un géomètre philosophe.

le but unique est de le provoquer ? Quand la certitude se produit, dans des conditions d’ailleurs qu'il est possible de formuler inductivement en comparant les cas où cet état mental est éprouvé, ne se produit-elle pas comme tout autre fait mental, comme se produit une joie ou une douleur par exemple ? Or, pour quiconque ne nie point la réalité de la conscience empirique, un fait s'impose sans avoir besoin d’être prouvé, si, pour la conscience, 1l est donné. — Nous parlions d’induction ; mais que la mention de cette opération de l'esprit ne fasse pas illusion! Lin: duction n’explique rien, elle ne consiste qu'à grouper Îles faits par genres pour préparer les explications futures. La certitude, qui est un fait, ne saurait donc tenir son droit de quelque raisonnement inductif qui la justifierait. Un tel raisonnement, d’ailleurs, devrait être certain: 1l supposerait donc déjà justifiée, ou immédiatement reçue pour légitime, la certitude. S'il en est ainsi, toute question se réduit à cette question : & Est-ce que je crois ou non à ceci ? Qu'est-ce que Jj'aflirme dans ma pensée intime ? » Il n'est donc pas téméraire de dire que chaque fois que nous tâchons de résoudre un problème, c'est comme si nous prononcions : € Ge qui est vrai, c’est ce que J'aflirmerai » ; autrement dit, nous affirmons, chaque fois que nous affirmons une proposition, que nous l’affirmons à juste litre. — Mais il y a plus : la conscience empirique ne se décide à affirmer fermement une proposition que si celle-c1 semble plutôt s'affirmer d'elle-même en nous, indépendamment de tout ce qui constitue notre individualité intellectuelle. Chose étrange : la psychologie, qui suppose l'existence de la conscience empirique, ne nous invite pas seulement à réduire la question du droit de l’affirmaüon à une question de fait ; elle nous invite encore, bien qu'en quelque sorte malgré elle, à traiter de l'affirmation en oubliant délibérément la pensée empirique. Lors donc

que nous parlons d’une pensée en soi, forme pure de toute pensée, nous sommes loin de contredire la psychologie positive dont la pensée empirique est l'objet. Supposons cependant que l’on se refuse à traiter de l'affirmation autrement que comme fait de la conscience ; l'opinion à laquelle on aboutira, si l’on a souci d'éviter les paralogismes traditionnels, est très voisine de celle que nous avons émise : il demeure certain que l'acte d'affirmer doit être considéré abstraction faite de toutes les inductons et de toutes les déductions auxquelles 1l peut donner lieu, que sa valeur peut et doit être découverte par simple inspection. — En effet, poser en termes précis le problème de la valeur de l'affirmation ou même tout auire problème, c'est déjà affirmer, car c’est nécessairement avoir un avis plus ou moins ferme sur la manière dont il doit être étudié, el par suite sur le nombre et la nature des solutions entre lesquelles un choix devra être fait: c'est avoir, en tous cas, une opinion ferme sur la compétence de l'esprit en ce qui concerne la position du problème et les premières démarches intellectuelles qu'on devra faire, démarches que par avance on proclame légitimes, quelle que soit la conclusion qui s'imposera plus tard, cette conclusion füt-elle que la question renferme des difficultés insolubles. Et puis, tout raisonnement n'a-t-1l pas pour base des aflirmatons ? Pour conclure, ne faut-il pas féconder des majeures aflirmatives par des mineures aflirmatives elles aussi? À chaque proposition qu il insère dans ses raisonnements, l'esprit pose implicitement qu'il a le droit d’affirmer des rapports de sujet à attribut, soit sous l'impulsion d’une nécessité dont il ne peut aucunement se rendre compte (c'est le cas des principes premuers), soit sous l'impulsion de pensées déjà présentes en lui et qui sem-

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