‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 7 sur 32 · LECLÈRE · texte numérisé non relu

LECLÈRE

ne peut, partant de l'observation intérieure, formuler les conditions d’une telle affirmation. Mais cependant il est des cas où il semble que l'affirmation soit bien normale et nécessaire : ce sont ceux où elle semble invincible. Nous pouvons donc continuer à dire : « Cherchez ce que vous croyez le plus fortement, ce sera là la vérité, car ce sera ce que vous tiendrez pour vrai ». Cette vérité est la seule qu'il soit humainement possible d'atteindre; mais regretteronsnous son insuffisance théorique ? Non, puisque celui qui l’atteint cesse de se poser la question de sa valeur : il admet que ce qu il croit est la vérité nécessaire, absolue en soi comme elle est, pour lui, la croyance normale, nécessaire, invincible. En pratique, ce conseil ne s'opposera pas à l'esprit même de notre doctrine qui veut faire abstraction de ce qui se passe dans la conscience empirique ; d'autant plus qu'il a été établi que l'affirmation comme fait de conscience suppose l'affirmation en soi de ce qui s'affirme en nous. C’est pourquoi nous pourrons établir toute notre doctrine comme si nous faisions appel, et uniquement appel, à la conscience de ceux auxquels nous nous adressons : il sera entendu que c'est, au fond, à la pensée en soi que nous nous référons, et la psychologie elle-même, bien que violentée par nous, sera pour nous, puisque la pensée concrète suppose la pensée en soi, l'affirmation de la vérité en soi. Chaque fois que nous nous demanderons si la notion de ce qui paraîtra s'affirmer normalement et nécessairement est. affirmation de soi ou bien affirmation et négation de soi à la fois dans notre conscience, nous regarderons notre devoir intellectuel comme accompli. — Entreprendre de cette manière la recherche de la vérité présente un grand avantage : on est dispensé d'examiner les objections formulées par les psychologues et les psycho-physiologistes sur les conditions de la certitude ; et s'ils se scandalisent, ne peut-

on pas leur répondre aussi: € Vous-mêmes, quand vous exprimez vos doutes, vous inquiétez-vous de savoir quels peuvent être les dessous psychologiques ou même PRAAEE logiquesde votre pensée? » Nous ne demandons ièi qu'à faire franchement et sans cesse ce que nos adversaires font sans l'avouer et sans cesse. Il y a plus : ne serait-ce pas tomber dans un paralogisme, que d'entreprendre de juger la pensée, de vouloir présenter un avis motivé sur la légitimité ou l'illégitimité de la certitude? Il reste donc qu’une seule attitude est logique en face du problème de la connaissance ; chercher ce qu'on croit et avouer qu'on le croit : peu importe si l'affirmation de la vérité est, en même temps que cela, un fait de la conscience empirique livré comme tel à la discussion des dogmatiques, des empiristes et des sceptiques: peu importe, aussi, si la conscience empirique ne se pose que pour inviter à la dépasser ou même à la mer : les droits de la pensée en soi sont imprescriptibles.

Prétendra-t-on, d'autre part, que dans sa teneur logique l'idée de l'affirmation n’est pas une idée féconde, qu'elle équivaut presque, en tant que pure forme, à un pur indéterminé, qu'elle est une impensable entité? Mais rien n'oblige à vider de tout contenu l'acte d'affirmer, même si on le dépouille de toute existence psychologique. Quand on a fait abstraction de cette existence.et de tout ce qui peut être affirmé par nous, il reste, à la forme pure de l'affirmation, une matière qui ne fait qu'un avec elle bien qu'elle la pose en se l’opposant, et cela pour réussir à se poser elle-même. Cette matière, c'est l'être, car du néant il n'y a pas d’aflirmation; c’est l'existence de quelque essence qui reste, 1l est vrai, indéterminée d’abord, mais qui, füt-elle indéterminable pour nous, est néanmoins posée existante. — Au reste, cette manière d'envisager l’affirmation n’est pas nouvelle : c’est maintenant une opinion

presque banale que celle-ci : le sujet ne se pose, ne pense, n'est, même en tant que forme, qu'en tant qu'il pose un objet, qu'il s'oppose une matière ;: en d’autres termes, la pensée pose l'être : elle est, identiquement, le décret qu'il Via quelque chose, et ce décret en renferme deux autres qu'il faut dégager du premier si l’on veut ensuite spéculer avec fruit, édifier une doctrine conforme aux nécessités primordiales de l'esprit. Ces deux décrets sont les sUIvants: (Toute idée du réel qui ne serait point conforme à ce qui est requis pour que la chose pensée mérite pleinement le nom d'être, doit être rejetée, déclarée absurde, regardée comme n'ayant point un objet réel: l'être véritable, qui doit être pensable, doit être, à cause de cela même, conçu comme ne pouvant être que de nature pensante. » Ainsi, en supposant que la logique nous force à nier le monde des phénomènes comme firent les Éléates, qu'elle nous force à nier jusqu à l'existence de cette conscience empirique dont nous sommes cependant partis pour concevoir la pensée pure, et qu'elle ne nous laisse affirmer, finalement, que l'être pensée de soi du spiritualisme concret', il nous faudra accepter ces conséquences en dépit de leur aspect paradoxal, comme conformes et seules conformes à l'usage normal de la pensée empirique aussi bien qu'aux nécessités essentielles de ce que nous avons nommé la pensée en soi. — L'erreur de Kant fut de croire qu'il pouvait y avoir une pensée pure forme à laquelle n'était jointe aucune matière. M. Lachelier, qui part de la pensée abstraite, ne reconnaît pas davantage que cette pensée content déjà l'affirmation de l'être. Quant à passer immédiatement de la pensée pure à la pensée essence de

. Cette façon de désigner les métaphysiques plus où moins analogues à ee leibnitzien re à devenir classique. V. en particulier l'Histoire de la Philosophie de Weber. Le mot « idéalisme » est trop sujet à équivoque.

l'être, il n'y faut pas songer, car la nature de l'être ne peut être découverte que par l’analyse de l’idée de l'être, et il faut d’abord poser l'être: on n'analyse que ce qu’on a posé ; et c’est, nous l’avons vu, la pensée en soi, que supposer la pensée concrète si toutefois celle-ci existe, c’est cette pensée en soi qui pose l'être. Est-il assez clair, à présent, que le point de départ de la théorie exposée ici n'est pas tel que la spéculation philosophique soit rendue impossible dès ses premières tentatives pour atteindre et pénétrer le réel?

Quoi qu'il en soit, il n’est peut-être pas inutile de présenter encore autrement la doctrine qui doit servir de base à toutes nos recherches. Supposons donc que l’on nous dise: &1° Vous n'avez pas démontré l’inutilité, pour la pratique intellectuelle de la pensée empirique, d’un critère assuré de l’affirmation normale, nécessaire, puisque vous n'avez pas élabli ni prétendu établir qu'il est possible à l’homme de penser en dehors de sa conscience empirique ; penser de la sorte serait le plus sûr moyen d'arriver à la vérité, car, si on lé pouvait, on ne voil pas d'où viendraient encore des raisons de se défier de la pensée : tous les arguments du scepticisme, en effet, ne portent-ils pas sur la pensée empirique? Mais un tel mode de pensée, qui se passerait de critère, est chimérique. 2° D'ailleurs, en dépit de vos efforts pour vous appuyer sur un principe que vous voulez le plus abstrait possible, afin de le soustraire à toutes les chances d’erreur inhérentes à la pensée concrète, vousaffirmez, vous aussi, bon gré mal gré, sur la seule foi d’un certain sentiment vif interne ; et finalement, votre tentative pour fonder plus sûrement le dogmatisme sera vaine, puisqu'elle soulèvera les mêmes difficultés que toutes les autres. »

La première parte de cette objection peut être retournée

contre qui la formule. Quiconque en effet pense et affirme, fait implicitement la distinction à laquelle nous attribuons une importance capitale : penser, aflirmer, c'est ériger ses propres jugements en vérités absolues, et dire en quelque sorte : « Ma conscience est d'accord avec la vérité en soi: out se passe en moi comme si c'était la vérité ‘qui s'affirme en moi plutôt que moi qui l’affirme ». Meilleur psychologue, notre adversaire serait de notre avis; par suite, il comprendrait que nous puissions parler d'affirmation nécessaire en soi et nous exprimer ainsi: Si la conscience existe, l'affirmation qui y apparaît, c’est la vérité s'affirmant en elle; la conscience peut donc se dispenser de justifier inductivement' ou déductivement ses actes de foi et la confiance sans réserve que l’usage de la raison lui donne dans la raison. » Il comprendrait qu'il nous est inutile de chercher à proprement parler un critère de l'affirmation légitime à l'usage de la conscience empirique considérée en elle-même, isolée de la pensée en soi dont elle est, si elle existe, dépendante par nature ; il verrait que c'est lui-même, au contraire, qui serait plutôt obligé de chercher, par les voies où 1l nous est inutile d'entrer, un critère de l’aflirmation légitime, que d’ailleurs aucun artifice de raisonnement ne pourra lui fournir.

Quant à la seconde partie de l'objection, 1l suffit, pour y répondre, de préciser l’idée du dogmatisme. Lorsque Jaflirme quelque chose avec une entière certitude, je crois nécessairement, en ce moment du moins, que je ne cesserai pas de professer la même opinion, que tous les hommes doivent, s'ils pensent normalement, être d'accord avec moi; je suis dogmatique alors et je ne puis pas ne pas l'être. Si vous êtes d’un autre avis que le mien, vous

1. Le fait de pouvoir mettre en forme l'induction comme la déduction,

explique l'illusion très répandue d’un caractère explicatif inhérent au rais nnement inductif,

pouvez me dire que je me trompe, non que j'ai tort d’être dogmatique, car ce serait me reprocher d'être ce que je ne puis pas ne pas être, et vous êtes dogmatique autant que moi quand vous combattez mon opinion. Mais voici que j exprime cette opinion et que je veux convaincre mon adversaire; comment devrai-je lui présenter ce que je crois être la vérité? On ne saurait être raisonnablement dogmatique que pour son propre compte, et même on ne l’est, au fond, que pour soi-même, que parce qu'on l’est. La certitude est un fait qui se produit ou ne se produit pas: elle ne dépend pas de notre libre vouloir; on la souhaite, on la redoute, on la solhcite ou on se débat pour l’éviter, voilà tout: elle survient du dedans, des profondeurs de notre être intime, profondeurs telles que parfois ce qui en sort semble venir du dehors ; elle est un fait essentiellement individuel. — Aussi un croyant imite-t-1l un autre croyant qui lui parle, plutôt qu'il n’est convaincu par lui; son imitation n’a rien d'une transmission. A la lettre, la certitude est incommunicable. Si donc mes raisons ne touchent pas mon adversaire, 1l sera fondé à me dire que les siennes entraînent irrésistiblement son adhésion; et comme il n’y a personne qui puisse nous faire connaître lequel de nous pense ce qu'il pense d’une façon tout à fait nécessaire, nous serons placés dans cette alternative : ou bien il nous faudra conclure au scepticisme ; mais cela nous ne le pouvons pas, puisque, par hypothèse, nous aflirmons tous deux quelque chose; ou bien nous devrons réformer notre idée du dogmatisme. — Voici en définitive comment la difficulté peut être résolue, en restant sur le terrain de la conscience empirique. Nous reconnaîtrons tous deux qu'en ce qui concerne chacun de nous, la question de savoir si notre croyance est vraiment 1rrésistible ne se pose même pas en fait, puisque notre croyance nous semble légitime. Mais en tant que chacun de nous

s'adresse à un autre, sa propre croyance doit être présentée par lui comme probable, simplement ; chacun doit envisager les arguments qu'il donne comme constituant, en tant qu'il en fait part à un autre, une simple exposition de ce qu'il pense lui-même et dire à l'adversaire : « Tel est mon avis, telles sont mes preuves qui l’étayent ; voyez si vous pouvez penser comme moi. » — Allons plus loin : quand j'élabore quelque théorie sans communiquer mes idées à un autre, 1l peut m'arriver de penser au sort futur de ma certitude présente et à la possibilité pour moi d'amener d’autres hommes à affirmer ce que Jj'aflirme. Dès que je songe à de telles choses, je me sens confirmé dans mon opinion actuelle si je n'ai pas conscience d’obér à quelque impulsion émotive, à quelque préjugé ambiant, si ma croyance résiste à tout effort pour l'ébranler, si je ne vois pas qu elle ait besoin d'être appuyée de quelque preuve différente de celles que j'ai trouvées, si Je puis, enfin, m'assurer qu'explicitement ou implicitement cette croyance est aussi celle des autres hommes. Cependant, à la réflexion, je découvre bien vite l'insuffisance de toutes les considérations qui m'invitent à proclamer ma croyance définitive pour moi et nécessaire pour les autres esprits comme pour le mien. Sur quoi donc en effet puis-je m'appuyer pour justifier ma croyance présente? Uniquement sur des règles dont le principe est empirique, sur des généralisations dont le point de départ est le souvenir de quelques circonstances où je fus certain de quelque chose. Je ne suis donc parfaitement confiant en la valeur de mes propres certitudes que quand ces certitudes sont, non point seulement établies sur des raisons, mais non combattues par quelque raison adverse ; quand il me semble que je suis cerlain pour tel ou tel motif, la vérité est que ma croyance sur un point a été sollicitée par ma croyance sur tel autre point, mais non produite par elle: ne sais-je pas par

expérience que je n'ai pu, parfois, arriver à admettre, à croire les propositions les mieux motivées? La croyance, le dogmatisme naturel à l'esprit sont donc, au fond, affaire d'instinct. S'il en est ainsi, si le dogmatisme est essentiellement un fait et un fait individuel, qu'on n’essaie donc plus d'obtenir, au moyen d’une théorie quelconque, une liste des conditions auxquelles devrait satisfaire un dogmatisme € qui ne renfermerait plus de difficultés »! On est dogmatique, mais on ne l'est pas par principes ; on ne l’est pas par des principes assurés qui démontreraient qu'on a raison d’être dogmatique. Présentons aux autres nos idées: si nous les convainquons, ils ne se demandent pas plus s'ils ont bien le droit d’être convaincus que nous ne nous demandons cela quand nous croyons à quelque chose. C’est pourquoi nous-mêmes, en présentant ces considérations sur le dogmatisme, nous dirons simplement : & Selon nous, l'esprit est naturellement dogmatique en tout homme; regardez plutôt en vous-mêmes. »

Assurément, ce n’est pas sans subtilités que noussommes arrivés à montrer combien simple était, au fond, la question du dogmatisme; mais si lon admet notre point de vue, comme celte question se simplifie! — Si en effet on se réfère à la pensée en soi dont la conscience empirique, en admettant qu'elle soit, est dépendante, le sentiment vif interne de posséder la vérité devient, à supposer qu'il soit, un effet du retentissement, dans la conscience empirique, de l’affirmation de la vérité en soi ; il n’y a donc plus lieu de se préoccuper de la conscience empirique ; on ne peut plus dire que l’on aflirme sur la foi d’un sentiment. Un tel sentiment a jadis accompagné des pensées erronées ; qu'importe ? Si, psychologiquement, quelque sentiment personnel et nôtre précède et motive toujours en partie nos affirmations objectives, cela tend à prouver que le point de vue psychologique, qui postule l'existence de la conscience

empirique, est faux, et que peut-être la conscience est irréelle ; cela prouve tout au moins que, si la conscience estirréelle, elle doit faire abstraction de ce qui se passe dans la sphère des sentiments et s'inquiéter seulement de ce qui s'affirme en elle, est objectif, vrai pour elle et en elle, et ainsi, en elle, n’est pas elle. Ce qui s’aflirme de la sorte sera vrai pour elle, Si toutefois elle existe; que veut-on de plus?

Nous ne pouvons pas faire, cependant, que notre attitude ne soit étrange: nous voulons que les affirmations que nous proposerons apparaissent comme la propre affirmation de la vérité par elle-même; et néanmoins tout se passera comme si nous dogmatisions sur la foi d’un sentiment intérieur personnel, comme si l'affirmation de la vérité par elle-même n'était autre chose qu'un acte de la pensée concrète. — Heureusement, d'autres avant nousont reconnu et déploré la fâcheuse nécessité où se trouve l'esprit de fausser la vérité pour l’exprimer et tout d'abord pour s'en rendre compte distinctement'. Au surplus, puisque l'objectif est, identiquement, ce qui se pose avec une souveraine indépendance, en dehors et au-dessus du subjectif, rien ne nous empêchera, une fois établie la liste des vérités absolues, d'oublier cette conscience empirique dont nous sommes parks, et devant qui nulle vérité n’est qu’un fait. C'est ainsi qu'un édifice une fois bâti et se tenant debout par lui-même, l'architecte fait disparaître les échafaudages qui désormais sont inutiles. Que m'importe ce fait que je tiens la vérité, moi pensée concrèle, si ce que 1€ üens est réellement la vérité ? —«Mais vous avez considéré

1. M. Bergson, par exemple : Æssai sur les données immédiates de la conscience. Avant propos et chap. 1°. — Le présent ouvrage renferme un certain nombre de vues plus ou moins analogues à celles de ce philosophe, vues auxquelles nous sommes arrivés, le plus souvent, en parlant d'idées très différentes des siennes et depuis longtemps nôtres.

l'affirmation elle-même du droit d'affirmer comme un fait?» — Sans doute, mais bien vite nous sommes remontés de l'affirmation fait de conscience à l'affirmation en soi : parler de la première n'était qu'un moyen pour arriver à la seconde et une pure concession à l'opinion vulgaire ; concession d’ailleurs fort opportune, puisqu'elle permettait de dire à l’homme qui refuse de s'élever jusqu’à l'idée de la pure forme de toute pensée: « Reconnaissez vous-même que vous êtes naturellement dogmatique ; que vous ne pouvez être vraiment sceptique ; que dans le cas où vous n'êtes point tout à fait dogmatique, vous êles au moins probabiliste » ; concession fort opportune aussi parce qu’elle nous permet de nous adresser à la conscience empirique et d’assimiler la vérité en soi à ce que cette conscience, à supposer qu’elle soit, reconnaît spontanément pour tel.

Mais si notre langage ne peut pas ne pas ressembler à celui de tout autre, si nous avons établi que la conscience empirique ne pourra se rebeller contre ce qui sera déclaré vrai au nom de la pensée pure dont elle doit se reconnaître ellemême justiciable, ce n’est pas que la doctrine ici exposée tende à se confondre avec les dogmatismes traditionnels, — En effet, subordonner l'affirmation de l'existence de la conscience elle-même etde tout cequ'elle contient à la logique, à la raison, c’est en définitive proclamer que la soi-disant évidence des faits proprement dits n’a aucune valeur, que les principes abstraits de la pensée doivent être employés tout d’abord, non pas pour interpréter des faits que leur qualité de faits suffirait à garantir réels, mais pour déterminer d’abord si les faits sont réels, si la conscience qui les donne ou plutôt les renferme est réelle, si, en d’autres termes, ilexiste véritablement un fait de penser la conscience et le phénoménal. Qui n’admet pas cela renonce en quelque sorte à sa dignité d’être pensant, car il limite les droits de la raison, qui est l'essence de la pensée.

Nous n’admettrons la réalité des faits que si la raison nous autorise à les poser réels : ceci ressemble peu à ce que font d'ordinaire les dogmatiques ; mais pouvons-nous oser cela sans nous mettre en contradiction avec nousmêmes, ayant préalablement établi que le vrai savoir pouvait être considéré comme la somme des propositions admises en fait par l'esprit? —Il n’y a à qu'une contradiction apparente, car voici le langage que les considérations précédentes nous autorisent à tenir, quelle que soit l'opinion de notre contradicteur : « Posez-vous tout d’abord que la conscience empirique existe? Si oui, cherchez ce que vous croyez nécessairement ; si vous trouvez quelque chose de tel, vous découvrirez en vous la véritable science, qu'une certitude parfaiteaccompagnera: cettescienceet cette certitude seront des faits de votre esprit. Mais 1l vous reste un autre parti à prendre : faites de la pensée en soi le juge de la pensée concrète, oubliez ou même niez que vous croyez ce que vous croyez; voire savoir disparaît, en tant que fait de votre conscience, devant la vérité en soi qui, si elle est encore un fait, n’est plus un fait au sens ordinare de ce mot; elle est un fait tout idéal, la norme de toute vérité; elle est ce qui peut décider si quoi que ce soit est vrai ou faux, si, en particulier, le fait qu'une vérilé objective quelconque est pensée par une conscience empirique, existe ou n'existe pas. »

Cependant, nous souvenant qu'il est opportun, puisqu'aussi bien nous nous adressons à des esprits qui postulent tout d'abord la réalité de la conscience empirique, de nous placer aussi sur leur terrain le plus souvent qu'il se pourra, montrons à quel point, toutes réserves faites, la méthode préconisée ici pour la recherche philosophique s'accorde avec celle dont la science fait usage. — Que sont les mathématiques, sinon la suite des décrets nécessaires

de l'esprit sur les propriétés des nombres et de l’espace Le nom de « faits » appliqué à des vérités relatives à la quantité, est même assez souvent employé par les mathématiciens contemporains‘. La physique, la psychologie, la logique, la morale et l'esthétique peuvent se définir d’une mamièreanalogue, comme des séries de décrets nécessaires de l'esprit sur la nature des perceptions objectives, des faits mentaux purs, du vrai, du bien et du beau. Il est donc tout indiqué aussi de se demander ce qu’en fait l’esprit pense normalement de l'être et de son propre pouvoir de le connaître. Consigner dans l’ordre mentalement nécessaire les propositions mentalement nécessaires, et tenir pour explicatives les idées ainsi énumérées et ordonnées : nul savant, nul mélaphysicien n'a d'autre fonction ; spécialement, le logicien et le psychologue ne font pas autre chose que de rassembler de la même manière des propositions sur les lois de la pensée, les causes de l'erreur, les conditions dans lesquelles se produit le fait de la certitude, etc... Nous pouvons donc répéter ici de toute opinion scientifique ce qui a été dit plus haut de toute opinion en général : toute vérité êst une opinion à laquelle la certitude vient s'ajouter comme un fait à un autre fait ; toute science, même la psychologie, la logique et la métaphysique soit de l'être, soit du connaitre rentrent dans une psychologie générale, dans une sorte d'histoire naturelle de l'esprit. Pour des raisons qui leur échappent, les empiristes parlent mieux que Descartes lorsqu'ils professent que ce sont les sciences naturelles, et non les mathématiques, qui sont le type de toute science humaine: aborder la question philosophique de la certitude comme on le fait ici est on ne peut plus conforme à

1. V. par ex. Méray : Lecons nouvelles sur l'Analyse infinilésimale, Préface, pag. 1x, not. 8.

l'esprit de la science. En attendant la certitude, le savant pense : d'abord il espère la certitude, et quand elle vient, ilen jouit comme d’une bonne fortune. Le philosophe doit limiter: qu'il ne tente point cette chose impossible et contradictoire, d'être sûr, avant d’avoir spéculé, de pouvoir bien spéculer ! Pour lui comme pour le savant, la règle est celle-ci : Pense, en attendant la foi à la pensée; quand tu croiras, si ce bonheur te vient, tu sauras que tu as raison de croire; la cer ütude est le prix de l'effort et de la recherche: elle ne saurait les précéder : « Celui qui pratique la vérité arrive à la lumière"! » Dans l’action, en effet, est le secret de la pensée, qui est action. De même * qu'au point de vue moral, la condition de la perfection est l'oubli de soi, de même, au point de vue spéculatif, la condition de la certitude est la pratique de la pensée sans la préoccupation de la certitude.

Rattacher la philosophie au reste des sciences en montrant qu'il y a lieu d’instituer une recherche philosophique aussi bien que d’autres recherches, identifier en même temps, par la base tout au moins, la méthode des savants et celle des philosophes, ce n'est pas prouver la légitimité du dogmatisme, mais c’est un moyen de le rendre moins suspect à plusieurs. La science, en effet, n'est-elle pas regardée comme la raison vivante, la raison dans son œuvre concrète? Après avoir établi d’une manière abstraite et qui peut paraître paradoxale la réalité du droit d'affirmer, 1l valait la peine d'établir d'une manière concrète, susceptible de frapper les esprits positifs qui croient aux faits donnés, la légitimité d'un certain dogmatisme philosophique.

Mais laissons là toutes ces considérations pour envisager en elle-même, abstraction faite de la possibilité de convain-

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