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CHAPITRE VII

Nous venons d'étudier successivement le sentiment en général, le Jugement en général, le Jugement esthétique et, enfin, le sentiment esthétique, sans nous être posé encore la question qui semble la première et la plus importante que toute doctrine du Beau doive viser à résoudre, la question de savoir ce qu'est le Beau. Nous avons fixé avec Kant les conditions subjectives de rimpression esthétique. Nous avons décrit avec lui l'état d'âme du spectateur du Beau, nous avons fait la théorie de la contemplation, de cette attitude particulière et originale de l'homme devant es choses où, sans viser en rien à en prendre possession réellement ou idéalement, par le désir ou par la science, sans vouloir les faire servir ni à la satisfaction de ses appétits, ni à celle de son universel besoin de connaître, sans épuiser en quelque sorte la éalité, sans l'annihiler ni par le brutal désir quand il espère en tirer une jouissance réelle, ni par l'élaboration intellectuelle à laquelle il la soumet quand il veut la connaître, il se contente d'appréhender, sans rien y transformer, les belles formes, et surtout de jouir de l'activité harmonieuse des facultés mises en jeu par cette appréhension. Seulement il y avait un point capital que nous avions réservé jusqu'ici et que le moment est venu d'aborder eiiin, c'est la question de savoir si Kant a fait résider le Beau dans a seule contemplation, dans la seule harmonie de rimagiualion et le l'entendement, ou bien s'il a admis, en d<'hors de celle contemplation, comme raison détej'minante du J(Mi harmonieux des acuités de connaître, de belles formes, un Beau objectif. Il est l'autant plus important, nous l'avons montré, de résoudre celte juestion que si le Beau réside dans la seule contemplation désin-

téressée et non conceptuelle des choses, rien ne nous empêche d conclure avec les Romantiques allemands, qui se croyaient d'ail leurs tout à fait d'accord avec Kant, que nous pouvons à notre gr nous disposer esthétiquement ou anti-esthétiquement, nous « a( corder », en quelque sorte, nous-mêmes, uns atimmen, comme o accorde quelque instrument de musique, et transformer, selo notre disposition momentanée, le Beau en laid, le laid en Beau et tous deux en objets indifférents. Donc la première et capitale question qu'il faut que nous résolvions, c'est de savoir si le Beau pour Kant est uniquement subjectif ou s'il est objectif.

Cette question une fois résolue, un autre problème tout aussi difficile s'imposera à nous. Si comme nous le croyons, Kant, malgré toutes les affirmations contraires que nous trouvons dans son esthétique et chez la plupart des critiques qui l'ont examinée, a admis un Beau objectif, il faudra que nous déterminions en quoi cette beauté consiste ; si, d'une part, elle est matérielle ou formelle, si, de l'autre, elle est uniquement réelle ou si elle est idéale, c'està-dire si elle réside uniquement soit dans des causes spéciales d'excitation sensible, soit dans une liaison particulière des éld ments de ces excitations, ou bien si elle réside dans le conteniR dans le sens, dans la signification spirituelle et morale de ces exci talions sensibles ou de ces formes. Si, maintenant, nous con cluions comme nous allons conclure en effet, qu'en dehors des causes sensibles, qu'en dehors des causes formelles du Beau, Kant admet que la beauté doit avoir un contenu, doit signifier, expr mer quelque chose, doit être un langage, un symbolisme, il fai dra que nous nous demandions si cette signification, ce seni cette expression, c'est l'homme qui la prête aux choses, o bien si la beauté a un contenu, une signification, une exprès sion qui lui soit propre, et si les causes de ce contenu, de c sens et de cette signification il faut les chercher dans le mondfl réel, sensible, phénoménal, ou bien dans le monde supra-sensible dans le monde des noumènes. Ce sont donc trois grands problèmes que nous avons à résoudre : le problème de la subjectivité ou de l'objectivité du Beau, le problème du formaUsme et de ce que nous appellerons l'idéalisme du Beau, et, enfin, le problème de la nature phénoménale ou supra-sensible du Beau. Une fois que nous aurons donné la solution kantienne de ces problèmes, il faudra que nous indiquions quelles sont nos propres vues sur ces questions, et si la théorie du « sentimentalisme » esthétique que nous avons esquissée est capable de leur donner une solution satisfaisante.

Il est incontestable que la doctrine esthétique générale de Kant semble plaider pour l'explication uniquement subjective du Beau. Nous avons cité dans le cours de notre travail tous les textes qui militent en laveur de cette thèse. L'objet beau semble uniquement être, pour Kant, l'objet capable de faire jaillir en nous le plaisir esthétique, et Kant ne paraît se préoccuper en aucune façon des raisons immanentes à l'objet, qui le rendent apte à provoquer en nous ce plaisir esthétique. Telle a été l'interprétation de la plupart des historiens de la philosophie qui ont étudié l'esthétique kantienne, et nous avons cité déjà ce passage de l'histoire de l'esthétique de Zimmermann, d'après lequel, pour Kant, ce ne sont pas les choses qui détermineraient notre vision esthétique, mais bien notre vision esthétique qui déterminerait les choses ; ce ne serait pas l'aiVô-^Tov qui déterminerait VoLlaOr^aïc;, mais bien Và.ia^fj'.ç l'alcOriTov : « semblable à quelque lampe diaprée qui éclaire et colore des objets en eux-mêmes privés de lumière et de couleur, l'œil humain, ivre de beauté, transfigure l'univers qui en lui-même est dépourvu de toute beauté * « .

Or, cette interprétation de la doctrine kantienne — nous l'avons déjà laissé prévoir à propos des différentes formes du sentiment esthétique que Kant admet comme malgré lui, qui, dans sa pensée, devaient se réduire à un seul type, mais qui, en réaUté, constituent des types différents ayant chacun une cause différente — n'est pas légitime. En réahté, Kant a admis, en dehors de l'impression esthétique subjective, des raisons objectives de cette impression.

Tout d'abord lorsque Kant veut différencier le Beau du sublime et qu'il compare le sublime dans les objets de la nature avec la beauté dans la nature, il affirme que « celle-ci renferme une finalité de forme par laquelle l'objet paraît avoir été prédéterminé pour notre imagination*», tandis que le sublime peut paraître, quant à sa forme, absolument discordant avec notre faculté de juger et avec notre imagination, et être jugé cependant d'autant plus sublime qu'il semble faire plus de violence à notre imagination. Ici Kant a donc admis, il est vrai avec un restriclil' (l'objet

1. Zimmermann, Geschichte der Aestheti/c ah philosophitcher Wissenscha/'t , t. I, p. 380, ;]82.

, 2. Critique du Jugement, Hartenst.'iii, t. V, i>. •252; Bariii, t. I, |>. 131).

paraît prédéterminé), que ce n'est pas notre vision particulière, notre jugement, notre sentiment qui crée le Beau, mais qu'il y a dans l'objet môme, indépendamment de nous, des qualités par lesquelles il semble avoir été créé, en vue de mettre d'accord nos facultés de connaître, en vue du plaisir esthétique. Un peu plus loin, dans le môme paragi'aphe destiné à nous expliquer le passage de la faculté de juger du Beau à celle de juger du sublime, Kant revient sur cette môme pensée et la développe. « La beauté de la nature, dit-il, [celle qui existe par elle-même) nous découvre une technique naturelle, et nous la représente comme un système de lois dont nous ne trouvons pas le principe dans notre entendement ; ce principe, c'est celui d'une finalité relative à l'usage du Jugement dans son application aux phénomènes, et de là vient que nous ne les rapportons plus à la nature comme à un mécanisme sans but, mais comme à un art. Par là, il est vrai, notre connaissance des objets de la nature ne se trouve point étendue, mais notre concept de la nature cesse d'être le concept d'un pur mécanisme; il devient celui d'un art, et cela nous invite à entreprendre de profondes recherches sur la possibilité d'une telle forme. » Et plus loin : « le principe du Beau de la nature doit être cherché hors de nous, celui du sublime en nous-mêmes '.» Ce texte est des plus importants et des plus catégoriques. Kant commence par affirmer qu'il y a une beauté de la nature existant par elle-même. Nous avons souligné le passage et nous le soulignons encore, parce que l'objectivité du Beau y est proclamée en termes indiscutables. Pour qui douterait encore, Kant a pris la peine de répéter que le principe du Beau de la nature doit être cherché hors dt nous, c'esl-à-dire ne peut résider ni uniquement ni môme principalement dans le jeu harmonieux des facultés de connaître, dans notre contemplation. Cette beauté de la nature nous découvre une technique naturelle et nous fait concevoir la nature non plus comme un simple mécanisme mais bien comme un art, et elle nous invite à entreprendre de profondes recherches sur la possibilité de ces belles formes. Il semblerait donc qu'ici Kant considérât que la Critique du Jugement n'est pas une œuvre définitive, mais que ce n'est qu'une espèce de propédeutique à laquelle il faudrait précisément ajouter « ces profondes recherches sur la possibilité des belles formes » pour en faire une théorie du Beau complète, une esthétique achevée. On a prétendu de môme, on le sait, que la Critique de la Raison pure n'était, elle aussi, qu'une propédeutique et que la véritable métaphysique kantienne n'avait pas été

1. Critique du Jugement ^ Hartensteiu, t V, p. 253 ; Barni, t. I, p. 140, 141.

écrite par lui, mais bien par son génial disciple Fichte. Kant s'est défendu sur ce point et a répudié les conclusions radicalemen idéalistes que Ficbte a tirées des prémisses qu'il avait posées. Mais pour la Critique du Jugement, c'est lui-môme qui confesse que les deux Analytiques, qui ont successivement décrit les différents moments et défini la nature du jugement esthétique ne suffisent pas, et qu'en dehors d'elle l'esthéticien a à rechercher la nature du Beau objectif. Il a, jusqu'à présent, semblé réduire lé Beau à l'état esthétique, au Jugement, cà l'harmonie des facultés de connaître, au sentiment de la finalité. Maintenant il se préoccupe des causes de cette harmonie et de cette finalité. « On peut donc, relativement au Beau de la nature, proposer encore diverses questions touchant la cause de la finalité de ses formes : par exemple, comment expliquer pourquoi la nature a répandu partout la beauté avec tant de profusion, môme dans le fond de l'océan, où l'œil humain (pour lequel seul cependant elle semble faite) ne péntVtre que rarement et d'autres questions du môme genre*. »

Tout de môme, après avoir exclu du Beau toute espèce d'intérôt, S^ant établit une distinction. Il suffit, pour sauvegarder la pureté iu jugement esthétique, qu'il n'ait aucun intérêt pour motif, mais 1 ne s'ensuit pas, qu'une fois le jugement porté comme jugement isthétique pur, aucun intérêt ne puisse y ôtre lié. Et, en effet, il ulmet, d'une part, que le Beau peut avoir un intérêt empirique, — ntérêt qui, comme nous l'avons vu, ne se révèle que dans la société — et, de l'autre, qu'il peut avoir un intérêt intellectuel qui ne lépend proprement ni du goût, ni de la raison pratique, mais qui )articipe en quelque sorte à tous deux. « Mais la raison est aussi ntéressée à ce que les Idées (pour lesquelles elle produit dans le ientiment moral un intérêt immédiat) aient aussi une réalité ob- 'ective, c'est-à-dire à ce que la nature révèle, par quelque trace au noins ou par quelque signe, un principe qui nous autorise à adnettre une concordance régulière entre ses productions et la saisfaction que nous sommes capables d'éprouver indépendammenf le tout intérêt (et que nous reconnaissons a priori comme une loi »our chacun sans pouvoir la fonder sur des preuves)*. » Nous légligeons, pour le moment, dans ce texte, tout ce qui a rapport aux dées, point très important sur lequel nous allons insister longiieaent tout à l'heure, pour ne retenir que le fait que Kant accorde

ces Idées une réalité objective, qu'il accorde que la nature nous évèle par quelque (race ou par queUpie sign(» un principe qui lous permet d'admettre une concordance régulièn» enlre ses pio-

1. Critique du Jugement, Hartciistfiii, t. V, p. -'88; Hariii, t. I, p. 202. . Ihid., Hartenstein, t. V, p. .'HO; IJanii, t. I, p. 240.

ductions et notre satisfaction esthétique. Ici, plus clairement et plus catégoriquement encore qu'il ne l'avait fait jusqu'ici, Kant admet, d'une part, un élément de beauté résidant dans les productions de la nature, et dû, nous le verrons à l'influence des Idées, do l'autre, la satisfaction esthétique subjective, et enfin un principe expliquant l'accord entre la beauté objective et la beauté subjective. Nous sommes donc fondé à conclure de ces textes que Kant a véritablement admis une beauté résidant dans les choses elles-mêmes, indépendamment de notre jugement esthétique, indépendamment de l'harmonie subjective de l'imagination et de l'entendement.

D'ailleurs, môme si Kant n'avait pas formellement reconnu l'existence [d'une beauté objective, qui, nous ne nous le dissimulons point, est en contradiction flagrante avec quelques-uns des principes essentiels de son esthétique, nous l'aurions affirmée contre lui, en partant de ces principes mômes. En effet, si nous admettons que le plaisir esthétique réside uniquement dans le sentiment du jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement — et nous avons vu que, d'après Kant lui-môme, il y a bien d'autres causes de ce plaisir — il reste toujours à se demander quelle est la raison déterminante de ce jeu harmonieux lui-même. Il n'y a à cette question que deux réponses possibles : ou bien c'est le spectateur seul qui crée en lui, sans subir en rien l'impression des choses, l'harmonie des facultés de connaître, le plaisir esthétique, et alors, nous l'avons montré, toute distinction entre la beauté, la laideur et les objets indifî'érents s'évanouit; ou bien il faut que la raison déterminante du plaisir esthétique réside dans les choses mômes qu'il y ait un Beau objectif.

Ce problème se rattache étroitement à celui du problème de l'existence objective du monde extérieur traité dans la Critique de la Raison pure, et au sujet duquel Kant n'est pas arrivé non plus â une solution uniforme. On sait que, d'une part, il a soutenu que les objets extérieurs, les corps, ne sont que des phénomènes, c'està-dire rien d'autre qu'une forme particulière de nos représentations ; que si, par conséquent, le sujet pensant est enlevé, tout le monde des corps, qui n'est qu'une représentation de ce sujet, doit nécessairement s'écrouler. D'autre part, Kant soutient que la matière, qui est la seule substance connaissable, parce qu'elle est le seul objet permanent, n'est connaissable que par une chose en soi et non-seulement par la simple représentation de cette chose en soi •.Nous voilà, pour l'existence objective des objets extérieurs, en face d'une manifeste contradiction, dont celle que nous étions

1. Critique de la Maison pure, Hartenstein, t. III, p. 606; Barni, t. II, p. 460.

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en train de relever dans l'esthétique de notre auteur, n'est qu'une conséquence. Il s'agit de se demander comment Kant l'a levée et do déterminer quelle a été sa véritable pensée. Nous avons déjà eu occasion de dire qu'il nous paraît manifeste — et c'est là, depuis le pénétrant examen auquel Kuno Fischer a soumis ce problème, l'avis de la grande majorité des critiques, — que Kant a admis la réalité et la causalité des choses en soi. Seulement cette causalité est pour lui de nature toute particulière. Les choses en soi, tout en étant les causes de nos impressions sensibles, ne peuvent pas en être les causes extérieures, vu que les causes extérieures sont des objets extérieurs ou des phénomènes, qui jailUâsent des sensations et ne peuvent, par conséquent, les produire. La causalité des choses en soi ne peut donc être qu'une causalité intérieure, qu'une causalité supra-sensible et intelligible. Et le fond des choses, la cause véritable et dernière de nos impressions extérieures, n'est autre que la cause dernière de nos impressions intérieures, n'est que la volonté.

Si nous rappelons ici cette interprétation de la métaphysique kantienne, que nous avons déjà eu l'occasion d'exposer à propos de la fmalité objective, c'est que c'est ici qu'elle va prendre toute son importance et toute sa valeur. Il serait absolument impossible et contradictoire de parler d'un Beau objectif dans le système kantien, si nous n'étions pas assuré préalablement que Kant admet, en général, une réalité indépendante de nos représentations, une réalité objective. La chose en soi une fois admise, rien ne ,nous empêche de concevoir que, de même que nous la réalisons dans l'acte moral, nous puissions en avoir une particulière révélation par la beauté, de telle sorte que celle-ci fût véritablement l'échelon intermédiaire entre le monde des phénomènes et de la connaissance, et le monde des noumènes et de l'action morale. Mais nous n'en sommes pas encore là. Pour le moment, bornons-nous à constater que, de même que Kant admet la réalité objective des choses en soi, il a admis la réalité d'un Beau objectif.

Sans doute, nous l'avons déjà dit, on trouverait dans la Critique du Jugement d'innombrables passages plaidant contre cette liypothèse. A y regarder de près, toute la position du problème, d'après laquelle notre philosophe n'entreprend que la critique du Jugement du goût, c'est-à-dire ne cherche à fixer que les conditions de Télat esthétique, ne fait que l'analyse psychologique de la contemplation, semble exclure toute recherche relative à l'existence d'une beauté objective. C'est là toute l'originalité de l'esthétique kantienne, disent avec Kuno Fischer un grand nombre de criticiues,

que de ne s'ôtre préoccupée précisément que de l'état esthétique, que d'avoir expliqué le Beau par la contemplation et non la contemplation par le Beau. Seulement cette position du problème que nous avons appelée la position anthropocentrique nous paraît absolument intenable. Il faut toujours commencer en esthétique, comme en toute chose, par la psychologie. Le premier chapitre de toute théorie du Beau doit évidemment ôtre l'analyse psychologique de ce que nous éprouvons, quand nous nous trouvons en face d'un objet beau, et de ce chapitre, nous l'avons dit, Kant nous semble avoir écrit quelques-unes des plus belles et des plus profondes pages. Mais cette analyse une fois faite, il nous est absolument impossible de ne pas nous demander si la raison de notre état esthétique, de nos sentiments de plaisir, ne se trouve pas dans les choses elles-mêmes, et quoi qu'on en ait dit, de l'aveu d'ailleurs de Kant lui-môme, nous venons de le montrer, l'école anthropocentrique, elle aussi , ne peut pas échapper à cette question. Aussi faut-il se borner à constater que là, comme dans la Critique de la Raison pure, il y a véritable contradiction entre les différentes assertions de Kant. D'une part, les textes que nous avons cités affirment nettement l'existence d'une beauté objective; d'autre part, tout l'ensemble de l'œuvre, la position du problème plaident contre cette beauté objective. En dernière analyse, c'est l'hypothèse de l'existence objective du Beau qui nous paraît avoir été la véritable théorie de Kant. Il a si bien senti qu'il n'avait pas donné à ce problème une solution satisfaisante, qu'il l'aborde une dernière fois tout à la fin de la Critique du Jugement, dans la Dialectique du Jugement esthétique, sans arriver encore là, semble-t-il, à des vues concordantes et définitives.

Kant n'avait pas vu que son esthétique ne reicèle pas qu'une seule antinomie, l'antinomie entre l'immédiate té et la spontanéité du sentiment esthétique et l'universalité et la nécessité , auxquelles, d'après lui, le jugement sur le Beau prétend légitimement. A côté de cette première antinomie, il y en a une autre ou plutôt deux autres, tout aussi difficiles à résoudre: l'antinomie entre le subjectivisme et la théorie objective du Beau, entre l'état esthétique et la cause objective de cet état, et l'antinomie entre l'explication formelle du Beau et son explication par le contenu, par le sens, par la signification qu'il recèle. Au fond, Kant n'a résolu d'une façon satisfaisante aucune des trois. Et de chacune de ces trois thèses et de ces trois antithèses, sont sorties des écoles esthétiques divergentes : le sentimentalisme et rintellectualisme esthétiques, le subjectivisme et l'objectivisme, le formalisme enfin et l'idéalisme. Pour la seconde de ces trois antinomies, — l'antinomie

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entre la nature subjective et objective du Beau — que Kant traite comme en passant, à propos de la première, et qui, d'ailleurs peut se réduire, jusqu'à un certain point, à la première, Kant Ta discutée dans la Dialectique du Jugement esthétique. Il commence par distinguer entre l'empirisme du goût, c'est-à-dire entre la théorie qui prétend que celui-ci juge toujours a posteriori, d'après des motifs empiriques, et le rationalisme du goût qui soutient qu'il juge toujours d'après un principe a priori. Nous avons longuement montré que Kant se décide pour le rationalisme. Le rationalisme du goût, maintenant, admet ou bien le réalisme ou bien l'idéalisme de la finalité, c'est-à-dire la théorie d'après laquelle la finalité subjective, la concordance de la représentation de l'objet dans l'imagination avec les principes essentiels de la faculté de juger en général, serait une fin réelle que se propose la nature ou l'art, fin qui consisterait à s'accorder avec notre faculté de juger; et la théorie selon laquelle cette concordance s'étabUrait sans but, comme d'elle-même, d'une manière accidentelle, entre la faculté de juger et les formes qui se produisent dans la nature d'après des lois particulières. Kant accorde que les belles formes de la nature organique parlent en faveur du réalisme de la finalité de la nature, plaident pour la théorie qui admet comme principe de la production du Beau une idée du Beau dans la cause qui le produit, c'est-à-dire une fin relative à notre faculté de juger. Il cite les couleurs et les formes des fleurs, de certains animaux etc., qui plaisent aux yeux et qui semblent avoir été faits tout exprès pour notre intuition. Notons, en passant, combien ce tableau des « belles formes de la nature » est fruste et pauvre. Kant très certainement n'a pas senti, comme nous la sentons aujourd'hui, la beauté naturelle; il n'a pas senti quels miracles esthétiques peut réaliser un paysage, un site, un coucher de soleil, une nuitétoilée. Kant était évidemment infiniment plus sensible au sublime qu'au Beau, et cela, parce que plus étroitement encore que le Beau, celui-ci se rattache aux idées morales. Le sentiment de la nature venait de naître en Europe avec Jean-Jacques, mais l'auteur de l'Emile ne l'avait pas communiqué à son illustre disciple de Kœnigsberg. Celui-ci ne trouve des accents de véritable éloquence que pour décrire la finalité morale, que pour glorifier le devoir et le sentiment du respect. Quoi qu'il en soit, après avoir fait cette concession au réalisme de la finalité et à l'objectivité du Beau, Kant reprend tout ce qu'il leur a concédé. Il commence par fain; observer que le réalisme de la finalité multiplie inutilement les principes d'explication, et que, dans les libres formations delà nature, nous trouvons des productions qui seinhlcnt avoir été

faites exprès pour l'usage esthétique de notre Jugement, sans qu'il soit nécessaire/pour les expliquer, d'invoquer un principe autre j que le mécanisme, par exemple les cristaux, les stalactites, etc. Enfin, et surtout, à côté de ces raisons indirectes en faveur de l'idéalité de la finalité, il y a une raison directe consistant dans le fait que, dans le jugement esthétique, c'est en nous-mêmes que nous cherchons, a priori, la mesure de notre jugement. Dans le jugement du Beau, il ne s'agit pas de savoir ce qu'est la nature, ou même quelle fin elle se propose par rapport à nous, mais uniquement quel effet elle produit sur nous. « Dire que la nature a formé ces figures pour notre satisfaction, ce serait encore y reconnaître une finalité objective et non pas admettre seulement une finalité subjective reposant sur le jeu de l'imagination en liberté ; dans cette dernière opinion, c'est nous qui accueillons la nature avec faveur, ce n'est pas elle qui nous en fait une, La propriété qu'a la nature de nous fournir l'occasion de percevoir, dans le rapport des facultés de connaître s'exerçant sur quelques-unes de ses productions, une finalité interne que nous devons regarder, en vertu d'un principe supra-sensible, xîomme nécessaire et universelle, cette propriété ne peut être une fin de la nature, ou plutôt nous ne pouvons la regarder comme telle, car alors le jugement, qui serait déterminé par là, serait hétéronome, et non point libre et autonome, comme il convient à un jugement de goût ». Dans les Beaux- Arts, le principe de l'idéalisme de la finalité est encore plus évident, vu que les Idées esthétiques qui leur donnent leur règle sont, comme nous le verrons, essentiellement différentes pour Kant des Idées rationnelles de fins déterminées, de telle sorte qu'il conclut que « de môme que l'idéalité dés objets des sens, considérés comme phénomènes, est la seule manière d'expliquer comment leurs formes peuvent être déterminées a priori, de môme l'idéalisme de la finalité dans le jugement du Beau de la nature et de' l'art est la seule supposition qui permette à la critique d'expliquer la possibilité d'un jugement de goût, c'est-à-dire d'un jugement qui réclame a priori une validité universelle (sans fonder sur des concepts la finalité qui est représentée dans l'objet) » ».

Remarquons que, dans cette discussion du réalisme et de l'idéalisme de la finalité, Kant n'apporte aucun argument nouveau et qu'il se fonde tout simplement sur sa théorie de la finalité subjective et du jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement. Or, nous avons tenté de montrer que la conception de la finalité sans fin est insoutenable, que la seule fois où Kant a essayé de

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 361, 362; Barni, t. I, p. 331, 332.

nilustrer par un exemple, il a été obligé d'admettre, lui aussi, dans la finalité subjective, des éléments objectifs à certains points de vue; qu'enfin lui-môme n'a pas été fidèle à la réduction de l'état esthétique à la seule harmonie de nos facultés de connaître, mais, qu'à côté du sentiment de ce jeu harmonieux, il a admis des sentiments esthétiques provoqués par d'autres raisons et, entre autres, par des raisons objectives. Sans doute, si on admet la théorie du jugement esthétique absolument pur, réclamant a priori une vaUdité universelle, sans fonder sur des concepts la finalité qui est représentée dans l'objet, l'idéalisme esthétique s'ensuit nécessairement. Seulement, cette conception elle-même, nous avons trouvé qu'elle était contradictoire, que Kant y avait fait entrer des éléments qui, primitivement, n'y auraient pas dû trouver place, quil avait été obligé, pour garantir l'universalité et la nécessité du jugement, de l'intellectualiser et par là de l'objectiver. Nous avons vu qu'à côté de la beauté libre, que seul son système était capable d'expliquer, il avait été obligé d'admettre une beauté adhérente ; qu'à côté du sentiment immédiat et spontané, jaillissant de l'appréhension des objets beaux, il avait admis toute une série de sentiments médiats et indirects, dus à l'intervention de cette faculté de connaître qui, au début, avait été rigoureusement exclue du sentiment du Beau; que, enfin, à côté de l'absolu désintéressement qui avait été la marque même du sentiment du Beau, il avait été obUgé d'admettre que ce sentiment, sans avoir pour motif un intérêt, était tout au moins accompagné et d'intérêts empiriques et surtout d'intérêts intellectuels. Kant a donc abandonné successivement et sans l'avouer expressément, toutes ses positions.

Aussi n'a-t-il pas été plus conséquent pour l'idéalisme de la finahté. Après avoir affirmé dans le texte que nous avons cité que « dire que la nature a formé ces figures pour notre satisfaction, ce serait encore y reconnaître une finalité objective, et non pas admettre seulement une finalité subjective reposant svu' le jeu de l'imagination en liberté », ce serait admettre que c'est la nature dans les fins qu'elle se propose, par rapport à nous, qui nous fait une faveur et non pas, comme il serait légitime, que cest nous, qui accueillons la nature avec faveur, nous trouvons un texte qui reprend et contredit toute la théorie subjective. « La beauté môme de la nature, c'est-à-dire son accord avec le libre jeu de nos facultés de connaître, dans l'appréhension et dans W, jugement de son apparence, peut être |)rise aussi poui- une /inalifr objective de la nature, considérée dans son ensembh^ comme un système dont l'homme est un membre, dès qu'une fois le jug(Mnenl téléologique que nous en portons, grâce aux lins (jue nous y dé-

couvrent et que fournissent les ôtres organisés, nous a autorisés à nous élever à l'idée d'un grand système des fins de la nature. Nous pouvons regarder comme une faveur de la nature de ne s'être pas bornée à l'utile, mais d'avoir répandu la beauté et les attraits avec tant de profusion, et l'aimer à cause de cela, de môme que nous la considérons avec respect pour son immensité et nous sentons ennoblis par cette considération, précisément comme si la nature avait établi et orné dans ce but ce magnifique théâtre ». » Plus expressément que tous les textes que nous avons cités antérieurement, celui-là, que nous avons réservé pour la fin, nous révélo nettement les contradictions dans lesquelles Kant s'est engagé ù propos du réalisme et de l'idéalisme du Beau. Après n'avoir parié que de beauté subjective, le voilà qui admet une <* beauté même de la nature » ; après n'avoir admis qu'une finalité entièrement subjective, une finalité sans fin, le voilà qui admet que l'accord de la nature avec le jeu de nos facultés de connaître peut être pris pour une « finalité objective de la nature » ; après avoir affirmé que c'est nous qui accueillons la nature avec faveur, voilà que c'est une « faveur que nous a fait la nature » que de ne s'être pas bornée à l'utile et que d'avoir répandu à profusion le Beau.

Sans doute, dans la note qui accompagne ce passage, Kant tente de reprendre la concession qu'il vient de faire à la théorie objective du Beau, en distinguant entre le simple jugement du goût, qui ne se préoccupe en aucune façon de la fin pour laquelle peuvent exister les beautés de la nature, si c'est pour exciter en nous un plaisir ou s'il n'y a entre elles et nous aucune relation de finalité, et le jugement téléologique qui, lui, se préoccupe au contraire du rapport de finalité et qui nous permet alors de regarder comme une faveur de la nature de s'être montrée favorable à la culture de notre esprit en exposant devant nous tant de belles formes *. C'est là une distinction analogue à celle que Kant avait établie entre le jugement esthétique proprement dit, pur de tout élément intellectuel, ne valant que pour la beauté libre, et le jugement esthétique valant pour la beauté adhérente, admettant, par conséquent, des éléments intellectuels et qu'il appelle des jugements de goût appliqués. Nous avons déjà fait observer à propos de cette distinction qu'il est extrêmement singulier que Kant n'ait admis, comme jugements esthétiques purs, que des jugements qui ne peuvent porter que sur les objets esthétiques les plus pauvres et les plus insignifiants, et qu'en somme, la simple reconnaissance de la beauté adhérente détruit toute la position primitive du problème. Un système qui se-

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p 392, 393 ; Barni, t. II, p. 40. 41.

2. Ihid., Hartenstein, t. V, p. 393, note; Barni, t. II, p. 41, 42, note.

LE BEAU ET SES MODIFICATIONS b09

rait réduit à n'expliquer que la beauté libre serait la plus pauvre et la plus inutile de toutes les esthétiques. Ce que nous avons reproché là, comme ailleurs, à Kant, c'est de n'avoir pas reconnu qu'il y avait des formes différentes du Beau et, par conséquent, des formes différentes de sentiments et de jugements esthétiques, mais d'avoir commencé par affirmer qu'il n'y a qu'un seul sentiment, qu'un seul jugement esthétique digne de ce nom, pur de tout alliage, et d'avoir ensuite introduit subrepticement, en quelque sorte, d'autres formes de sentiments et de jugements qui n'ont pas de place véritable dans le système, et qui cependant sont beaucoup plus importantes et plus caractéristiques que la forme admise primitivement. Il en est tout de même ici. A côté du jugement esthétique pur qui, lui, ne se préoccuperait en aucune sorte de la finalité objective des objets, Kant est obligé d'admettre le jugement que nous voudrions appeler esthético-téléologique, qui se trouve placé entre le jugement esthétique pur et le jugement téléologique proprement dit. Le jugement esthétique pur serait celui qui ne se préoccuperait que de la finalité sans fin^ absolument subjective, résidant entièrement dans l'harmonie sentie de l'imagination et de l'entendement. Le jugement téléologique est proprement pour Kant celui que provoque l'existence, dans^le monde extérieur, d'une catégorie spéciale d'objets dont les différentes parties sont réciproquement fins et moyens, et qui s'appellent les êtres organiques. Entre les deux maintenant, il y aurait la' forme intermédiaire du jugement esthético-téléologique, qui, lui, en face d'objets beaux ne se préoccupe plus seulement de la finalité subjective, de l'activité harmonieuse de nos facultés de connaître, mais qui va plus loin et recherche la finalité objective de cette finalité subjective, qui se demande quel est le but des beautés que la nature a répandues autour de nous avec tant de profusion, et si ce but ne serait pas précisément de produire en nous la finalité subjective, le jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement.

Or, ce que nous prétendons affirmer une fois de plus contre Kant, c'est que le jugement esthétique pur, tel que nous venons de le définir, n'est pas possible ou tout au moins que ce n'est là que le premier moment de l'acte esthétique. Nous conimein^'ons, en effet, quand nous nous trouvons devant un objet beau, par prendre conscience de l'impression subie, qui, nous l'avons longuement montré dans notre étude du senlinuMit estbéticiuo, ne se réduit pas à la conscience de riiarnionie de nos facultés de connaître, mais dans laquelle vivent, à côté de cett(î conscience logi(|ne, et la conscience de notre vie sensible accrue et la conscience de joules les images associées qui enlacent «;t baignent de loules paris notre

perception primitive. Seulement l'esprit humain ne s'arrête p;is. ne peut pas s'arrêter là. Après avoir pris conscience de celte harmonie subjective il en recherche nécessairement les raisons, les causes objectives. Ces causes, il les cherche tout d'abord d;iiis l'objet dont l'appréhension a créé en lui une impression esthétique, à propos (kiquel s'est révélée à lui l'harmonie de ses facultés de connaître. Il peut les chercher ensuite plus haut et plus loin. Non content de s'arrêter aux excitations sensibles, à la liaison particulière de ces excitations, c'est-à-dii"e à leur forme, il peuq rechercher le contenu, la signification de ces objets, les idées qu'ils expriment, la fin que la nature s'est proposée en les créant. En un mot, pour nous, le jugement esthétique pur est inadmissible. C'est un organe qui n'existe pas, qui ne peut pas exister. Tout jugement esthétique, en fait, est un jugement esthético-téléologique.

Il est vrai que les Kantiens pourraient nous répondre que nous modifions, sans en avoir le droit, la position du problème du Beau proposée par Kant. Kant, pourraient-ils dire, de parti pris, ne s'est occupé que de l'analyse du jugement esthétique pur, que de la description psychologique de l'état esthétique sans vouloir en aucune façon se préoccuper de ce que pourrait être le Beau ec soi, et si l'on a le droit de révéler les points faibles des solutions l'on n'a pas celui d'attaquer la position même du problème. Nou répondrons à cela tout d'abord que Kant lui-même ne s'en est pa tenu à ces données primitives, que lui-même, après avoir rédui le Beau au seul sentiment, l'a peu à peu intellectualisé et mora lise ; qu'après n'avoir admis que le jugement esthétique pur et l beauté libre, il a admis le jugement esthétique appliqué, la beaut adhérente et un idéal duBeau. De plus, nous avons le droit de rap peler que la Critique du Jugement esthétique fait partie d'un tou qui est la Critique du Jugement ; que le principe a priori du Juge ment est la finalité en général, que Kant lui-même n'a pas voulu par conséquent, que l'on séparât la téléologie proprement dite d l'esthétique, et que lui-même, dans les passages que nous venon^ de citer, a montré le lien qui existe entre les deux parties de la Critique du Jugement, a admis entre les jugements esthétiques purs et les jugements téléologiques purs la forme intermédiaire du jugement esthético-téléologique. Enfin, nous ne concédons pas que l'on doive se borner à attaquer les solutions d'un problème et qu'on n'ait pas le droit d'examiner et de critiquer ces données mêmes. Nous avons le droit, nous semblel-il, de reprocher à Kant de ne s'être occupé que du premier moment de l'acte esthétique, de n'avoir analysé que l'impres-

sien exercée sur nous par la beauté, ou plutôt seulement l'impression exercée par elle sur le rapport réciproque de nos facultés de connaître. L'analyse du moment subjectif de l'état esthétique une fois faite, et faite plus complètement qu'elle ne l'est chez Kant, c'est-à-dire faite non-seulement au point de vue du rapport de nos facultés de connaître, mais encore au point de vue de l'état du sujet tout entier, aussi bien de ses sens, de son émotivité, que de ses facultés supérieures, l'on est en droit de demander à un système esthétique de faire un pas de plus et de rechercher la cause objective de cet état subjectif. Nous l'avons dit et répété, le système esthétique de Kant est incapable d'expliquer pourquoi tel objet est jugé beau, tel autre laid, tel autre indifférent, ou, pour nous servir des termes dans lesquels lui-même a posé la question, pourquoi tel objet est capable de produire l'activité harmonieuse de nos facultés de connaître et tel autre en est incapable. Cette question, nulle esthétique n'a le droit de l'omettre, à moins de démontrer qu'il ne saurait y avoir de cause objective du Beau et que celui-ci consiste tout entier dans l'état subjectif du contemplateur. Or, les textes que nous avons cités Font prouvé surabondamment, telle n'a pas été la pensée de Kant. Il a admis des causes objectives du Beau, il a admis que le Beau ne se réduit pas à la simple contemplation. Cela constaté, nous avons à nous demander maintenant en quoi il fait consister ces causes objectives.

La première et la plus naturelle façon d'expliquer le Beau serait d'en chercher la cause objective dans les objets extérieurs. C'est là la théorie commune aux sensualistes et aux formalistes, dont les uns font résider le Beau uniquement dans h^s qualités sensibles des objets, dont les autres le font résider dans les l'apports réciproques des différentes parties de l'objet, dans leur forme. Nous avons montré dans l'étude que nous avons faite du sentiment esliiétique d'après Kant, que ces deux points de vue ne lui sont pas étrangers, que, malgré sa polémique conti'e le sensualisnuî anglais, il a dû tenir compte, lui aussi, bien qu'impaifaitement, (h's (jualilés sensibles des objets en tant que causes de l'impression eslhéliiiue, et que, d'autre part, sa théorie de l'iiarinonie de riniaginalion el de l'entendement est une théoi'ie nettement formaliste. Malgré

cela, nous savons que, pour Kant, les objets extf^'rieurs doivent être incapables d'expliquer vraiment la nature objective du Beau. Que sont, en effet, pour lui les objets extérieurs? Ils sont tout d'abord un faisceau d'impressions, de qualités sensibles, et ces qualités sensibles, qui cependant jouent un si grand rôle dans l'impression esthétique, les couleurs, les sons, etc., nous savons qu'elles dépendent entièrement de la structure particulière de nos organes, c'est-à-dire sont absolument subjectives et ne peuvent pas, par conséquent, constituer les racines objectives du Beau. Quant à ce qui confère l'unité à ce faisceau d'impressions, à ce qui en fait un véritable objet, nous savons que c'est une série d'élaboralions dont le dernier terme est la conscience de l'unité et de l'identité du Moi, c'est-à-dire encore une opération subjective. Aussi bien Kant affirme-t-il à différentes reprises que les objets extérieurs semblent bien être la cause réelle et dernière des impressions esthétiques du Beau, (« aussi bien parlera-t-il du Beau comme si c'était une qualité de l'objet même »), mais qu'au fond il n'en est rien, A y regarder de près, il en est de même de la forme, malgré toutes les tendances formalistes que nous avons eu l'occasion de relever chez Kant. Toute forme, en effet, désigne un rapport particulier des parties d'un objet dans l'espace. Or, l'espace n'existe pas pour Kant objectivement : c'est une façon d'envisager la réalité, une forme nécessaire et universelle de la sensibilité. Par conséquent, les formes elles-mêmes des objets dépendent, pour notre philosophe^ de l'activité subjective de l'esprit, sont jusqu'à un certain point créées par l'esprit et ne peuvent donc pas, elles non plus, être les causes objectives de la beauté. Pour pénétrer jusqu'à cette cause, pour arriver à ce qui n'est pas soumis aux formes de l'esprit, à ce qui est vraiment objectif, il faut que nous abandonnions le monde des phénomènes, où nous ne sortons jamais de notre subjectivité, où nous ne voyons les choses que telles qu'elles nous apparaissent et non pas telles qu'elles sont en elles-mêmes et pour elles-mêmes, et que nous abordions le monde des Noumènes, l'univers des choses en soi. En effet, la cause véritable et objective des objets extérieurs, des phénomènes ne peut pas être un autre phénomène : expliquer les phénomènes, par des impressions et dériver ensuite les impressions des phénomènes, c'est une évidente contradiction. Par conséquent, la cause objective de nos impressions ne peut pas être un phénomène, ne peut pas être un objet connaissable, mais elle doit précéder toute notre expérience et la fonder sans jamais pouvoir être elle-même sentie et représentée. Ce substratum supra-sensible, qui est le fondement à la fois de notre sensibilité, de notre entendement, de tous les phénomènes, aussi bien

des phénomènes intérieurs que des phénomènes extérieurs, c'est ce que Kant appelle « l'objet transcendental », « le véritable correlatum de nos représentations », « le concept limitatif de notre entendement», «la chose en soi». La chose en soi, irréprésentable, inconnaissable, est donc la cause aussi bien du monde extérieur que du monde intérieur, et, si nous voulons rechercher la cause objective du Beau, c'est là, c'est dans le domaine des Noumènes que seule nous aurons chance de la rencontrer.

Si Kant n'avait écrit que la Critique de la Raison pure, la recherche que nous entreprenons aurait été évidemment vaine. Etant donné que la chose en soi, que le Noumène est absolument irréprésen table, que nous n'en pouvons rien connaître, que ce n'est qu'un concept limitatif, un X dont il nous est à tout jamais interdit de trouver la signification et la valeur, il serait contradictoire de prétendre que cet X pût se révéler à nous d'une façon quelconque, pût nous apparaître, par exemple, sous les espèces de la beauté. Mais nous savons que Kant ne s'en est pas tenu là et que dans ses œuvres postérieures, aussi bien dans la Critique de la Raison pratique que dans la Critique du Jugement, le sens de la chose en soi s'est précisé et fixé. Tout d'abord, dans la Raison pratique, nous avons vu la chose en soi, sinon pouvoir être connue, tout au moins pouvoir être réalisée dans l'acte moral. Puis, dans la Critique du Jugement, nous avons rencontré des êtres particuliers qu'il nous est impossible d'expliquer mécaniquement, de comprendre par les conditions subjectives de notre raison, chez lesquels le tout ne dérive pas des parties, mais bien les parties du tout, de telle sorte que nous sommes obligés de leur apphquer des principes autres que les principes mécaniques et supérieurs à eux, à savoir les principes téléologiques. Grâce à la téléologie, à la finalité, au concept de flnahté naturelle, nous parvenons à entrevoir un lien entre les deux mondes de la nature et de la liberté que jusque-là Kant avait si profondément séparés. Nous avons déjà eu l'occasion de montrer comment cette union s'opère. Etant donné que là hberté doit réahser le but posé par ses lois dans la nature, dans le monde sensible, il faut tout au moins que la nature ne se montre pas rétive à la possibilité des fins qui doivent y être atteintes d'après les lois de la liberté, bien plus il faut qu'il y ait un principe qui rende possible l'union, l'unité, die Einheit, du supra-sensible, servant de fondement à la nature, avec ce que le concept de la liberté contient pratiquement ; il faut, en un mot, que le substratuni de la nature soit identique en dernière analyse au substratuni de nos facultés, soit liberté.

Cette liberté se manifeste maintenant tout d'abord par l'exis-

tence, dans la nalure, des êtres organiques. Les êtres organique sont, en effet, des êtres qui se forment, qui se produisent et qui s reproduisent eux-mêmes, dans lesquels, par conséquent, la liberté la chose en soi se révèle à nous, nous apparaît jusqu'à un certai: point. De même maintenant qu'à côté de la conception léléolc gique, Kant a admis la conception esthétique des choses, de môm qu'à côté de la finalité objective il a admis la finalité subjectives c'est-à-dire un état où nous considérons les choses librement, san être, comme dans la connaissance, astreints à des règles et à dei lois déterminées, Kant n'aurait-il pas dû admettre, n'a-t-il pal admis, en effet, quelque chose qui dans le domaine esthétique cor respondît à l'existence objective des êtres organiques, n'a-t-il pas admis une beauté objective dans laquelle nous apparût et se révélât à nous la liberté. Sans doute, cette théorie nous ne la trouvons pas expressément dans Kant, et l'on sait que c'est seulement Schiller, dans l'Esthétique esquissée dans les lettres à Kôrner, qui tirera expressément de la théorie de son maître les conclusions auxquelles nous venons d'arriver. Mais nous prétendons démontrer que la conception de la beauté, en tant que révélation, qu'apparence de la liberté se trouve, bien qu'indiquée seulement et deviné plutôt qu'exposée, chez Kant lui-même.

En effet,nous avons vu que dans la Dialectique du Jugement esth tique, dans la discussion des antinomies, Kant affirme que le jugement de goût, dont il avait prétendu jusque-là qu'il ne devait pas se fonder sur un concept, se fonde sur un concept indéterminable par l'intuition, qui ne nous fait rien connaître, et qui n'est que le <c concept pur que la raison nous donne du supra-sensible qui sert de fondement à l'objet (et aussi au sujet jugeant) considéré comme objet des sens et par conséquent comme phénomène ' ». Kant distingue donc trois sortes de supra-sensible : l'idée du supra-sensible en général sans autre détermination que celle de substratu de la nature ; l'idée du supra-sensible comme principe des fins d la Uberté et de l'accord de la liberté avec ses fins dans le monde moral, et, entre les deux, l'idée du supra-sensible comme principe de la finalité subjective de la nature pour notre faculté de con^ naître ^. Il y a, par conséquent pour Kant, trois espèces de Noumènes ou de choses en soi, ou plutôt il n'y a qu'un seul Noumène, qu'une seule chose en soi, qui se révèle à nous de trois façon» différentes. D'une part, quand nous connaissons, au delà des phé* nomènes, tout imprégnés d'éléments subjectifs, n'existant que par nous et pour nous, nous sommes obligés d'admettre un substrat

1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 351 ; Barrii, t. I, p. 312.

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