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Cf. Volkelt, op. cit., p. 117 à

b38 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

des facteurs immanents et de la transformer. La catégorie de la causalité ne signifie en aucune façon que le contenu des perceptions soit en lui-même causal, que la causalité soit un lien interne qui relie ce contenu, que, par exemple, la représenlalion d'une cause matérielle quelconque agisse réellement comme cause; sur la représentation de TefTet matériel produit par celte cause. Les catégories ne sont donc que des fonctions subjectives par lesquelles le contenu des perceptions est organisé suivant des lois déterminées, sans que nous puissions le moins du monde soutenir que ce contenu des perceptions accomplisse ses fonctions en lui-môme et de lui-même.

Or, toute la discussion qui précède a tendu à prouver quVn réalité Kant, par une dérogation flagrante à l'esprit de son système, a semblé accorder que le contenu des perceptions, la matière des intuitions, possède en elle-même ces déterminations, accomplit elle-môme ces fonctions qui cependant lui sont seulement associées, d'une façon il est vrai nécessaire, par l'entendement. Elles paraissent, suivant les textes que nous avons cités, comme les relations mômes de la matière des intuitions, elles en semblent constituer la vie immanente et avoir, par conséquent, une réalité objective.

A première vue, il n'en est pas de môme des Idées. Les Idées visent, en effet, l'unité et l'inconditionnel, et ne peuvent pas, par conséquent, être représentées comme immanentes à l'intuition, qui est essentiellement multiple, diverse et conditionnée. Il est donc possible qu'en essayant de régler notre pensée d'après des Idées, nous ol)éissions à une illusion. Cependant Kant a tenté d'assurer même aux Idées un fondement objectif. Il se sert pour cela de plusieurs artifices que Volkelt a mis en lumière avec beaucoup de pénétration.

Tout d'abord il se sert de la conjonction « comme si » pour essayer d'assurer aux trois Idées psychologique, çosmologique et théologique un fondement objectif. Il dit, en effet, qu'en psychologie nous devons « rattacher au fil conducteur de l'expérience interne tous les phénomènes, tous les actes, toute la réceptivité de notre âme, comme si celle-ci était une substance simple, subsistant au moins dans la vie avec identité personnelle » ; qu'en cosmologie, a nous devons poursuivre, sans jamais nous arrêter, la recherche des conditions des phénomènes naturels internes ou externes, comme si celle-ci était infinie en soi, et comme si elle n'avait pas de terme suprême, sans nier pour cela, qu'en dehors de tous les phénomènes, il n'y ait des causes premières, purement intelligibles de ces phénomènes, mais aussi sans jamais nous permettre

do les introduire dans l'ensemble des explications naturelles, puisque nous ne les connaissons pas du tout » ; et, enfin, qu'en théologie, « nous devons considérer tout ce qui peut appartenir à l'ensemble de l'expérience possible, comme si elle formait une unité absolue mais entièrement dépendante et toujours conditionnelle dans les limites du monde sensible, et comme si, en môme temps, l'ensemble de tous les phénomènes et le monde sensible lui-môme avaient en dehors de leur sphère un principe suprême unique et absolument suffisant, c'est-à-dire une raison originaire et créatrice subsistant par elle-même* ».

Sans doute, on pourrait opposer à ce texte les assertions réitérées de Kant, par lesquelles il affirme que les Idées ne sont que des {( schèmes auxquels aucun objet ne correspond directement pas môme d'une façon hypothétique, » qu'elles ne sont que des concepts euristiques destinés à « obtenir la plus grande unité systématique possible dans l'usage empirique de notre raison, » que les objets de la raison ne sont que des objets imaginaires, problématiques, destinés seulement à ouvrir des chemins nouveaux à l'usage empirique de l'entendement*. Il est vrai encore que le « comme si » pourrait signifier « il est absolument douteux ». Mais Volkelt a parfaitement raison d'observer que le « comme si » peut 'aussi signifier qu'en admettant la réalité des objets dos Idées, nous suivons, bien que d'une façon inconsciente, une loi de notre raison, et c'est là, en effet, l'interprétation à laquelle nous nous arrêtons. Pour les catégories, Kant veut, en effet, les considérer seulement comme des fonctions subjectives de notre entendement, destinées à rendre possible l'expérience, à organiser les phénomènes sans vouloir les appliquer même à l'aide d'un « comme si » à la chose en soi, sans se demander si l'ordre, qu'il est un besoin de notre entendement d'imposer aux choses, règne dans les choses ellesmêmes. Mais il n'en est pas de même pour les Idées. Les Idées, bien qu'elles aussi soient des fonctions subjectives de notre raison, comme les catégories le sont de notre entendement, il les met en rapport avec la chose en soi, il admet comme possible qu'aux Idées puissent correspondre des clioses en soi, et peut-être a-t-il voulu, grâce à l'artifice du « comme si », sauvegardera la fois sa position de subjéctiviste vis-à-vis de la chose en soi, et en même temps se rapprocher de cette chose en soi et satisfaire ainsi ses tendances rationalistes ^.

Pour déterminer le rappoi't des Idées aux choses en soi, Kaiil se

1. Critique de la Raison pure, H.utcnst.-iri, t. III, i». -i.i-», 'i:i:{ ; H-nni. f. II. p. 2:i:J. 2;ii.

2. Ihid., Hartonsteiti, t. III, p. 4:i0, i";7 ; H.iriii, I. Il, p. -'.i'.l, 2(i(). , 3. Cf. Volkelt, op. cit., p. 131 à 139.

sert de ce qu'il appelle la " supposition relative » (supposilio relativa) et la « supposition absolue » (suppositio absoluta). « Je puis avoir, dit-il, une raison suffisante d'admettre quelque chos(' rolativement sans ùtre fondé à l'admettre absolument. » EnelTcl, nous n'avons pas le droit d'admettre absolument, en soi, l'existence d'un ôtre qui corresponde à une simple Idée, à une Idée transcendentale « puisqu'aucun des concepts par lesquels je puis concevoir quelque objet d'une manière déterminée n'y suffit, et que les conditions de la valeur objective de mes concepts sont exclues par l'Idée môme.» « Je puis cependant admettre, relativement au monde sensible mais non en soi, un ôtre incomprébensible de ce genre, l'objet d'une simple Idée. En effet, si une Idée (celle de l'unité systématique parfaite dont je parlerai bientôt d'une manière plus précise) sert de fondement au plus grand usage empirique possible de ma raison, et que cette Idée ne puisse jamais ôtre en soi représentée d'une manière adéquate dans l'expérience, bien qu'elle soit indispensablement nécessaire pour rapprocher l'unité empirique du plus haut degré possible, je ne suis pas alors seulement autorisé, mais obligé à ix^aliser cette Idée, c'est-à-dire à lui supposer, zti setzen, un objet réel, mais seulement comme quelque chose en général que je ne connais pas du tout en soi, et auquel je ne donne des propriétés analogues au concept de l'entendement dans son usage empirique que comme à un principe de cette unité systématique et relativement à elle • ». « Nous ne devons donc pas admettre en soi les Idées comme objectives, mais seulement leur attribuer la réalité d'un schème comme principe régulateur de l'unité systématique de toute connaissance naturelle, et par conséquent nous ne devons les prendre pour fondements que comme des analogues de choses réelles, et non comme des choses réelles en soi. Nous écartons de l'objet de l'Idée les conditions qui restreignent le concept de notre entendement, mais qui seules aussi nous permettent d'avoir, d'une chose quelconque, un concept déterminé, et nous pensons alors quelque chose dont la nature intime échappe à tous nos concepts, mais que nous lions cependant à l'ensemble des phénomènes par un rapport analogue à celui que les phénomènes ont entre eux, aber ivovon wir uns doch ein Verhâltniss zu detn Inbegriffe der Erscheinungen denken, das demjenigen analogisch ist, welches die Erscheinungen unter einander haben ^. » Il résulte des textes que nous venons de citer, que si Kant soutient, d'une part, qu'il nous est absolument impossible de connaître ce que sont en eux-mêmes

1. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. III, p. 455, 456 ; Barni, t. II, p. 257, 258.

2. Ibid., Hartenstein, t. III, p. 453, 454 ; Barni, t. II, p. 255.

LE BEAU ET SES MODIFICATIONS H4t

les objets correspondant à l'Idée, les choses en soi, nous sommes tout au moins capables de déterminer les relations qu'entretiennent ces objets avec le monde sensible que nons connaissons. En soi donc, l'objet transcendental ne devient pas plus déterminable pour nous, puisque nous ne le connaissons que relativement au monde des sens. Nous avons bien le droit de déterminer le domaine inconnaissable de l'Idée conformément à l'Idée théologique, « comme un être primordial doué d'une causalité conformément à la raison ». Mais il est bien entendu que la raison créatrice n'est pas attribuée à cet être primordial en soi, mais seulement au rapport que cet ôtre primordial entretient avec le monde des sens. Notre connaissance ne pénètre donc que jusqu'à la « frontière » du monde des sens et de la chose en soi, et n'atteint pas l'essence de celle-ci. De cette façon, Kant n'a pas enfreint la défense de déterminer la chose en soi d'une façon positive, et il a, d'autre part, satisfait au besoin de la raison de « s'avancer jusqu'au concept qui dépasse le champ de l'usage immanent, empirique de la raison. » Comme le disent les Prolégomènes, it s'agit à la fois de ne pas dépasser la « frontière » de l'usage légitime de la raison, des erlaiibten VermDiftgebrauchen, et de s'avancer jusqu'aux limites extrêmes de cette frontière. Or, « nous nous tenons exactement sur celte frontière lorsque nous réduisons notre jugement seulement au rapport que l'univers entretient avec un être dont le concept est au-delà de toute la connaissance dont nous sommes capables dans cet univers*. » « Cette frontière est quelque chose de positif qui appartient aussi bien à ce qui est à l'intérieur de la frontière qu'à l'espace situé au-delà. Mais par la limitation du champ d'expérience par quelque chose qui est inconnu à la raison, celle-ci obtient une connaissance qui l 'empoche d'être enfermée dans le monde des sens et qui, comme il convient à la connaissance d'une frontière, s'étend seulement au rapport de ce qui est en dehors de la frontière à ce qui est en dedans-. » Kant croit avoir ainsi trouvé la vraie voie intermédiaire, Mittrlwcg, entre le dogmatisme combattu par Hume et le scepticisme^ qu'il a soutenue Seulement il ne s'aperçoit pas, qu'en réalité, ce .1///telweg est contradictoire, et que dans les expi-essions « de relatif, de relation, de rapport, de liaison et dii frontière », s«; trouve exprimée une connaissance positive de la cliose en soi. Sans dont»', Kant pourrait répondre ([ue cette connaissance, tout en étant positive n'est que relative, qu'elle ne pénètre pas dans le centre de

i. Prolegomena, H:irtenstt'in, t. IV, p. lOi.

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