‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 122 sur 137 · Prolegomena, Hartcnsteiii, t. IV, j». Kl · texte numérisé non relu

Prolegomena, Hartcnsteiii, t. IV, j». Kl

3. Cntique de la Rai&on pure, H;iit<!iisl.'iii, f. IH, p. V'>\\ IJ.inii, (. Il, p. li.'f».

4. Ibid., Haitciistoin, t. 111, p. 400, i07 ; Jiarni, t. II, p. 273, 27 i.

b^. L'ESTHÉTIQUE DE KANT

i lin cl

effet, ajoule-l-il, « nous avons le droit d'admettre un être dis de l'univers d'après une analogie avec les objets de l'expéiience,' mais seulement comme objet de l'Idée et non dans la réalité. » Et de même pour l'affirmalion de l'auteur unique du monde. « Nous avons supposé seulement quelque chose dont nous ne savons pas par un concept ce qu'il doit cire en lui-même, mais seulement par

j-apport à Tordre systématique et final de l'univers Nous

avons seulement pensé cet être, qui nous reste inconnu, par analogie avec une intelligence », «en tant qu'il est le substratum inconnu pour nous de l'unité de l'ordre et de la finalité systématiques de l'organisation de l'univers, que la raison est obligée de prendre comme principe régulatif de ses études sur la nature '. » Que pouvons-nous conclure de tous les textes que nous venons d'accumuler? Évidemment ceci : Kant, comme nous l'avons dit déjà dans le paragraphe précédent, mais sans avoir étayé notre dire par des textes, a admis l'existence objective des choses en soi et a conçu ces choses en soi par analogie avec le monde des phénomènes et des catégories. C'est seulement cette interprétation de la théorie kantienne de la connaissance qui nous permet de comprendre ce que , malgré toute la déduction transcendentale, nous ne parvenons pas à comprendre clairement, à savoir comment les catégories, les lois subjectives de notre entendement, peuvent s'appliquer à la nature, comment l'ordre de nos idées correspond à l'ordre immanent des choses. C'est seulement si comme nous le croyons, Kant était convaincu dans son for intérieur, qu'avant l'intervention de la fonction régulatrice et ordonnatrice suprême de l'entendement, qu'avant l'intervention de l'unité synthétique de l'aperception transcendentale, la chose eo soi, que notre philosophe accorde être le correlatum de cette aperceplion, est déjà ordonnée, liée d'après des lois analogiques aux catégories et à leur source commune, l'aperception, que nous nous expliquons véritablement la possibilité de l'application des lois de l'esprit à la nature. Il y a donc déjà dans la Critique de la Raison pure des germes de monisme, de panthéisme. Ces germes, nous le savons, lèvent et s'épanouissent dans la Critique du Jugement. Toute la théorie de la finalité objective prouve incontestablement que la nature a été créée par une InteUigence pour des intelligences, que la nature est un être qui s'organise lui-môme, qui, par conséquent, n'est pas une simple machine, mais possède une force plastique. Par là, nous l'avons dit, l'abîme que les deux Critiques antérieures avaient creusé entre les phénomènes et la

1. Critique de la Raison pure, HartcDsteiu, t. III, p. 466, 467; Barni, t. II, p. 273, 274. Cf. Yolkelt, op. cit., 139 à 147.

chose en soi se trouve en partie comblé. L'entendement intuitif divin est transporté au milieu de la création : les forces de la nature ne doivent pas être considérées comme analogues à celles de l'artiste, parce que l'artiste reste en dehors de son œuvre, tandis que la force qui organise la nature lui est immanente. La Critique de la Raison pure déjà admettait que la sensibilité et l'entendement pouvaient sortir d'une racine commune, quoique inconnue pour nous ; elle admettait que l'âme et la matière, malgré la différence des aspects sous lesquels elles nous apparaissent, pouvaient, au fond, ne constituer qu'une seule et môme chose. Les Fondements de la Métaphysique des mœurs proclament que la raison théorique et la raison pratique émanent d'un principe commun. Toutes ces tendances monistes s'affirment et se précisent dans la Critique du Jugement. Celle-ci veut que la raison dernière de l'accord entre la sensibilité et l'entendement soit cherchée dans le supra-sensible; qu'il y ait une cause de Viinité du supra-sensible servant de fon dément à la nature avec ce que le concept de la liberté contient pratiquement, et que c'est dans le supra-sensible que doit être cherché le point de réunion de toutes nos facultés. La Critique du Jugement affirme que le principe du mécanisme et le principe de la liaison d'après des fins se fondent dans un principe commun dont ils découlent tous deux, et que ce principe commun gît dans le supra-sensible : car « il n'est pas exclu que ce ne soit pas dans la cause immanente et inconnue pour nous de la nature que le mécanisme et la liaison d'après des lins s'accordent de manière à ne plus faire qu'un *. » Et c'est parce qu'il y a dans la Critique du Jugement des traces manifestes de panthéisme que Kant y a pu exposer la théorie du Beau.

En effet, nous n'avons institué cette longue discussion, qui a tendu à démontrer que Kant a admis l'existence objective, transcendante, de la chose en soi, que pour pouvoir en conclure qu'il doit en être de môme de la chose en soi, fondement du Beau. Nous avons prouvé que les Idées rationnelles n'ont pas seulement chez Kant un usage régulateur, mais encore, quoi (ju'il ait dit, un usage constitutif, puisqu'il a déterminé d'une certaine fa(;on. grâce à des analogies établies entre la chose en soi, d'une part, et les catégories et le monde de l'expérience, de l'autre, l'objet de c»^s Idées. Or Kant a distingué, nous le savons, trois Idées : lldéc du supra-sensible en général sans auti-e détermination (|U(* cellr de substratum de la nature; l'Idée du su[)ra-sensibh; comme i)riM(ipe des fins de la liberté et de l'accord de la liberté avec ces fins dans

1. Critiaue du Jugement, Hartenstciu, t. V, p. 400 ; Bariii, t. II. p. "ii.

le monde moral, el enfin l'Idée du supra-sensible comme piincip de la linalité subjective de la nature pour notre l'acuité de con naître. Étant donné que Kant a admis pour les deux autres Idéei des objets transcendentaux correspondants, nous avons le droif de supposer, tout au moins par analogie, qu'il doit y avoir aussi un objet transcendental correspondant à l'Idée du supra-sensibleJ comme principe de la finalité subjective de la nature pour nolrJ faculté de connaître, à l'Idée esthétique, et que, de même que l'objet transcendental correspondant au substratum de la nature a été déterminé par Kant par analogie avec les catégories et le monde de l'expérience, de môme l'objet transcendental correspondant à ridée esthétique devra être déterminé par analogie avec le Jugement esthétique.

Et, en effet, si les textes en laveur de cette interprétation de ridée esthétique sont plus rares que ceux que nous avons cités à propos des Idées rationnelles, il y en a au moins un qui est très caractéristique. Au début de la seconde partie de la Critique du Jugement, Kant dit à propos de la finalité que : « parmi les diverses productions de la nature on peut admettre aussi la possibilité de certaines productions qui aient cette forme spécifique pour caractère, c'est-à-dire qui, comme si elles étaient faites tout exprès pou notre faculté de juger, servent par leur variété et par leur unit comme à fortifier et à entretenir les forces de l'esprit (qui sont en jeu dans l'exercice de cette faculté) ce qui leur a valu le nom de belles formes ' ». Ce texte est extrêmement intéressant, parce qu'il s'y révèle non-seulement la tendance de Kant à assurera la beauté elle aussi un fondement objectif, mais encore parce que nous y constatons et comment il imagine la détermination de ce fondement objectif du Beau, et le chemin par lequel il est arrivé à cette détermination. De même que nous avons vu que c'est par analogie avec les catégories que Kant a tenté de donner à la chose en soi, fondement de la nature, des déterminations positives, nous voyons ici que c'est par analogie avec le Jugement esthétique que Kanl tente de donner à la chose en soi, fondement objectif du Beau, de pareilles déterminations. Étant donné que la caractéristique du Jugement esthétique consiste dans l'accord de l'imagination et de l'entendement, de l'imagination, faculté du divers, et de l'entendement, faculté de l'unité, la beauté en elle-même sera caractérisée par l'unité et par la variété, par la liaison du divers. Nous aTons là une détermination objective du Beau correspondant très exactement aux tendances formalistes du subjectivisme esthétique de

1. Ci'itifjuc du Jufjemmt, Hartenstein, t. V, p 371 ; Bariii, t. II, p. o.

Kaiit, et nous constatons en même temps combien Kant, lorsqu'il imagine le Beau objectivement, se rapproche des vues de son maître Baumgarten.

Seulement, Kant,nous le savons, ne s'en est pas tenu là. Son formalisme esthétique, quoi qu'aient soutenu Herbart et son école, n'est qu'une explication provisoire. Au point de vue subjectif nous avons vu que Kant, après avoir soutenu que l'état esthétique étai essentiellement caractérisé par l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, s'est aperçu que cette explication n'épuisait pas la nature véritable du Beau et a appelé à son aide l'Idée esthétique et l'Idéal. De même, au point de vue objectif, l'unité et la variété n'épuisent pas l'essence de l'objet transcendental correspondant à l'Idée esthétique. Et, en effet, il n'a pas seulement affirmé que le génie, en tant que faculté subjective de l'artiste, était essentiellement constitué par 1' « âme », par le Geist, mais il a ajouté qu' «on peut en général appeler la beauté, celle de la nature ou celle de l'art, l'expression d'Idées esthétiques » et que « le Beau est le symbole de la moralité, et que c'est seulement sous ce point de vue, en vertu d'une relation naturelle à chacun et que chacun exige de tous les autres comme un devoir, qu'il plaît et qu'il prétend à l'assentiment universel ». Ce texte prouve d'une façon irréfutable que Kant, en imaginant un fondement objectif du Beau, n'a en aucune façon voulu réduire celui-ci, comme les formalistes, à de simples rapports mathématiques, à la symétrie, à la liaison concordante d'éléments multiples quelconques, mais qu'il n'a accordé le nom de beauté qu'aux manifestations de la nature et de l'art qui incarnent, qui expriment, selon le terme qu'il emploie, d'une façon symbolique des Idées, et avant tout l'Idée de la moralité.

D'ailleurs, il y a dans le système esthétique de Kant une autre théorie, dont il résulte d'une façon manifeste que Kant a cru à l'existence objective de la beauté et que cette existence objective de la beauté, tout comme l'existence objective de la chose en soi, substratum de la nature, n'est vraiment explicable que par une explication panthéiste de l'univers. Cette théorie est la théorie du génie. A première vue, le génie, tel que l'imagine Kant et avec lui la plupart des esthéticiens, semble, tout au contraire, rar«;uinent capital du subjectivisme en matière du Beau. Que peut-on, «mi ellVl, imaginer de plus subjectif que la toute-puissance avec iaciiiclle l'imagination du grand artiste crée des formes, des situations nouvelles, enfante, selon la forte parole de Kant, comme une auhv nature avec la matière que lui fouinit la nature réelle? SeulemenI, quand on y regarde de plus près, l'on s'aperçoit (jue, tout au contraire, c'est la théorie du génie (lui plaide chez Kant le plus élo-

us L'ESTHÉTIQUE DE KANT

quemment en laveur d'une réalisation objective de l'Idée du Beau.

Et, en effet, le génie est pour Kant le talent, le don naturel qu donne à l'art sa règle, et comme le talent ou le pouvoir créateur de l'artiste est inné et qu'il appartient ainsi à la nature, on peut dire aussi « que le génie est la qualité innée de l'esprit par laquelle la nature donne la règle à l'art ». Tout art suppose des règles et comme, d'une part, les « Beaux-Arts ne peuvent pas trouver eux mômes la règle qu'ils doivent suivre dans leur production » et que, de l'autre, « sans règle antérieure une production ne peut recevoir le nom d'art, il faut que la nature donne la règle à l'art dans le sujet et cela par l'harmonie de ses facultés * ». Ce texte montre de la façon la plus claire que, quoi que des critiques aient soutenu, le Beau n'a pas été pour Kant un jeu subjectif et purement psychologique. En faisant du génie un don inné de l'artiste, et en soutenant que c'est la nature qui donne la règle à l'art dans le sujet, il a accordé implicitement que les lois esthétiques ont leur fondement dernier dans la nature môme, dans la chose en soi, dans l'objet transcendental, puisque, sans cela, elles ne pourraient pas se révéler dans l'âme de l'artiste. Il a accordé que le génie n'est pas un produit arbitraire de la subjectivité humaine, mais bien quelque chose d'objectif, jaillissant du fond même des choses, révélant et réalisant l'essence, le contenu et les lois de ce fond. Cette concession de Kant est extrêmement importante, vu que logiquement on en pourrait conclure que toute la théorie subjective du Ju-^ gement esthétique en devient caduque. Et, en effet, si le génie, en tant que manifestation originale et créatrice de l'art et du Beau, a un caractère objectif et révèle la réalité de l'Idée du Beau, il devient très difficile de concevoir la faculté de l'homme de sentir le Beau et d'en jouir comme purement subjective. Il semble que l'aptitude esthétique sur laquelle repose le goût doive être, elle aussi, fondée dans la nature elle-même, vu que rien ne peut naître dans l'homme qui ne doive être fondé tout au moins virtuellement comme force et comme loi dans la nature, dans le fondement dernier de la nature. En tout cas, la cpnception du génie montre clairement que le Beau n'est explicable dans ses racines dernières que si l'on admet que l'essence des choses a été appropriée, s'est appropriée elle-même, non-seulement aux exigences de l'humaine raison mais encore de la sensibilité de l'homme, de son aptitude pour la contemplation libre et désintéressée.

Que faut-il penser maintenant de la théorie kantienne que nous venons d'exposer d'après les textes, après l'avoir posée dans le

1. Critique du Jugement^ Harteustein, t. V, p. 317 ; Barni, t. I, p. 2d2, 2o3.

paragraphe précédent comme une hypothèse? Deux choses y éclatent à première vue. D'une part, la contradiction flagrante entre le subjectivisme et les besoins d'objectivité qui se disputaient l'esprit de Kant, et, de l'autre, l'incapacité de Kant d'intégrer dans son système esthétique l'Idée du bien, la morale. Sur le premier point nous avons trop longuement insisté pour y revenir encore ici. Sur le second, voici ce que nous ajouterons à ce que nous avons déjà dit. Le point de vue moral a absorbé malgré lui, quelque effort qu'il ait fait, le point de vue esthétique pur. Après avoir séparé très nettement, au point de vue subjectif, le Jugement moral du Jugement esthétique; après avoir montré, d'une part, que le sentiment du Beau est absolument désintéressé, tandis que la satisfaction attachée au bon est accompagnée d'intérêt, de l'intérêt suprême de l'humanité, et, de l'autre, que la satisfaction universelle jailUssant du Beau exclut tout concept, tandis que le bon n'est représenté comme l'objet d'une satisfaction universelle que par un concept; après être allé jusqu'à soutenir que l'intérêt qu'on attache au Beau s'accorde difficilement avec l'intérêt moral, et qu'il n'y a point entre eux d'affinité intérieure; après avoir, comme nous le verrons plus loin, renvoyé en quelque sorte la morale, que malgré tout il ne voulait pas séparer de l'esthétique, à une manifestation particulière du Beau, au sublime, qui n'existe qu'en tant qu'incarnation sensible du sentiment moral, Kant, à la fin de son Esthétique, en a totalement bouleversé les fondements, a laissé pénétrer l'Idée éthique dans ridée du Beau jusqu'au point d'enlever à celle-ci toute originalité et toute indépendance.

Et cependant un des apologistes les plus profonds de Kant, Hcrmann Cohen, a montré que notre philosophe n'était obligé en aucune façon par l'esprit de son système à cette abdication de l'esthétique devant la morale. Kant, dans le tableau synoptique qu'il a dressé de l'organisation de 1 amc humaine, a placé le sentiment de plaisir entre la faculté de connaître et la faculté de désirer, le Jugement entre l'entendement et la raison, la finalité entre la conformité à des lois et le but final, l'art enfin entre la nature et la liberté. Il a soutenu que le Jugement esthétique fournit un concept intermédiaire entre les concepts de la nature et celui de la liberté, le concept de la finalité de la nature, et que par là il rend possible le passage de la raison pure théorique à la raison pure pratique, des lois de la première au but final de la sccon(l(\ C'est de ce rôle intermédiaire, qu'il accorde partout au Beau — H. Cohen a raison de l'affirmer — que Kant aurait dû s'inspirer pour fixer les rapports entre le Beau, d'une part, et le vrai el W birn, de l'antre. Jusqu'à la Critique du Jugement, Kant n'avait accordé, nous le

savons, que l'exislence de deux mondes, le monde de la nature et le monde de la liberté, que deux contenus possibles de la conscienre, fournis l'un par la science de la nature et l'autre par l'éthique. Oi-, par la Critique du Jugement, Kant avait découvert un domaine nouveau de l'àme humaine, le domaine du sentiment, aussi indépendant de celui de l'entendement que de celui de la raison pratique Quel sera, quel devrait être, d'après Kant, le contenu de ce troisième domaine de la conscience? Étant donné, argumente Cohen, que, d'une part, l'art ne doit pas être subordonné à la morale, que l'art doit avoir un contenu, différant aussi bien de la nature que du monde moral, et que, d'autre part, il est impossible d'imaginer un autre contenu que celui que fournissent la science et la morale, la nature et la liberté, il s'en suit nécessairement que le nouveau contenu que créera la conscience esthétique ne peut être que l'union harmonieuse des deux seuls contenus qu'il soit possible d'imaginer, que l'union harmonieuse de la nature et de la morale. Étant donné de plus que la nouvelle direction de la conscience, découverte par Kant, est celle du sentiment, il s'en suit que le sentiment esthétique résultera nécessairement d'un amalgame entre les deux facultés théorique et pratique. Il naîtra ainsi un contenu nouveau qui ne représentera pas une réalité nouvelle, mais qui participera à la fois à la nature et à la moralité, qui ne sera ni nature ni moraUté, mais bien l'union intime, indissoluble des deux. « Le sentiment esthétique absorbe la pensée, mais ne laisse pas croître celle-ci, et la revêt de formes qui provoquent le vouloir. Et ce vouloir ne se développe pas non plus en lui-même et s'absorbe aussi peu dans la pensée que celle-ci ne s'absorbe en lui : tous deux, vouloir et pensée, sont aspirés en quelque sorte, pompés pour ainsi dire parle sentiment, sans être pour cela confondus, sans subsister non plus chacun pour soi, mais pour être transformés en une création nouvelle, où tous deux, ils ne vivent qu'en s'unissant et se mêlant profondément * ».

C'est là, en effet, où Kant aurait dû aboutir logiquement s'il était resté lidèle à lui-môme. Après avoir constaté qu'il n'a été ni logique, ni conséquent, nous avons à nous demander pour finir si la théorie que nous avons soutenue nous-même admet un fondement objectif du Beau. Pour nous, nous avions réduit le Beau au sentiment estbétique, et ce sentiment esthétique lui-même nous l'avions expliqué par le symbolisme sympathique. Nous avions appelé beau l'acte par lequel l'homme personnifie la nature extérieure, l'anime, lui prête une âme et une existence, et y retrouve

i. H. Cohen, Kants Begrûndung der Aesthetik, p. 222 à 227.

un reflot de lui-même. 11 est évideiil que la beaiil»' ainsi ronçue ne peut pas être objective, qu'il dépend toujours de nous d'accomplir ou de refuser l'acte par lequet nous conférons, et aux phénomènes de la nature et aux objets de l'art, une personnalité et une ame semblable à la nôtre. D'ailleurs, toute la discussion que nous avons établie contre l'unité, l'universalité et la nécessité du Beau devait logiquement avoir pour conséquence une conception subjective de la beauté. Si vraiment devant certains objets. naissait nécessairement, chez tous les contemplateurs, le plaisir esthétique, il devrait y avoir un Beau objectif. Si, au contraire, comme nous le croyons, le sentiment du Beau n'est ni universel, ni nécessaire, s'il a infiniment varié et s'il variera aussi longtemps qu'il y aura des hommes, une nature et un art, le Beau ne peut avoir qu'une existence subjective, le Beau n'existe véritablement que dans l'âme du contemplateur et seulement au moment où s'établit la vibration sympathique entre lui et l'objet.

Sans doute, on pourrait nous opposer ce que nous avons nousmême opposé à Kant, à savoir qu'une interprétation purement subjective est incapalde de satisfaire la raison, et que celle-ci a le droit de vouloir remonter de l'impression subjective à sa cause objective. Nous ne contestons nullement ce besoin de la raison, mais nous contestons qu'il soit possible de le satisfaire. Nous croyons être, en contestant la possibilité de toute explication objective du Beau, plus fidèle à Kant qu'il ne l'a été lui-même, plus kantien que Kant môme. Sans doute, invinciblement, notre raison aspire à pénétrer l'essence même des choses et Kant a parfaitemeni compris que cette aspiration vers l'inconditionnel, vers un commencement absolu était la tâche propre de la raison. Seulement rien ne nous prouve que cette tâche puisse jamais être réalisée, que nous puissions jamais sortir de nous-mêmes, que nous puissions jamais retrouver, sous le réseau des lois et des formes que nous jetons sur les choses comme un voile, ce que ce réseau enserre, ce que ce voile recouvre. Surtout, rien ne nous prouve qu'il y ait une concordance quelconque entre la forme que le rêve de notre science prête à l'univers et le fond caché de cet univers. Rien ne nous prouve que parce que la loi essentielle de notre esprit est l'unité, l'essence des choses soit une, que parce que nous avons besoin d'ordre, le substratum inconnu de la nature soit ordonné, que parce que nous imaginons des lois, la chose en soi obéisse à des lois. Certainement, quand nous voulons imaginer ce que peut être le noumène incompréhensible qui écbappe à toutes nos investigations, nous ne pouvons ([ue lui prêter des déterminations empruntées au monde phénoménal. Mais c'est là du pur anlhropo-

morphisme, et l'on n'y peut échapper qu'en s'arrôtant à la solutioi que nous proposons. Celle-ci, nous le confessons, est toute négative, mais elle nous semble la seule qui corresponde à l'état actuel de la science, qui corresponde à l'invincible faiblesse des moyens d'investigation que la nature a donnés à l'homme, qui corresponde aux conséquences véritables de la doctrine kantienne, et à ceux qui nous objecteraient combien peu nos conclusions satisfont l'esprit, nous répondrons avec Kant « que plutôt que d'introduire l'ignorance dans la science, il vaut mieux avoir la science de son

Nous venons d'essayer de déterminer la valeur métaphysique du. Beau en général, du Beau en soi, sans nous être demandé si lel Beau existe vraiment à l'état d'unité et de simplicité où nous' l'avons envisagé, ou bien si, au contraire, loin de pouvoir se réduire à une forme unique, à une manifestation prépondérante, la beauté ne se segmente pas en des formes particulières très différentes les unes des autres, mais ayant toutes la légitime prétention de provoquer en nous des sentiments esthétiques. C'est cette quesj tion que nous nous proposons d'aborder à présent.

Kant, on le sait, n'a distingué, à côté du Beau, qu'une seul( forme esthétique, équivalant à celui-ci en importance et en dignité le sublime. Il a bien parlé aussi du comique, mais tout à fait incL demment, et sans essayer de le rattacher en aucune façon ni ai Beau ni au sublime. Pour ce dernier, Kant l'a tout simplemen coordonné au Beau, au lieu de le lui subordonner comme l'ont fai la plupart des autres esthéticiens. En effet, il a expressémen affirmé que le sublime constitue l'une des deux grandes parties dont ait à traiter toute critique du Jugement esthétique, vu qu'à côté du plaisir du Beau, qui jaillit de la finalité des objets pour 1 jugement réfléchissant, conformément au concept de la nature dan le sujet, il en est un autre, jaillissant, lui aussi, de cette même finalité pour le Jugement réfléchissant, mais non plus conformé ment au concept de la nature, mais bien au concept de la liberté dans son rapport avec la forme ou môme avec l'absence de toute forme des objets •. D'ailleurs, la place qu'occupe l'étude du sublime

1. Critique du Jugement, Hartenstcin, t. V, p. 198 ; Barni, t. Ij p. 49.

dans la Critique du Jugement montre bien que Kant lui donne une importance presque égale à celle qu'il accorde au Beau. Cependant môme dans cette question, en quelque sorte préjudicielle, Kant n'est pas resté fidèle à lui-même. En effet, tout au début de l'Analytique du sublime, il dit en propres termes que « le concept du sublime n'est pas à beaucoup près aussi important et aussi riche en conséquences que celui du Beau » et que, partant, la théorie du subUme ne doit être considérée que comme un simple appendice, Anhang, de la théorie du Beau '. Il y a là tout d'abord une de ces fautes évidentes de disposition dont nous avons parlé quand nous avons étudié la méthode générale de la Critique du Jugement, puisque cette Critique est divisée en deux parties, dont la première traite de l'Analytique du Beau, et dont la seconde ne devrait parallèlement traiter que de l'Analytique du sublime, alors qu'en réalité elle étudie, après cette dernière, la déduction des jugements du goût, le génie, l'art et les Beaux-Arts. Mais il y a plus. Nous n'avons pas seulement à faire ici à un vice d'exposition qu'il est, somme toute, facile de rectifier, en divisant la Critique du Jugement esthétique, non plus en deux sections avec, dans la première, deux livres, mais bien en trois, dont la première contiendrait toujours les deux Analytiques du Beau et du sublime, dont la seconde traiterait de la déduction, et la troisième de la dialectique des jugements du goût. La faute que Kant nous semble avoir commise nous paraît plus grave. Il ne s'est évidemment pas posé la question des rapports du Beau proprement dit avec les autres formes esthétiques, que les esthéticiens postérieurs à lui ont appelé les modifications du Beau; il n'a examiné la véritable nature des relations du Beau, ni avec le comique, ni avec le gracieux, ni môme avec le sublime. De ce que les esthéticiens qui l'ont précédé, et avant tout Burkc qui a exercé, malgré les critiques que Kant ne lui a pas épargnées, l'inHuence la plus profonde sur son esthétique et notamment sur sa théorie du sublime, n'ont distingué, parmi les différentes foi'mes de la beauté, que le subUme, de ce que lui-môme, dans l'opuscule esthétique de sa période antécritique, n'a traité, à côté du sentiment du Beau, que du sentiment du sublime, il a tout naturellement joint dans la Critique du Jugement esthétique à l'étude du Beau l'élude du sublime, sans s'ôtre nettement rendu compte des raisons de relh; division.

Cela reconnu, il faut ajouter qu(î le sublime une fois |)osé à ccUé du Beau, une fois coordonné au Beau, Kant a essayé de montrer par quels caractères il se rapproche, et par quels autres il s'éloigne

1. Critique du Jugement, Hartonstciii, t. V, p. 2:3:{, 2:;4; n.irni,l I, p. I U. Cf. Hfim. , Cohen, Kants Begrilndung der Aesthetik, p. 277.

»î$4 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

du Beau, ot il ivsullo do collo comparaison qiio, pour Kant, lo sublime peut cMre considc^ré jusqu'à un certain dogiv comme l'o|>« posé du Beau. En effet, les points d'analogie entre le sublime et h Beau concernent uniquement la nature esthétique générale d( celui-là. p]tant donné que le sublime est l'objet, au môme titre qui le Beau, de jugements esthétiques, il est nécessah^e que, tou comme le Beau, il plaise par lui-même, qu'il ne suppose ni un juge ment des sens, ni un jugement logiquement délerminant, maiî bien un jugement de réflexion, que, par conséquent, la satisfactior qui s'y attache ne dépende ni d'une sensation comme celle d( l'agréable, ni d'un concept déterminé comme celle du bien, quoiqu'elle se rapporte à des concepts mais qui restent indéterminés; qu'il soit lié à la simple représentation ou à la faculté des représentations, c'est-à-dire à l'imagination ; qu'il exprime l'accord de l'imagination dans une intuition donnée avec le pouvoir de fournir dos concepts que possède l'entendement et la raison; qu'enfin il donne lieu à des jugements s'attribuant une valeur universelle, bien qu'ils soient particuliers, et qu'il ne prétende qu'au sentiment de plaisir et non pas à une connaissance des objets.

Tout ceci, on le voit, ne concerne que ce que nous avons appelé plus haut la nature esthétique générale du concept du sublime, que les caractères qui Tautorisent à prétendre d'être l'objet de jugements esthétiques. Dès que nous entrons dans l'analyse des caractères propres au sublime, nous nous apercevons qu'il n'esi pas seulement différent du Beau, mais encore que Kant l'a conçu par opposition au Beau. En effet, si le Beau concerne la forme des objets, la limitation, le sublime concerne les objets sans forme, ei tant qu'on représente dans cet objet ou, à son occasion, Tillimita tion. Si le Beau est la représentation d'un concept indéterminé d< l'entendement, le sublime est la représentation d'un concept indéterminé de la raison. Si la satisfaction du Beau est liée à la repré^ sentation de la qualité, celle du sublime est liée à la représentation de la quantité. Si le Beau contient le sentiment d'une excitation directe des forces vitales, et n'est pas incompatible avec les charmes qui attirent la sensibilité et avec les jeux de l'imagination, le sublime est excité, au contraire, indirectement par le sentiment d'une suspension momentanée des forces vitales, suivie d'une effusion d'autant plus forte; il est incompatible avec toute espèce de charme, il est sérieux, il est moins un plaisir positif qu'un sentiment d'admiration ou de respect, en un mot, il donne lieu à un plaisir négatif. De plus, si la beauté renferme une finalité de forme par laquelle l'objet paraît comme prédéterminé pour notre imagination, et constitue ainsi en soi un objet de satisfaction, le sublime

mt paraître an contraire, qnant à la forme, tout à fait discordant Ivec notre facnlté-de juger et avec notre imagination. Par conséquent, si nous sommes fondés à qualifier de beaux un grand nombre d'objets de la nature, il n'en est point qui méritent le nom de sublimes, vu que nulle forme sensible ne peut contenir le sublime, qu'il repose uniquement sur les Idées de la raison, et que c'est seulement l'état d'âme où nous nous trouvons, quand nous nous apercevons de la disconvenance entre les choses sensibles et ces Idées de la raison pour lesquelles il est impossible de trouver une représentation adéquate, qui peut être légitimement qualifié de sublime : en un mot, si le Beau est jusqu'à un certain degré objectif, le sublime est absolument, entièrement subjectif. Enfin, si Kant s'est efforcé de distinguer le sentiment du Beau aussi bien du sentiment moral que des sentiments de l'agréable et des sentiments du vrai, le sentiment du sublime paraît, au contraire, se confondre avec le sentiment du bien. Le sentiment que nous éprouvons en face des grandeurs qui dépassent incommensurablement la faculté de compréhension de notre imagination, en face de manifestations de forces qui, en comparaison de notre humaine faiblesse, nous paraissent infiniment redoutables, est un sentiment d'estime pour nous-mêmes, de respect pour notre nature supra-sensible : celle-ci nous permet, en effet, de concevoir tout au moins — sinon de l'incarner dans une représentation sensible — l'Idée de l'infini, et, d'autre part, elle évoque en nous, en face des puissances en apparence invincibles de la nature, l'Idée d'une force infiniment supérieure qui nous élève au-dessus de toute crainte, qui nous permet de mépriser nos biens môme les plus précieux, la santé, la vie, la richesse, que les puissances de la nature menacent incessamment, elle évoque en nous l'Idée de la force morale. L'identité de nature du senliment du sublime et du senliment moral a paru assez grande à Kant, on le sait, pour le dispenser de soumettre le sublime à une déduction. Etant donné « qu'il est impossible de concevoir un sentiment pour le sublime de la nature sans y joindre une disposition i'esprit semblable à celle qui convient au sentiment moral », l'ex- 30sition des jugements sur le sublime en conslitue en même UMn[)s (a déduction. En effet, nous trouvons dans ces jugvmenls une relation finale des facultés de connaître qui sert a priori de principe à fa faculté des fins, c'est-à-dire à la volonté, par conséquent unr relation qui contient elle-même une finalité a priori : en d'antres termes, nous sommes en droit d'exiger, pour le senliment iU\ mblime, l'universal.té et la nécessité sans avoir à la démontrei-, parce qu'il a son origine dans une qnalité qne nons sommes fondés k réclamer de tous les hommes, à savoir « dans celle disposition

de la nature humaine dont jaillit le sentiment des Idées pratique! c'est-à-dire le sentiment moral ».

Que faut-il penser maintenant de cette théorie? Tout d'abor| nous le répétons, Kant aurait dû, avant de diviser la Critique Jugement en deux parties, suivant la distinction du Beau et sublime, examiner le bien-fondé de cette division ou plutôt, élargissant la question, se demander si le Beau proprement dit se scinde pas nécessairement, suivant une loi immanente, en u certain nombre de formes qui toutes peuvent prétendre à être deî objets de jugements esthétiques. Kant aurait dû s'apercevoir que le terme de Beau est un terme générique qui embrasse des significations très diverses, et si sa théorie lui a permis d'exclure du domaine esthétique l'agréable, le Beau logique et le Beau mora proprement dit, il est évident qu'elle ne l'a autorisé en aucune façon à en exclure sans examen et le gracieux, et le comique, e le tragique, et môme le laid. Tout en admettant, comme il l'a fait, que la caractéristique de l'état esthétique consiste dans la contemplation désintéressée, jaillissant de l'équilibre de nos facultés de connaître, de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, il aurait pu et il aurait dû examiner quelles sont les différentes formes esthétiques qui remplissent ces conditions. S'il ne l'a pas fait, c'esl que, manifestement, il partage une erreur qu'ont commise un très grand nombre d'esthéticiens, et que nous avons vue révélée pour la première fois d'une façon précise dans Y Introduction dam VEsthetique de Karl Groos. Groos fait observer avec grande raison que la plupart des esthéticiens admettent si bien ridentitcî entre le Beau et le domaine esthétique en général, qu'ils intitulent leurs œuvres Esthétique ou Philosophie du Beau, révélant par ce seul titre que, pour eux, tout ce qui exerce une action esthétique doit être qualifié de beau. Or, un examen attentif révèle qu'il n'en est rien : si tout ce qui est beau appartient naturellement à l'esthétique, la réciproque n'est pas vraie, tout ce qui fait partie de l'esthétique n'est pas nécessairement beau pour cela. C'est en grande partie parce que l'on a voulu faire entrer dans le concept du Beau tout ce qui est esthétique, que ce concept a été tant torturé, et qu'il a été si difficile de déterminer exactement ses caractères essentiels. C'est parce que le Beau n'a pas été distingué de ce qui est esthétique en général, que les théoriciens de l'art ont de toul temps éprouvé tant de peine à expliquer comment certains parmi les plus grands artistes ont pu avec tant de prédilection représente! sur leurs toiles ou décrire dans leurs livres, à côté de ce qui fait lî joie et le charme de la vie, à côté de la grâce et de la beauté, du bonheur et de la vertu, les aspects les plus tristes de la réalité, la

misère, la maladie, le vice , en un mot le caractéristique et le laid *. Avant donc de tenter une division du Beau, avant d'examiner les rapports du Beau avec les autres formes esthétiques, il faut poser en principe qu'il n'y a pas d'identité entre le domaine ( sthétique et le domaine du Beau, que celui-là est infiniment plus large que celui-ci, et, qu'à y regarder de près, le sublime et le •iiacieui, le tragique et le comique, ne sont pas des modifications (lu Beau, mais que toutes ces formes et le Beau lui-même sont (les manifestations de ce qui est esthétique, des Aesthetischen, (Il général.

Cela établi, nous avons à nous demander, sans chercher encore ci quelles peuvent être les modifications de ce qui est esthétique m général, ce qu'il faut penser de la théorie kantienne des rapports particuliers entre le Beau et le sublime. Notons tout d'abord que quelques-unes des difl'érences réelles entre les deux concepts analysés par Kant ont été indiquées par lui avec beaucoup de précision et de finesse. Il est incontestable que dans le Beau les questions de forme jouent un rôle beaucoup plus considérable que dans le sublime ; que le plaisir causé par le Beau est plutôt lié à la représentation de la qualité, tandis que celui que provoque 11' suljlime est plutôt lié à la représentation de la quantité ; que le Beau se rapproche infiniment plus du jeu que le sublime qui, (lordinaire, est grave, austère et simple; qu'enfin le plaisir du beau est dû à une excitation directe des forces vitales, sans aucun mélange de sentiments douloureux, tandis que, dans le sublime, il entre certainement des sentiments pénil^les, des sentiments de (l<'pression; qu'en un mot, le sentiment du Beau est un sentiment relativement simple, tandis que le sentiment du sublime est, comme nous l'avons vu, quand nous avons parlé du mélange (l(^s sentiments, un sentiment mélangé. Tous ces points de dilTérence sont exacts. Seulement cène sont pas ceux qui paraissent essenliels a Kant, et sur lesquels il revient avec insistance. Le sublim(\ d'après lui, se distingue essentiellement du Beau par trois grands carac- Icres : d'une part, par sa subjectivité, de l'autre, par ses rapports avec le sentiment moral, enfin, par le fait d'être la rej)résentation tion plus d'un concept indéterminé de l\Mit<Midement, mais bien d'un concept indéterminé de la raison. Or, nous allons essayer de montrer qu'aucun de ces trois caractères n'est propre au sublime, el que tous les trois peuvent s'api)liqner jus(prà un certain point au Beau.

Et tout d'abord tout lecteur non prévenu i\\\\, après avoir étudié

1. Karl Groos, Elnleitung in die Aesthetih, Giosscn, 18'J2, i». iii Ji •"il*

l'Analytique du Beau, en arrive à l'Analytique du sublime, devrj certainement épiouver une véritable stupéfaction en apprenant' tout à coup que le Beau constitue en soi^ an sich^ un objet de satisfaction, qu'il y a, en d'autres termes, une beauté objective, tandis que le sublime reste toujours, invinciblement subjectif. Est-il possible que Kant oublie que toute l'originalité de son estbétiquo réside dans la subjectivité du Beau, que ce qui la distingue essentiellement de la conception de Leibnitz et de Baum.»;arten c'est qu'elle nous représente le Beau, non comme une qualité des choses, mais bien comme un état de l'esprit? Est-il possible qu'il oublie que, pour lui, la finalité du Beau est toujours une finalité subjective, que, pour lui, la beauté des objets de la nature n'est pas due à une faveur que nous ferait la nature ou son créateur en prédéterminant certains objets pour notre imagination, pour notre entendement, et surtout pour le rapport harmonieux de ces de\x%^ facultés, mais bien à une faveur que nous faisons à la nature ei sachant nous détacher, dans l'état de contemplation, de tous les sentiments intéressés qu'elle pourrait nous inspirer? Est-il possibh qu'il oublie que, d'après lui, « quand nous jugeons de la beauté c'est en nous-mêmes que nous cherchons « jononla mesure de notre jugement, que lorsqu'il s'agit de juger si une chose est belle ou non, le jugement esthétique est lui-môme législatif, » est non seulement autonome, mais encore héautonome? Sans doute, nous avons montré plus haut que Kant n'est pas arrivé à une solution définitive en ce qui concerne la nature subjective ou objective du Beau. Nous avons montré qu'il y avait sur cette question contradiction flagrante dans la théorie kantienne, et que si les critiques qui ont interprété la théorie kantienne d'une façon absolument subjective peuvent alléguer, en faveur de leur interprétation, un 1res grand nombre de textes absolument irréfutables, leî partisans de l'opinion contraire trouvent, eux aussi, dans les deui parties de la Critique du Jugement, des assertions de Kant qui semblent leur donner raison. En tout cas, Kant n'a évidemment pas le droit, sous peine de saper les fondements de son Esthétique, d'opposer à la subjectivité du sublime l'objectivité du Beau. Si, comme cela nous paraît avoir été l'opinion véritable de Kant, le Beau résulte d'une sorte d'action commune de l'esprit et des choses, si le Beau est comme un gage de l'identité ultime de la nature et de la pensée, il doit en être tout de même du sublime et de toutes les autres incarnations esthétiques. Il est bien évident d'ailleurs, qa a priori, il ne peut pas y avoir, entre les difl'érentes formes esthétiques, de ditférences de nature: le Beau et le laid: artistique, le sublime et le gracieux, le tragique et le comique.

s..nL toujours des modilicatioiis esthétiques, et doivent, par cousé- Muent, malgré toutes leurs différences particulières, être identiques quant au fond, et entretenir les mômes rapports avec les deux pôles opposés de la réalité, avec la nature et l'esprit.

Nous arrivons à la même conclusion en étudiant le second caractère par lequel Kant a tenté de différencier le Beau du sublime. Nous avons montré, dans un des paragraphes précédents, combien Kant a varié sur les rapports à établir entre le domaine du Beau et le domaine moral. Nous avons vu qu'après avoir essayé de distinguer de la façon la plus nette le sentiment du Beau du sentiment du bien, en affirmant que le premier est absolument désintéressé, tandis que le second comporte toujours un intérêt, l'intérêt suprême de la nature humaine, que le Beau est absolument irréductible à un concept, tandis que le bien n'est représenté comme l'objet d'une satisfaction universelle que par un concept, qu'après être allé jusqu'à prétendre que non-seulement le sentiment du beau est spécifiquement différent du sentiment moral, mais encore que l'intérêt qu'on y peut attacher s'accorde difficilement avec l'intérêt moral, et quïl n'y a, par conséquent, entre ces deux sentiments aucune affinité intérieure, Kant revient sur ces assertions pour révéler tout d'abord 1' « analogie » entre le jugement esthétique et le jugement moral, grâce à laquelle « le goût nous permet de passer, sans un saut trop brusque, de l'attrait des sens à un intérêt moral habituel, en ce qu'il représente l'imagination dans sa liberté comme pouvant être déterminée d'une manière concordante avec l'entendement, et qu'il apprend à trouver dans les objets des sens une satisfaction libre et indépendante de tout attrait sensible, » pour mettre, par conséquent, expressément la liberté esthétique de l'imagination au service de l'intérêt moral, pour conclure enfin que le Beau ne plaît qu'en tant qu'il est le .ymbole de la moralité, ce qui est identider nettement l(; |)laisir esthétique avec le plaisir moral. Il est tout à fait certain, d'après cela, que si c'est cette dernière théorie qui récèle la véritable pensée kantienne, on ne saurait établir, par rai)port au sen liment moral, aucune différence essentielle entre h; sublinie et le Beau. Tous deux ne plaisent que parce qu'ils symbolisent la moralité, que parce qu'après le choc de la nature extérieuiT, qui n'est qu»; la cause occasionnelle de l'impression eslhéli(iue, In raison humaine revient en elle-même, se réllécliit en quehpie sorlc en clh'-mème, et se rappelle, et à propos de l'harmonie de ses facultés — ce qui constitue le Beau — et à propos de leur désaccord — ce qui constitue le sublime, — qu'elle est avant tout raison pralifpic, (jue les intérêts de la raison pratique priment ceux de la raison théorique,

5é0 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

et que c'est l'homme moral qui est le but dernier, la fin suprém de la création, qui est la preuve unique de l'existence de Dieu.

Il en est de môme enlin du troisième caractère qui, dans la.: pensée de Kant, devait séparer le domaine du Beau de celui du sublime. Nous avons vu qu'après avoir soutenu, durant toute l'Analytique et la Déduction, que le Beau était absolument irréductible à tout concept, que l'universalité et la nécessité du jugement esthétique ne se fondaient sur aucun concept, Kant a confessé dans la Dialectique que l'universalité et la nécessité du Beau ne pouvaient se légitimer qu'en tant qu'elles avaient pour fondement quelque concept : ce concept ne devait pas d'ailleurs pouvoir être déterminé par l'intuition, ne devait rien nous faire connaître, ne devait pouvoir fournir aucune preuve pour le jugement du goût, devait être un concept indéterminé. Or, ce concept indéterminé, Kant, lorsqu'il veut différencier en dernier ressort le Beau du sublime, l'appelle un concept indéterminé de l'entendement : le Beau concernant la forme de l'objet est la représentation d'un concept indéterminé de l'entendement, tandis que le sublime qui concerne des objets sans forme, des objets illimités, est la représentation d'un concept indéterminé de la raison. Or, là encore, la différence établie par Kant nous paraît illusoire. Nous savons que Kant a fini par soutenir que la beauté, aussi bien la beauté de la nature que celle de l'art, consiste dans l'expression d'Idées esthétiques, de ces Idées qui rivalisent avec les Idées rationnelles dans l'effort d'échapper aux limites de l'expérience et d'incarner des concepts de la raison. Nous savons de plus que ce concept indéterminé sur lequel Kant fait reposer l'universalité et la nécessité du Beau « n'est que le concept pur que la raison nous donne du supra-sensible « et, par conséquent, est, aussi bien que le concept sur lequel est fondé le sublime, non point un concept indéterminé de l'entendement, mais bien aussi un concept indéterminé de la raison. Nous pouvons donc conclure que Kant a échoué dans sa tentative d'opposition du sublime et du Beau. Comme nous le verrons, la forme esthétique et artistique opposée au Beau n'est pas le sublime mais bien le laid. Sans doute, le sublime diffère du Beau par des caractères déterminés que nous aurons immédiatement à rechercher, mais ces différences ne sont pas assez considérables pour que l'usage commun ne confonde pas bien souvent ces deux qualificatifs. En somme, toute chose sublime est en même temps belle : seulement, et, c'est là ce qui. prouve que nous avons affaire à deux formes esthétiques différentes, la réciproque n'est pas vraie ; il y a des choses belles — notamment les choses gracieuses et charmantes — qui ne sont pas sublimes.

Qu'est-ce donc ^ue le sublime, quels en sont les caractères spécifiques, c'est là ce que nous avons à nous demander maintenant. I»armi les caractères que Kant revendique pour lui, nous en retenons tout d'abord deux, qui nous paraissent véritablement importants. En premier lieu, il est incontestable que dans le sublime le concept de quantité joue un rôle infiniment plus considérable que dans le Beau, et, en second lieu, il y a dans le sublime un mélange (le sentiments désagréables et agréables qui n'existe pas dans le Reau. Gela accordé, nous savons que Kant subdivise le sublime en deux manifestations principales, qu'il appelle le sublime mathématique et le sublime dynamique. Pour le sublime mathématique, il consiste dans la grandeur absolue, laquelle, indépendamment de toute autre considération de forme, de signification, etc., nous plaît, tandis qu'au contraire la petitesse nous déplaît. Cette grandeur ne peut pas se trouver dans les choses de la nature, et la salisfaction qu'elle nous cause ne peut pas être due à l'objet luimême. En effet, d'une part, ce n'est pas l'objet qui peut nous plaire, puisqu'il se peut qu'il soit informe, et, d'autre part, le sublime ne peut pas résider dans les choses de la nature, puisque rien n'y est i>i'and absolument : nous n'avons qu'à regarder les objets les plus grands, dont la nature nous offre l'exemple, par un télescope, pour les trouver petits, et inversement, les choses les plus petites (ju'on puisse imaginer par un microscope, pour les trouver gigantesques. Le sublime ne pouvant donc exister dans la nature ne peut résider que dans notre esprit, que dans nos Idées, qu'en nousmêmes. Voici à quel propos la grandeur illimitée de nos Idées se ri' vêle à nous et crée ainsi le sentiment du sublime. Pour mesurer une grandeur, l'imagination a besoin de deux opérations : d'une ])art elle appréhende l'objet, c'est-à-dire elle parcourt successivement toutes ses parties, et cette opération elle peut la continuer jusqu'à l'infini ; de l'autre, il faut qu'elle le compréhende, c'est-àdire qu'elle réunisse en un tout les différentes parties apprébendées, et cette seconde opération est non-seulement beaucoup plus difficile, mais encore a des limites qu'il est impossible de dépasser. Lorsque l'appréhension en est au point où les premières représentations partielles de l'intuition sensible conuncucent à s'élrindre dans l'imagination, il faut qu'elbi s'anêlc ; si elle couliiiue, (die perd d'un coté ce qu'elle gagne de rautn% et la compréhension retombe toujours sur un maxiuuun (|u'<dl(Mi(; peu! dépasser. Or, il y a dans la nature des grandeuis (pie r«'sprit buiuaiu u.' peut jamais entièrement saisir, qu'il peut bien ap|)réli(Mi(ler, mais (lont il lui est impossible de réunir toutes les parlirs en une inluilion. Mais notre raison, dont la làclie principale consisle à visiM* à la lo-

talité, exige que môme les grandeurs absolues, nous essayions de les embrasser dans une intuition une, que nous nous représentions tous les membres d'une série croissante de grandeurs et de nombres, et que même nous tentions de nous représenter l'Infini, <'/est-à-dire l'espare et le temps écoulés, comme donné en entier, dans toute sa totalité. L'inllni, nous le savons, est grand absolument : aucune com()iébension ne peut nous fouinir pour unité une mesure qui aurait un rapport déterminé, exprimable en nombres, avec Tinfini. Mais puisque, dautrc part, il est au moins possible de concevoir l'infini sans contradiction, et de le concevoir comme un tout, il faut qu'il y ait dans l'esprit bumain une faculté qui dépasse toute mesure des sens, qui soit supra-sensible, et cette faculté nous la possédons : c'est la faculté qui nous fournit l'Idée d'un noumène, servant de substratum à l'intuition du monde considéré comme pliénomène, qui nous permet de comprendre tout entier sous un concept l'infini du monde sensible dans une estimation pure et intellectuelle de la grandeur, quoique nous ne puissions jamais le concevoir matbématiquement par des concepts de nombres. Or, nous avons le sentiment du sublime, lorsque nous nous trouvons devant un pbénomène de la nature d'une grandeur telle que l'imagination se sent incapable de l'embrasser dans sa totalité, d'y appliquer même une mesure, si bien qu'elle y associe l'idée de son infinité. Quant à la nature, la seule mesure capable d'en évaluer l'immensité serait sa totalité absolue, c'est-à-dire la compréhension de l'infinité de la nature envisagée comme pbénomène. Mais étant donnée l'impossibilité de l'absolue totalité d'un progrès sans fin, cette mesure est un concept contradictoire en soi. Par conséquent, lorsque nous nous trouvons devant un objet de la nature que notre imagination est absolument incapable de mesurer, quelque efi'ort qu'elle y emploie, nous allons nécessairement du concept de la nature vers le substratum supra-sensible qui sert à la fois de fondement à la nature et à notre faculté de penser, et qui est grand au-delà de toute mesure des sens, au delà de toute expression.

La conclusion que tire Kant de cette difficile déduction c'est que la véritable sublimité ne réside jamais dans les objets de la nature, mais uniquement dans la disposition d'esprit qui résulte de l'efl'ort impuissant de l'imagination vers un progrès à l'infini, et de la prétention de notre raison à la totalité absolue comme à une idée réelle : il y a là non plus, comme dans le Beau, une harmonie de nos facultés de connaître, mais bien, au contraire, une disconvenance, un désaccord, qui éveille en nous le sentiment de notre faculté supra-sensible, le sentiment de la raison. C'est là ce qui

explique les partie iilarité s du plaisir que nous cause le sublime D'une part, en tant qu'il jaillit de la disconvenance de l'ima-ination dans Festimation esthétique de la grandeur avec restimation rationnelle, le sentiment qu'il provoque en nous est, comme tout sentiment dé désaccord, un sentiment de peine ; de l'autre, en tant qu'il est la conséquence de l'accord du jugement, que nous'portons sur l'impuissance des plus grands efTorts de la sensibilité, avec les Idées de la raison auxquelles nous ne pouvons pas laisser que de tendre, il nous cause, au contraire, comme tout sentiment d'harmonie, un sentiment de plaisir. Nous sommes repoussés et attirés à la fois par le môme objet, qui nous révèle successivement une disconvenance et une finalité profonde dans l'organisation de nos facultés de connaître. Or, nous connaissons parmi nos sentiments moraux un sentiment qui, lui aussi, est a la fois agréable et pénible, et résulte, lui aussi, de notre incapacité d'atteindre une Idée qui est pour nous une loi. Ce sentiment s'appelle le sentiment de l'estime ou du respect. Par conséquent, le sentiment du sublime est un sentiment de respect. Seulement ce n'est pas pour la nature, pour la grandeur illimitée de certaines de ses manifestations, que nous pouvons éprouver ce respect, puisque nous savons, qu'envisagés à de certains points de vue, ces phénomènes nous paraîtraient au contraire imperceptibles. Ce n'est que notre Moi pi-atique ou le sentiment de notre destination supra-sensible, qui est capable de nous inspirer de l'estime. Jl se produit alors ce que Kant appelle une « stibreption «, une sorte de substitution, grâce à laquelle nous convertissons le respect que nous éprouvons pour l'Idée de l'humanité en nous, en respect pour un objet de la nature, qui en lui-même est tout à fait impuissant à provoquer en nous un sentiment semblable, mais qui nous rend comm(^ visible la supériorité de la destination rationnelle de nos facultés de connaître sur le plus grand pouvoir possible de la sensibilité.

Pour le sublime dynamique de la nature, sur lequel Kant insiste moins que sur le sublime mathématique, il résulte du fail de considérer la nature comme une puissance ([ui n'a aucun empire sur nous. Lorsque nous nous trouvons devant un objet i-edoulable, c'est-à-dire devant un objet tel qu'en imagiiiMuf (\\\o nous voulussions lui résister, nous eussions l'absolue coinic'tion (juc nous serions vaincus, il peut arriver lout d'abord que nous ayons peur, que nous éprouvions un sentiment de craint»' [('m'IIc. Kn ce cas, nous n'éprouverons pas plus le senliiuent du sublime (jue nous n'éprouvons celui du Beau (fuand nous sommes domirM's par linclination ou par le désir. Notre pnMuière pens('M' csl de liiir l'aspccl de l'objet qui nous inspii'e de la crainte, nous é|)rouvons un scnli-

ment de joie de nous en sentir délivrés, et bien loin de chercher l'occasion de nous rappeler cette sensation éminemment désagréable, nous faisons effort pour la repousser do notre esprit. Or, lorsque nous nous trouvons devant certains phénomènes de la nature, comme d'immenses chaînes de montagnes, l'océan soulevé par la tempête, des volcans déchahiant toute leur puissance de destruction, etc., bien que nous sachions que, comparé à de telles puissances, notre pouvoir de résistance est réduit à une petitesse insignifiante, nous nous sentons, pourvu que nous soyons en sûreté, attirés invinciblement par ces explosions terribles des puissances de l'univers, et nous les appelons alors sublimes. En effet, si l'impossibilité de résistera ces puissances nous fait reconnaître notre infinie faiblesse, en tant qu'êtres de la nature, d'autre part, nous sentons, en face de ces spectacles, les forces de notre ûme s'élever au-dessus de leur ordinaire médiocrité, parce que nous découvrons en nous-mêmes un pouvoir de résistance qui nous donne le courage de nous mesurer avec la toute-puissance apparente de la nature, parce qu'il se révèle en nous une faculté par laquelle nous nous jugeons indépendants de la nature tout entière, une faculté qui nous permet de mépriser, dès qu'il s'agit de l'accomplissement ou de la violation des principes suprêmes de notre personnalité morale, la toute-puissance de l'uniTers, dussionsnous être écrasés par elle : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau qui a Vidée du devoir. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer, mais quand l'univers l'écraserait, riiomme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce *que toutes les forces de l'univers sont incapables d'atteindre notre personne morale ». Rien n'illustre mieux la théorie de Kant que ces sublimes paroles de Pascal, pourvu qu'on y remplace, comme nous l'avons fait, la pensée par la conscience morale. Il est inutile d'ajouter qu'il y a siibreption pour le sublime dynamique aussi bien que pour le sublime mathématique : là encore la nature n'est nommée sublime que par l'imagination qui l'élève jusqu'à en faire une représentation — ou plutôt pour rendre la pensée kantienne par un mot qu'il n'a pas employé, mais qui nous paraît le mot propre — jusqu'à en faire le symbole des cas où l'esprit peut se rendre sensible sa propre sublimité, la supériorité de sa propre destination sur la nature.

LE BEAU ET SES MODIFICATIONS b65

Que faut-il penser maintenant de cette théorie dont Kant luimôme confesse qu'elle paraît bien subtile et « tirée de bien loin. » Reconnaissons tout d'abord, avant de la critiquer, qu'elle est extrêmement haute, noble et profonde, et qu'il est très compréhensible qu'elle ait exercé la plus profonde impression sur tous les successeurs de Kant. Parée de la merveilleuse rhétorique de Schiller, elle est entrée, avec des modifications de détails, dans la philosophie des esthéticiens idéalistes de l'Allemagne. Elle a été accueillie par les contemporains de Kant et parles philosophes postérieurs avec beaucoup plus de faveur que la théorie du Beau, et cela s'explique aisément. La théorie kantienne du sublime est, en effet, beaucoup plus claire et beaucoup plus cohérente que la théorie kantienne du Beau. Tandis que, nous l'avons vu, il est très difficile de savoir si pour Kant le Beau est subjectif ou objectif, si c'est un sentiment ou un jugement, si c'est un sentiment qui résulte d'un jugement ou un jugement qui résulte d'un sentiment, ces hésitations n'existent pas pour le sublime. Le sublime est un état purement subjectif; il jaillit de notre constitution intellectuelle et morale, de la nécessaire limitation de notre imagination et de la nécessaire aspiration vers la totalité absolue de notre raison — pour le sublime mathématique — de la faiblesse infinie de notre sensibilité comparée aux forces prodigieuses de la nature, et de la supériorité de notre personne morale sur la toute-puissance de l'univers — pour le sublime dynamique — . Pour le sublime, il n'y a vraiment pas de doute sur la question de savoir si c'est à une faveur que nous ferait la nature ou bien à une faveur que nous lui ferions que le plaisir esthétique est dû. Lorsqu'il s'agit du sublime, Kant est d'un idéalisme et d'un subjectivisme intransigeants (jue lui envierait la philosophie de Fichte. La nature objeclive n'est en quelque sorte qu'un prétexte que prend le Moi pour se remémorer l'illimitation des Idées de la raison, le pouvoir absolu et inaliénable de la nature morale. La réalité n'est pour ainsi dircqu'un tremplin dont s'élance l'esprit humain jmur mesurer toute lélendue, toute la hauteur et toute la piofondeur de ses propres facultés.

Cependant si la théorie kanti<'nne du sublime est extrêmement intéressante et ingénieuse, si ingénieuse même (pie l'on a eu raison de trouver, dans la subtilité avec laquelle elle joue avec les

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deux concepts de la nature sensible et des Idées de la raison, qui se posent, s'opposent, et se réconcilient dans une synthèse finale,, comme un avant-goût des jeux de la dialectique hégélienne, elle soulève un certain nombre d'objections graves qu'il nous reste à exposer. Tout d'abord Kant a subdivisé le sublime en deux grandes formes : le sublime mathématique et le sublinuî dynamique, dont le premier se rapporterait à la faculté de connaîlre et le second à la faculté de désirer. Il s'agit de décider avant tout si cette distinction est légitime. Il est incontestable, dit avec j'aison Hartmann, que le sublime dynamique ou le sublime d'intensité doit entretenir d'étroites relations avec la faculté de désirer ou la volonté, si l'on considère la volonté comme une forme de la force, ou bien la force comme une forme de la volonté, ou bien la force et la volonté comme deux formes d'un principe d'intensité plus général. Toute la question est de savoir s'il est possible d'imaginer une forme du sublime sans ce fondement d'intensité dynamique, si la simple grandeur mathématique, la simple extension, est capable de provoquer en nous le frisson du sublime, si, en un mot, le sublime mathématique, le subUme de l'extension ne nous paraît pas tel que parce que nous concluons inconsciemment de la grandeur extensive d'un objet donné à la grandeur intensive des forces qui s'y manifestent ou qui s'y sont manifestées autrefois, et que nous sentons très supérieures à nos propres forces '. C'est bien là ce qu'ont pensé, et, à notre avis, avec grande raison, la plupart des (esthéticiens contemporains qui ont repris la question du sublime. Il nous semble que quand nous nous trouvons devant une grande étendue qui nous paraît incommensurable, nous transformons, sans nous en douter, la grandeur extensive en grandeur intensive ou en puissance, et nous réservons notre admiration, non pas pour l'extension qui apparaît à notre sensibilité, mais bien pour les forces que nous imaginons derrière cette extension et auxquelles celle-ci est due en réalité. Comme on l'a dit très justement, ce n'est pas seulement du volcan déchaîné et de l'océan en fureur, mais encore du désert silencieux et de la mer calme ,^ que nous sentons jaillir des forces qui dépassent infiniment l'humaine faiblesse. Nous croyons que sans cette association plus ou moins inconsciente de l'idée de puissance, les étendues les plus vastes n'exerceraient aucune espèce d'attrait sur notre imagination esthétique, et que, par conséquent, tout sublime, quelle que soit la manière dont il se révèle à nous, que ce soit par l'extension ou par la puissance, que ce soit dans la nature ou dans l'homme, résulte

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