CONCLUSION
Avec la théorie du Beau et de ses modifications nous venons d'achever l'examen du dernier des grands problèmes que soulève l'esthétique de Kant. Il nous reste, avant de quitter définitivement l'œuvre du grand philosophe, à jeter un coup-d'œil en arrière sur le chemin que nous avons parcouru, et à tirer les conclusions de la longue étude que nous avons entreprise. Cette étude a été consacrée exclusivement à la critique de l'esthétique de Kant, et il est tout naturel, par conséquent, que nous ayons insisté avant tout sur ce qui, dans la Critique du Jugement, nous a paru défectueux et erroné. Nous avons pu paraître ainsi avoir manqué de justice envers ce que le système de Kant présente d'original, de solide et de profond. Il se peut que, dans la chaleur de la discussion, nous ayons paru prendre plaisir à révéler les contradictions dans lesquelles s'est engagé le grand philosophe, et sembler ne pas comprendre combien peu importent, dans une œuvre d'une telle envergure, des contradictions même sur les points essentiels, et combien il serait facile d'ailleurs, à un dialecticien d'esprit souple, de résoudre ces contradictions dans quelque synthèse nouvelle et supérieure. Nous voudrions, dans ces quelques lignes de conclusion, où il ne s'agit plus de révéler des erreurs, mais bien déjuger d'ensemble la doctrine que nous avons étudiée, mettre une dernière fois face à face les qualités et les défauts, le fort et le faible de l'esthétique de Kant, et résumer, comme en un bilan final, toutes les recherches de détail qui consliluent ce livre.
Et tout d'abord Kant a le mérite d'avoir donné, dans la Critique du Jugement, comme la consécration philosophique au rôle prédominant que les esthéticiens et les littérateurs anglais et français avaient attribué vers la fin du xvin" siècle au sentiment. De plus, Kant a reconnu que c'est cette faculté de sentir qui constitue
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ossen tiellement l'état de la jouissance esthétique et de la création artistique, et l'analyse critique de cet état esthétique, envisa-é comme en fonction du sentiment, il Fa jointe, comme discipline équivalente, à 1 analyse critique à laquelle il avait préalablement soumis l'état de connaissance et l'état de volonté. Quelques traits de cette analyse peuvent être considérés comme définitivement acquis à la science du Beau. Quelles que soient, en effet les prémisses dont puisse partir, et les conclusions auxquelles puisse aboutir une théorie du Beau, il faudra toujours qu'elle en vienne à la description de l'état d'âme dans lequel se trouve l'homme placé en face d'un spectacle de la nature ou d'une œuvre d'art digne d'admiration. De cette description Kant a fourni quelques traits d une justesse et d'une finesse merveilleuses. Sans doute, ni la théorie du désintéressement, ni celle du jeu, ni celle de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement ne doivent être prises dans le sens absolu et comme intransigeant que Kant leur attribue. Mais il n'en reste pas moins vrai que l'altitude esthétique, comparée à l'attitude intellectuelle et à l'attitude morale, est une attitude désintéressée; que, dans l'état de contemplation, toutes les puissances, d'habitude divergentes de notre être, convergent; que, devant l'objet beau, l'homme qui sent, l'homme qui connaît, et l'homme qui désire et qui veut, forment un tout harmonieux; que, quand nous jouissons esthétiquement, il s'établit, au milieu des luttes où sont incessamment engagées les forces vives de notre Moi, quelques instants de paix souveraine et d'idéale sérénité; et qu'après avoir peiné pour dompter ses appétits, pour prendre possession, par l'action et par la connaissance de l'univers, pour soumettre aux lois de la raison à la fois les phénomènes du inonde extérieur et du monde intérieur, l'homme « affranchi de la prison de la volonté » n'a plus qu'à laisser jouer de concert ses lacullés. Cette théorie de l'harmonie n'aura pas, sans doute, dans un système qui n'adopte pas les principes généraux de la philosophie kantienne^ la même signification et la même valeur qm; chez Kant. Ce ne sera pas une harmonie exclusivement logi(|iie, dont s(M-()nt exclues ce que Kant aie tort d'appeler les facultés inléiieures (h» notre âme humaine, dont sera comme exilée la vie de nos sens. Mais nous n'en devons pas moins admirer l'ingiMiiosili' nvrc laquelle Kant a fait concorder, grâce à la tln-oiic de T harmonie de l'imagination et de rentendemenl, la s|)hèi*e <le r«'slhcli(|in' avec les sphères du connaîli'e et (hi vonloir, iin^^t'niosih' avec laquelle il a fait prévaloir dans h' domain»' i\\[ lîcan c»' renversement de point de vu(^ (Mnpnintc' à la i(''\ohilion asironomiqne ' de Copernic, qui constitue la maîtresse originalih' d.' lonle sa phi-
losophie : Au lieu de partir de l'essence du Beau et d'y découviii , comme loi objective, l'unité dans la variété, il partira, lui, du Jugonient esthétique, il montrera que dans ce jugement agissent de concert, d'une part l'entendement, dont la loi sul)jeclive est l'unité, et l'imagination, dont la loi subjective est la mulliplicilé ou la variété, et de ce que l'accord de ces deux facultés est la condition nécessaire de tout jugement, quel qu'il fût, est la forme même de la faculté de juger, il conclura que les jugements esthétiques sont, eux aussi, tout comme les jugements du connaître et du vouloir, universels et nécessaires. Après avoir établi ainsi la logique de l'esthétique, logique qui, comme toute logique pour Kant, est subjective, qui ne nous fait pas pénétrer dans l'essence même des objets, mais qui nous révèle seulement l'organisation universelle et nécessaire à laquelle l'esprit soumet les choses, quand il veut les connaître ou quand il veut jouir de leur spectacle, Kant tente de s'élever plus haut. Jusqu'à la Critique du Jugement, nous ne connaissions que deux mondes, que deux choses en soi, entre lesquelles notre philosophe s'était efforcé de creuser comme un abîme infranchissable : le monde des phénomènes, la chose en soi servant de substratum à la nature extérieure; et le monde de la liberté, la chose en soi servant de substratum au monde intérieur. Grâce à la Critique du Jugement nous découvrons comme un troisième monde, comme une troisième chose en soi « qui n'est ni nature, ni liberté, mais qui est liée au principe de la liberté, c'est-à-dire avec le supra-sensible dans lequel la faculté théorique se confond avec la faculté pratique d'une manière inconnue mais semblable pour tous. » Il semble que le point de vue esthétique soit le point de vue suprême auquel puisse s'élever l'esprit humain, et que la chose en soi du Beau, soit le véritable « substratum supra-sensible de l'humanité ». Cette chose en soi du Beau sert de fondement à la fois au sujet et à l'objet, et elle nous permet de franchir les es- j paces infinis qui semblaient séparer la législation de l'entendement > de la législation de la raison. La Critique de la Raison pratique \ a affirmé le primat de la raison pratique sur la raison théorique : la Critique du Jugement, elle, en partant du fait qu'il est nécessaire que la liberté puisse réaliser dans la nature le but posé par ses lois, nous montre comment ce primat est possible, et comment il y a au moins deux manifestations de la nature dans lesquelles . la liberté brise l'imbrisable réseau des lois de l'entendement, de| la causalité, du déterminisme, dans lesquelles éclate la véritable î essence de la chose en soi : l'être vivant et surtout le Beau. D'une j part, dans l'âme du grand artiste doué de génie, se réconcilient le J conscient et l'inconscient, la sensibilité, l'entendement et la volonté, }