I ^ CONCLUSION
le phénomène et le noumène, et, d'autre part, ce génie n'est pas un produit arbitraire de la subjectivité humaine, mais, puisque c'est par
Iliii que la nature donne la règle à l'art, il doit être quelque chose d'objectif jaillissant du fond même des choses, dévoilant et réalisant l'essence de ce fond, et révélant que cette essence a été appropriée, ou plutôt s'est appropriée elle-même, non-seulement aux exigences de l'humaine raison mais encore de la sensibilité de l'homme, de son aptitude pour la contemplation libre et désintéressée. Si nous ajoutons à la théorie métaphysique du Beau les théories du sublime et du comique qui sont de véritables merveilles de psychologie, nous aurons, semble-t-il, épuisé tout ce que l'apologiste le plus fervent de l'esthétique de Kant pourrait faire valoir en faveur de la doctrine du Beau du grand philosophe.
Mais , d'autre part , malgré tous ces incontestables mérites , malgré les immenses progrès que le système de Kant réalise sur les vues des esthéticiens du xvui® siècle, malgré tout ce que la Critique du Jugement recèle de vues profondes, solides et ingénieuses, il nous a paru que Kant n"a pas réussi à créer une œuvre une et concordante. Nous avons reproché tout d'abord à Kant le vice général de sa méthode qui se révèle dans son esthétique d'une façon peut-être encore plus manifeste que dans sa théorie de la connaissance et de la volonté, et qui consiste dans le mépris quil témoigne pour la psychologie empirique, et dans ce que nous avons appelé son impérativisme , c'est-à-dire dans la tendance à représenter des faits, dont l'esprit de son système lui fait considérer l'existence comme nécessaire, et qu'il n'essaie en aucune façon de constater par des analyses psychologiques, comme des lois, comme des ordres, comme des impératifs de la raison. Nous lui avons reproché de plus de n'avoir entrepris la Critique du Jugement i\\w pour des raisons systématiques, que pour faire entrer dans l'orbite de la critique la dernière des grandes facultés de l'Ame bumaine qu'il venait de découvrir, le sentiment, puis, de n'avoir pas soumis ce domaine nouveau à une analyse appi'ofondie, mais (\\n\ avoir voulu tirer, comme il l'avait fait pour rentmdement et pour la volonté, sans se demander si cela élait possible, des jut;emenls synthétiques a priori. Pour nous, nous avons conclu que la lAche que Kant avait entreprise était irréalisablr, «'l (|u<' si la(lérouverte de Va priori pouvait être lentéi;, sans conlradirlion flagrante, dans le domaine de la i)ensée et dr la volonlé, la spbèn' tout entière du sentiment était irréducliblnncnl a pnstrrinri . D'ailleurs, Kant lui-même la confessé iinplicilcinml .mi rssa\anl de réduire, subrepticement en (piebiin^ sorte, le senliniml au ju-;.'mcnt. Cet essai de réduction nous l'avons jugé ini|>ossible. vu que
dans l'acte esthétique ou bien le jugement précède le sentiment — et alors toute la position kantienne du problème se trouve modifiée et toute l'originalité de la théorie sacrifiée, ou bien c'est le sentiment qui précède le jugement — et alors c'est Va priori du jugement esthétique, c'est Funiversalilé et la nécessité qui deviennent inconcevables. Une fois cette antinomie capitale de l'estbélique de Kant révélée, nous avons montré qu'il en était une autre ou plu In L deux autres, presque aussi graves, que Kant a laissées irrésolues. Nous avons fait voir, d'une part, qu'il n'a pas su décider la question de savoir si le Beau ne réside que dans l'état du sujet, ou bien s il a une existence objective et en quoi cette existence peut consistei-, et, de l'autre, qu'il a donné des gages à la fois au pur formalisme qui ne fait consister le Beau que dans les rapports harmonieux des parties de l'œuvre d'art totale, et à l'idéalisme qui le fait consister dans la signification, dans le contenu, dans le sujet traité, dans les Idées, et avant tout dans l'idée morale exprimée par cette forme. Un système esthétique qui laisse ouvertes des questions aussi capitales que celles que nous venons d'énumérer, ne peut pas affecter la prétention d'être définitif, ne peut môme pas, à proprement parler, être appelé un système. ,
Aussi bien l'esthétique de Kant n'a-t-elle été considérée par aucun des philosophes, qui s'en sont inspirés, comme un tout homogène et indissoluble, dont il fallût accepter toutes les positions et toutes les solutions, et l'on peut affirmer que, sauf peutêtre le très insignifiant Heydenreich, Kant, en tant qu'esthéticien, n'a pas eu un seul disciple qui fût resté fidèle aux principes de sa doctrine. Mais, en revanche, l'on peut affirmer aussi qu'il n'est pas un seul parmi les philosophes qui, à la suite de Kant, se sont engagés dans l'étude du Beau et de ses lois, qui ne relève de quelque façon de la Critique du Jugement. Aucune peut-être parmi les œuvres de Kant n'a été plus féconde en semences, plus riche en ferments.
Au point de vue de la philosophie en général, la succession des systèmes philosophiques est incompréhensible sans le chaînon intermédiaire de la Critique du Jugement. Si, comme nous le croyons, c'est là que Kant soulève un coin du voile dans lequel il a enveloppé la chose en soi, si Kant, en soutenant « qu'il doit y avoir un principe qui rende possible Vunité, Einhcit, du supra-sensible servant de fondement à la nature avec ce que le concept de la liberté contient pratiquement », a impUcitement accordé que le fond des choses est constitué par la liberté, c'est de là que sont sorties et la philosophie de Fichte et la philosophie de Schopenhauer. D'autre part, si ScheUing a montré que la nature et la liberté, le conscient et l'inconscient, se réconcilient, d'un côté,