Brochard, Dt l'Errtiir, p
que pour les concepts a joos/enon, pour les vérités de fait que pour les vérités dites universelles et nécessaires.
Aussi bien, Kant ne s'est-il pas contenté de cette seconde démonstration. Nous savons, que pour démontrer la réalité de principes purs a priori dans notre connaissance, il a recours à une preuve qu'il appelle la preuve a priori. Elle consiste, cette preuve, à démontrer l'existence des principes purs a priori dans notre connaissance, c'est-à-dire l'impossibilité de dériver toutes nos connaissances de l'expérience, en montrant que, sans ces principes purs a priori, l'expérience elle-même serait impossible. « En effet, » où cette expérience puiserait-elle la certitude, si toutes les règles >5 d'après lesquelles elle se dirige étaient toujours empiriques et » par conséquent contingentes ' ? »
Cette troisième démonstration, quelque brièvement que Kant l'ait présentée, contient, au fond, l'essence, non seulement de la théorie de la connaissance de Kant, mais encore de toute théorie rationaliste de la connaissance. Il n'y a de science, en effet, que du général ; toute science consiste à ramener les éléments, avec lesquels elle opère, à des concepts, c'est-à-dire à subsumer des éléments nouveaux sous des éléments anciens déjà connus. Or, dans cette subsumption du nouveau sous l'ancien, de l'inconnu sous le connu, il faut évidemment, à moins d'admettre une régression à rinfini, qu'on s'arrête ; il faut qu'on arrive à quelque chose qui ne puisse plus être tiré d'un connu antérieur, mais qui soit connu en soi ; il faut qu'on arrive à ces éléments premiers et irréductibles qu'Aristote a appelés Trpwxot ô'poi et àp/al à[X£(7a'. , que Descartes a appelés des vérités éternelles, des idées « naturelles », des natures simples, i^es simplices, et que Kant enfin appelle les principes purs a priori. Ces éléments premiers ne peuvent évidemment être empruntés à la réalité extérieure, mais doivent émaner de l'esprit même, et ce sont ces énergies de l'esprit, virtuelles avant l'expérience, en acte dès la première expérience, que Kant appelle Va priori : le réel ne peut être véritablement connu qu'à la condition <lêtre ramené à ces énergies de l'esprit. La caractéristique de ces formes est l'universalité et la nécessité, et cela s'explique très naliu'ellement. Et tout d'abord pour l'universalité. L'esprit, tendant à lout ramener à ses propres lois, tend, par là même, à ramener le particulier varié à l'universel permanent. L'homme, en tant qu'esprit, en tant qu'être connaissant, est plus qu'un être particulier, est lin être universel. Connaître, penser, c'est s'élever du particulier au général, et, comme le général, l'universel, n'existe que dans
i. Critique de la Raison pure, Kailenstciii, t. III, p. 35 et 36 ; Banii, t. I, i». 49.
18 LESTHÉTIQUE DE KANT
l'esprit; comme tous les concepts, et, particulièrement, les concepts purs a priori, ne sont que des créations de Tesprit, ne sont que de Tesprit, la fin de toutes les sciences, de la Science en général, sera de reconnaître l'esprit comme essence de rUnivers, de considérer rUnivers comme concordant avec lessence de l'Esprit, comme raisonnable. C'est Hegel qui a véritablement tiré toutes les conclusions du dogmatisme rationaliste, tel que Descartes déjà en avait posé les principes, et tel que Kant, malgré sa critique du dogmatisme, n'a fait que l'afTermir *. Il ne peut y avoir de vraiment nécessaire que l'Esprit et ses lois : l'affirmation du cogito vaut pour Kant, malgré les légitimes objections qu'il a adressées au errjo sum. Au fond, d'ailleurs, l'universalité et la nécessité ne sont que les deux faces d'une seule et môme chose : l'universalité concerne la quantité, la nécessité la qualité ; l'universalité désigne ce qui est sans exception, la nécessité ce qui ne peut pas ne pas ôtre, l'universalité est plutôt objective, la nécessité plutôt subjective *. En dernière analyse, c'est la nécessité qui nous paraît le critérium véritable de Va priori kantien : si un principe est nécessaire, c'est-à-dire ne peut pas ne pas ôlre, ne peut pas ne pas être pensé, il est bien évident qu'il ne saurait y avoir pour lui d'exception, et que tous les hommes sont obligés de l'accepter.
Nous voilà ramenés à ce concept de nécessité qui avait été le nerf de la seconde démonstration kantienne, et que nous avons discuté dans notre paragraphe précédent. Pas plus dans sa troisième démonstration que dans la seconde, Kant n'a prouvé la nécessité, — et l'universalité qui en résulte, — des concepts a priori, et, à la vérité, celte nécessilé est impossible à prouver Hegel, Kôrner, Ueberweg, Volkelt, Gruing, Erdmann ', ont eu parfaitement raison d'affirmer que la prémisse capitale de la philosophie kantienne, — l'existence de concepts a priori ayant une universalité «?l une nécessité absolues, — a été supposée par Kant, et le premier des disciples kantiens, qui a tenté de continuer et d compléter le système du maître, Keinhold, l'avait affirmé bien avant eux. » Les suppositions sur les(|uelles se fonde ce (lue Kant, dans son Introduction, pose sans p.rplication ni démonstration comme démontré, sont les concepts de l'expérience et de la néces silé et de l'univ^Msaiité absolues. » « Celui qui a étudié la Crilique|
I. Cf. Mî\ niez, Thtoriê des Ge/akls ttir Bef/rUndumg der Aettketik, Stuttgart, IS;»2.
J. r.(. Hirlil, Der philosopMfche Kritieismut, t. I, p. 32'*, Hogsoii, T$m« and space, iSC).". : n«-ii(l.i\iil, Neue Hcrltner Monatttckri/t, 180y, IV, |». 381), citrg p,ir Vailiiiif:»'»', op. ctt., 1, |). 208.
3. J. Vulkrlt, Kantt XrketntHitttheorie nack ikren Qt-undprineipien analyiirt. Leipzig, !8TJ, p. 1*J.» et suiv.; C.Oriiig, Krititcke PkHosopkie, t. II, p. 169 et suit., et Beiiuo Enliiiiiuii, Ka»ti Knticiimm, p. 38, 48, 172.
avec la théorie lockienne de l'expérieiice ne pourra pas plus être convaincu de celle première proposilion fondamentale, à savoir que l'expérience, (ni interne, ni externe), ne peut fonder une nécessité véritable, que le Leibnitzien qui explique, par l'expérience interne, la naissance de chaque prédicat représenté de [aus) la représentation du sujet, ne pourra être persuadé de la seconde proposition fondamentale, à savoir qu'il y a des jugements synthétiques a priori ». » Seulement ce en quoi Reinhold et le grand continuateur de sa critique contre Kant, Fichte, ont eu tort, c'est de croire qu'il était possible de se passer de ces hypothèses, de ces suppositions, qu'il était possible de fonder le fait de la connaissance sur un concept absolument et rigoureusement démontré, sur un principe d'où tout le contenu de la philosophie jaillît logiquement, se déduisît nécessairement. Lorsque Reinhold pose ce « fondement », Fundament, que Kant a omis de donner à la philosophie critique, et sans laquelle cette philosophie n'est qu'une propédeutique, — le principe de la conscience, der Satz des Bewiisstseins, — il a, lui aussi, recours à cet argument de l'impossibilité de la nonconception, das Nichtnichtdenkenkônnen, que nous avons trouvé et critiqué chez Kant. Ce principe, dit-il, n'est conditionné par aucun autre principe, par conséquent il est certain par lui-môme et clair immédiatement, et ne peut donc exprimer qu'un fait indubitable, primitif et accessible à chacun par simple réflexion. Dès que nous y faisons attention ou que nous en prenons conscience, il est évident pour nous; il n'a besoin pour être afflrmé que de la simple conscience et coïncide avec la conscience, puisqu'il est la conscience même ^. C'est bien là encore la cpavracr-'a xaTaXrjTiT'.xT^ des Stoïciens, l'évidence de Descartes, le verum index sui de Spinoza. Nous pouvons donc conclure pour la méthode proprement dite de Kant que, comme tous les rationalistes, bien plus que comme tous les philosophes en général, qui ont essayé d'expliquer le fait de la connaissance, il est parti de prémisses qu'il lui a été impossible de démontrer, qu'il n'a môme pas essayé de démontrer. Le vieil argument du rouet vaut pour Kant comme il vaut pour Locke, pour Hume et pour tous leurs successeurs sensualisles. Sciemment, ou à leur insu, tous les philosophes commencent par des postulats, que ce postulat soit d'ailleurs l'affirmation de la véracité, bien plus de la simple réalité des faits d'expérience, ou l'afArmation de l'existence de principes a priori, ayant une nécessité et une universalité absolues.
1. Reioliold, Beitrtlge zur îcichteren Uehenich', des Zusiandcs der Philosophie beim Anfanr/ des neunzehnten Jahrhiindcrts, 1803, II, p. VIS à 421.