INTRODUCTION VII
ce n'est pas qu'il ait défini le Beau, d'après Platon et saint Augustin, comme l'unité harmonieuse dans la variété ; ce n'est pas qu'il ait expliqué « ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités de sens » par de petites perceptions; ce n'est pas môme qu'il ait laissé entrevoir que la représentation esthétique consiste dans une vision claire, mais confuse, de l'ordre et de l'harmonie universelles, et que l'acte esthétique ou l'état artistique est comme une volonté confuse, grâce à laquelle les esprits sont capables de « produire quelque chose qui ressemble aux ouvrages de Dieu, quoiqu'en petit » et ne sont pas seulement « miroirs vivants ou images de Tunivers des créatures, mais encore images de la Divinité môme ou de l'auteur môme de la nature, capables de connaître le système de l'univers et d'en imiter quelque chose par des échantillons architectoniques, chaque esprit étant comme une petite divinité dans son département » ; mais c'est que toutes ces assertions découlent d'une grande théorie métaphysique qui les explique et les justifie. Si l'esprit aime à contempler l'unité jointe à la variété, c'est qu'il y reconnaît à la fois la loi de l'univers et sa fonction essentielle. Le monde tout entier est construit sur le modèle de la perception : l'union de l'un et du multiple, nous la réalisons dans la moindre de nos démarches intellectuelles, et si nous tressaillons d'aise devant des objets où éclate l'ordre général, c'est au fond du spectacle de notre propre perfection que nous jouissons. L'harmonie universelle s'étend de nous aux choses et des choses à nous. Notre sensibilité, qui représente l'impression immédiate produite sur nous par les objets extérieurs, ne peut jamais entrer en conflit avec notre entendement : ce que celui-ci nous présente d'une façon claire et distincte, celle-là nous le fait entrevoir et deviner dans une vision claire encore mais confuse. La nature est faite pour nous et nous sommes faits pour la nature, parce que la nature est construite d'après le môme plan que l'homme, que nous y découvrons les mêmes lois que celles qui nous régissent, parce que la nature c'est encore nous.
Ce sont là vues extrêmement profondes et l'on peut soutenir, sans ombre d'exagération, qu'elles dominent toute l'histoire de l'esthétique au xvm« et même au xix« siècle. Non seulement toutes les recherches des esthéticiens allemands jusqu'à Kant ont la prétention de se rattacher à la métaphysique de Leibnitz, mais nous verrons que Kant lui-même, malgré toute la difi'érence des points de vue, est infiniment moins loin de cette conception du Beau qu'on ne le croit communément. Kant aussi, pour expliquer le phénomène de la beauté, éprouve le besoin de partir de l'hypo;
thèse que les choses sont faites pour l'homme, et que Tordre, qui régit le monde sensible, a été établi par Tlntelligence suprême pour des intelligences. Lui aussi fera résider le caractère essentiel du Beau dans l'unité dans la variété, puisqu'il l'explique par Tharmonie de l'entendement, chargé de réduire à l'unité la multiplicité des données sensibles, el de l'imagination, chargée de représenter cette multiplicité. Lui aussi, enfin, pour légitimer l'universalité et la nécessité du jugement esthétique, partira du fait que cette harmonie de l'entendement et de l'imagination est la loi même de notre faculté de juger. Toute l'esthétique de Kant ne peut-elle pas être considérée jusqu'à un certain point comme la traduction, en termes subjectifs, de l'esthétique de Leibnitz? Pour ce qui est des successeurs idéahstes de Kant, et notamment de Schelling, il apparaît clairement qu'ils sont revenus, après de longs détours et par d'étranges chemins de traverse, à la conception leibnitzienne de l'organisation harmonieuse, de la beauté de l'univers.
Cependant, nous avons encore bien du chemin A parcourir, avant d'en arriver à notre but, qui est l'Esthétique de Kant. En Angleterre, paraissent, en iTll, les œuvres d'un disciple de Locke, dont l'enthousiasme platonicien, tout nourri de la moelle des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et latine, a agi de la façon la plus efficace sur les plus grands esprits du xviii« siècle, sur Leibnitz et Voltaire, sur Diderot et Lessing, sur Herder et Schiller. Il est extrêmement malaisé de réduire à la roideur de formules d'écoles, la pensée souple, fuyante et rbapsodique do Tauteur des « Moralistes ». Shaftesbury lui-même a déclaré que sa principale préoccupation fut de rechercbor d<' quelle façon il était possible de produire en nous ce que le monde appelle le bon goût, et l'on pourrait peut-être résumer la pensée spéculative qui a présidé à tous ses écrits, en disant que, selon lui, l'homme en visant au Beau, arrive en même temps, naturellement et nécessairement, au bien, que pour lui, comme pour Schiller, l'éducation esthéti(iue doit précéder l'éducation morale et que, bien dirigée, elle rend rollo-ci inutile. Un an avant la publication de la « Théodicéo ', il a l'siiuissé de l'univers un tableau qui se rapproche de tous points (le celui cjui est tracé dans cette œuvre. Il a conçu, lui aussi, celle beauté laite de contrastes, où les divergences les plus saillantes se résolvent en une liarmonie merveilleuse. Celui qui contemple avec amour et entbousiasme l'éternelle unité, la variété infinie, Tordre inconiprélu'nsible des choses, p«''nèln' jusqu'au sein même de la beauté divine et atteint par U\ h la vertu : « l'art et la vertu sont amis ; la connaissance du connaisseur d'art et la con-