‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 50 sur 137 · Ueher Philosophie ilberhaupt, Hartenstein, t. YI, p · texte numérisé non relu

Ueher Philosophie ilberhaupt, Hartenstein, t. YI, p

de déterminer un concept par une représentation empirique donnée, et en faculté de réfléchir d'après un principe déterminé sur une représentation donnée pour en tirer un concept possible, faculté qui constitue le Jugement réfléchissant et qui seule nous intéresse

Or, nous le demandons, est-ce que vraiment on a le droit de passer, comme fait Kant, de la fonction de subsumption, qui constitue le propre delà faculté de juger, à la fonction de réfléchir d'après un principe déterminé sur une représentation donnée pour en retirer un concept possible? Subsumer sous une règle, décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée, est-ce vraiment la môme chose que de partir d'une représentation donnée pour en tirer un concept possible, c'est-à-dire en somme pour chercher une règle? D'une part, il semble que dans tout jugement, — faculté de subsumption, — le concept, la loi, la règle doive être donnée pour qu'on puisse y subsumer une représentation, pour qu'on puisse décider si la représentation rentre oui ou non sous ce concept, sous cette loi, sous cette règle ; et, de l'autre, le Jugement réfléchissant consiste précisément à remonter de la représentation jusqu'au concept, à chercher cette règle. Il ne nous semble pas douteux que Kant, pour des raisons systématiques que nous connaissons, et qui consistent à avoir cherché à la faculté de juger une place intermédiaire et indépendante entre l'entendement et la raison telle, qu'elle pût fournij- des principes a priori à la faculté de sentir, ait confondu sous le terme de Jugement deux fonctions profondément différentes. Lui qui, d'ordinaire, pèche plutôt par un excès d'analyse, par une trop grande minutie de divisions et de subdivisions, pèche ici par un excès de synthèse entre éléments qui, en bonne logique, devraient être séparés. Au fond le Jugement, d'après la définition que Kant en a donnée, le Jugement en tant que faculté de subsumption ne devrait avoir qu'une forme, la forme déterminante. Un concept, une règle, une loi étant donnée, le Jugement, tel que le conçoit Kant, ne devrait avoir qu'à décider si une représentation rentre oui ou non sous ce concept, sous cette règle, sous cette loi. Quant à la fonction, maintenant, de réfléchir sur une représTintation pour en tirer un concept, elle n'appartient, de l'aveu de tous les logiciens, ni au Jugement réfléchissant, ni à aucune autre forme connue du Jugement : c'est la fonction d'une des deux formes du raisonnement, c'est proprement la fonction du raisonnement inductif.

Ce qui prouve bien l'embarras de Kant, c'est que, dans sa Logique, après avoir parlé du Jugement et du raisonnement, et avoir défini celui-ci la déduction d'un jugement d'un autre jugement,

il distingue les raisonnements immédiats et les raisonnements médiats, attribuant ceux-là à l'entendement et ceux-ci à la raison ou au Jugement. Maintenant les raisonnements immédiats consistent à modifier seulement la l'orme des jugements sans toucher à leur matière, c'est-à-dire au sujet et au prédicat (conversion des jugements, etc.); les raisonnements de la raison à reconnaître la nécessité d'une proposition par la subsumption de sa condition sous une règle universelle donnée ; les raisonnements du Jugement enfin à aller de concepts particuliers à des concepts généraux *.

On voit tout de suite que cette division ruine absolument les fondements logiques que nous avait fournis la Critique de la Raison pure. Il est vrai que la Critique de la Raison pure, elle aussi, distingue les raisonnements immédiats et les raisonnements médiats, et les appelle aussi, les uns, conclusions ou raisonnements de l'entendement, et les autres, conclusions ou raisonnements de la Raison, Verstandesschlûsse et Vernunftschlïisse^. Cette distinction elle-même nous paraît déjà contestable. L'immédiateté, en efïet, ou la médiateté, ne constitue, en somme, qu'une différence de degré et non une difTérence de nature entre les raisonnements. Tout raisonnement suppose, en effet, d'après Kant, une proposition qui sert de principe, une autre qui est tirée de la première, une troisième enfin par laquelle la vérité de la dernière est indissolublement liée à la vérité de la première. Seulement, observe Kant, dans les jugements immédiats, le jugement conclu est déjà renfermé dans le premier, de telle sorte que la troisième idée, au moyen de laquelle je rattache la première et la deuxième, n'existe pas dans ces formes de Jugements ou tout au moins, si on l'y introduit, ne constitue qu'une proposition tautologique, tandis que, dans les jugements médiats, cette troisième idée, le terminus médius, est au contraire une idée nouvelle, sans laquelle la première et la seconde ne pourraient être rattachées l'une à l'autre, sans laquelle le raisonnement serait impossible . Par exemple si je raisonne : tous les hommes sont mortels, donc Caius est mortel, le raisonnement n'est pas immédiat, vu que j'ai besoin du jugement intermédiaire : Caius est un homme ; tandis que si je raisonne : tous les hommes sont mortels, donc quelques hommes sont mortels, la proposition intermédiaire : quelques hommes sont hommes, est une pure proposition tautologique ^ Mais l'un des deux : ou bien tout raisonnement suppose nécessairement

1. Logik^ Hartenstein, t. VIII, p. 111, 112, 116, 117, 128, 129.

2. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. HI, p. 250 ; Barni, t. I, p. 364,

3. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. III, p. 230 ; Barni, t. I, p. 363, 364 ^ et Logik, Hartenstein, t. VIU, § 44, p. 111, 112.

l<^s trois propositions, tout raisonnement consiste à rattaclier deux. jugements grâce à un troisième, — et alors ce que Kant appelle raisonnement immédiat, qui n'en suppose que deux et qui tire la conclusion d'un jugement donné, sans aucun jugement intermédiaire, n'est pas un raisonnement, — ou bien, il y a des raisonnements qui n'ont que deux propositions, ce que Kant ni aucun logicien ne saurait admettre. De plus, les termes de conclusions ou de raisonnements de l'entendement et de la raison paraissent très mal choisis. Etant donné que le raisonnement est la fonction propre de la raison, il semble inadmissible de parler de raisonnements de l'entendement. L'entendement, lui, Kant le dit et le répète à satiété, a pour fonction de ramener les phénomènes à Tunité, au moyen de certaines règles, la raison, de ramènera l'unité les règles de l'entendement, au moyen de certains principes. Or, la connaissance par principes est celle où l'on reconnaît le particulier dans le général au moyen de concepts, où l'on (hh-ive une connaissance d'un principe *. C'est cette dérivation au moyen d'un intermédiaire qui caractérise vraiment le raisonnement, elle appartient en propre à la raison, et parler de raisonnements de Tentendement, c'est yraiment détourner les mots de leur sens.

Mais quoi qu'il en soit de cette difficulté, le fait certain est que, si la Critique de la Raison pure parle de raisonnements de l'entendement et de raisonnements de la raison, en tous les cas elle ne souffle mot de raisonnements du Jugement, Urt/ieiisschli'fsse. A ce moment, Kant n'avait pas encore songé à faire du Jugement la faculté a priori du sentir, et le fait qu'il passe sous silence les raisonnements du Jugement est une contre-épreuve de ce que nous avancions tout à l'heure, à savoir que c'est uniquement pour des motifs systématiques, par besoin de symétrie, pour faire au Jugement, en tant que faculté a priori du sentir, une place dans la « Logique », que Kant y introduit cet organe nouveau. Ce qui démontre bien combien cette introduction est malencontreuse, c'est que, le Jugement étant ou bien déterminant ou bien réfléchissant, il faudrait évidemment, s'il y a des raisonnements du Jugement, qu'il y eût des raisonnements du Jugement détejminant et des raisonnements du Jugement réfléchissant. Or, Kant affirme qu'il ne saurait y avoir que des raisonnements du Jugement réfléchissant, ce qui prouve bien qu'il y a quelque cliose de fautif dans toute cette division. Son vice, nous le répétons en concluanl, c'est que le Jugement réfléchissant, en tant que faculté de parlir d'une représentation donnée pour en tirer un concept possible,

4. Critique de la Raison pure, Harteiisteiii, t. lll, p. 248 et 24!j ; IJanii, t. I, p. .'UiO, 361, 362.

il4 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

n'est en aucune façon une forme du Jugement, en tant que faculté de subsumer, de décider si quelque chose rentre ou non sous un concept, sous une règle donnée, mais est une des deux grandes fonctions du raisonnement.

Maintenant, le Jugement n'est-il bien que la faculté de subsumer, que la faculté de décider si quoique chose rentre oui ou non sous une règle donnée ? Kant a suivi sur ce point la logique d'Aristote et des Scholas tiques. Pour Aristote, on le sait, le Jugement est une synthèse d'idées qui implique erreur ou vérité :

<7uv6£cr[ç voT^ji-àxtov, £v II TO àXT|ôeÙ£tv 'q 'j/sùSscrôat û-Kioyei^. La proposition, — expression verbale du jugement, — est le discours qui affirme ou conteste quelque chose de quelque chose, Trpoxactç

{X£V ouv so'Tt Xoyoç xaTa<paTtx6; r^ aTro^ax'.xôç xtvoç xaxà xivô; * ; elle désigne

avant tout un rapport de contenance entre deux idées, — kTzû II 7ra(Ta Trf-ôxaatç laxi 7^ xou u7ràû/£iv ', — qu'il s'agit de subsumer l'une sous l'autre. Les Scholastiques n'ont fait qu'exagérer la tendance d'Aristote à réduire tout jugement à la subsumption, etles.logiciens jusqu'à Kant, et même bien après Kant, les ont religieusement suivis. Ce n'est que de nos jours que des philosophes comme Sigwart, Wundt et quelques autres, ont tenté de s'écarter de la conception qui consiste à réduire tout jugement à la subsumption d'un sujet sous un prédicat, et leur tentative est, à notre avis, des plus légitimes et des plus louables.

Pour discuter la théorie du Jugement, en tant que faculté de subsumption, dans toute son étendue et dans toute sa profondeur, ce n'est pas du Jugement môme, mais bien déjà du concept qu'il faut partir, le Jugement n'étant que la faculté de la synthèse consciente et nécessaire des concepts. Or, pour les logiciens de l'ancienne école, une des caractéristiques du concept , bien plus, sa caractéristique essentielle, est la généralité. Le point important est de savoir si la généralité est vraiment un attribut du concept en lui-même, ou bien si ce n'est pas le langage, qui n'opère, on le sait, qu'avec des termes généraux, qui considère comme tels, même les noms propres, qui confère au concept la généralité. Or il nous semble, avec Wundt et Sigwart, que la généralité des concepts et la généralité des termes ne coïncident ni toujours ni nécessairement, mais que celle-ci a presque toujours une plus grande étendue que celle-là. Les mots étant toujours généraux, il arrive nécessairement que nous les employions même pour désigner des objets particuliers et que nous étendions tout

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