‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 51 sur 137 · Ibid. ch. II · texte numérisé non relu

Ibid. ch. II

à fait illégitimement la généralité du mot au concept, qui pour être désigné par un terme général, n'en reste pas moins, quant à son origine et quant à sa nature, particulier. C'est ainsi qu'on en est arrivé à concevoir tout objet de notre pensée logique, comme une espèce, qui comprend un grand nombre de représentations particulières, ou comme un genre, qui est contenu dans un genre plus général, et que l'on a confondu la qualité et le genre. C'est dans cette confusion qu'il faut chercher la raison qui a fait réduire tous les jugements au seul type de la subsumption. Etant donné le jugement : « le rubis est rouge, » « rouge » serait non pas la qualité du rubis, mais bien l'espèce supérieure sous laquelle on dût subsumer le terme rubis. Or, il semble évident que les qualités n'entretiennent avec les objets auxquels on les attribue, aucun rapport de subordination ou de suprématie. « Rouge » n'est ni un genre qui contient tous les objets rouges, ni un concept plus général que « rubis », de telle sorte que rubis ne peut pas lui être subsumé. En effet, il n'y a que des objets du même genre qui puissent être comparés au point de vue de la généralité, par exemple un concept d'objet avec un autre concept d'objet, rubis avec améthyste, topaze, etc. Mais dire qu'une qualité est quelque chose de plus général que l'objet qui la possède, c'est évidemment illogique. En somme, on pourrait aussi bien considérer l'objet comme plus général que sa qualité, vu qu'il possède encore d'autres qualités que la qualité d'être rouge. « Rouge » serait un élément du concept rubis, même si, en dehors du rubis, il n'y avait aucun autre objet rouge. Sans doute, après avoir constaté que le rubis est rouge, l'on peut bien se rappeler qu'il y a d'autres objets rouges et concevoir alors le rubis comme une espèce de corps rouge, à côté d'autres corps rouges. C'est bien là une subsumption, mais qui ne voit que c'est un acte logique absolument différent du premier, par lequel nous avons jugé que le rubis était rouge? Tandis que celui-ci est immédiat, spontané, celui-là est médiat et a besoin d'un acte intermédiaire, lequel convertit tout d'abord la qualité « rouge » dans le concept « objet rouge * ».

De plus, la conception qui transforme tous les rapports entre concepts en rapports de subordination ou de suprématie, qui prétend ranger les concepts en espèces et en genres, ne saurait évidemment valoir pour tous les concepts. Elle est notamment inadmissible pour les concepts abstraits, et dire par exemple que le concept de substance désigne le genre qui comprend toutes les substances particulières, le concept de causalité, le geni*e qui

1. Wuiidt, Lo(jih, 2« édition, t. I, p. 101, 102, 103, et Sigwart, Logik, 2» édition, t. I, p. 341.

né L'ESTHÉTIQUE DE KANT

embrasse tous les cas particuliers d'effet causal, le concept d'être le genre qui comprend tous les genres sauf le néant, c'est évidemment aller à rencontre de la réalité *.

Le jugement simple, que l'on l'appelle avec Sigwart jugement qui nomme^ Benennungsurtheil, ou avec Wundt jugement narratif, Erzàhhmgsiirtheil , consiste dans une double synthèse : la synthèse qui met dans la représentation du sujet l'unité de l'objet et de son activité, de l'objet et de sa qualité, et la synthèse qui unit l'activité ou la qualité désignée par le sujet avec l'activité ou la qualité désignée par le prédicat, c'est-à-dire qui la nomme par le terme du prédicat. Ce type de jugement ne peut absolument pas se réduire au type de la subsumption d'un sujet donné sous un prédicat plus général. Sigwart résume les raisons que nous avons alléguées tout-à-l'heure avec Wundt, dans la formule très heureuse que voici : le prédicat qui exprime une qualité n'est plus général que le sujet, que par rapport à la qualité du sujet, et non pas par rapport au sujet lui-môme, et le prédicat qui exprime une activité n'est plus général que le sujet, que par rapport à V activité ^vl sujet et non pas par rapport au sujet lui-même 2.

Etant donné donc, que les rapports entre les concepts ne se réduisent pas nécessairement à des rapports de subordination ou de suprématie, que tous les concepts ne peuvent pas se ranger en espèces et en genres, il est clair que le jugement, qui n'est que la détermination d'un rapport entre deux concepts, ne peut être réduit au seul type de la subsumption. Un des faits qui ont le plus entravé la constitution d'une saine théorie du jugement, et qui ont le plus favorisé la théorie du Jugement comme faculté exclusive de subsumption, est la représentation géométrique des formes du jugement. L'on a représenté les concepts par des circonférences, et de ce que les seuls rapports que deux circonférences puissent entretenir relativement à l'espace, sont d'être comprises totalement ou en partie l'une dans l'autre, d'être subsumées totalement ou en partie l'une par l'autre, ou d'être extérieures l'une à l'autre, l'on a conclu que les seuls rapports que les concepts puissent entretenir sont ceux de la subsumption totale ou partielle, ou de l'impossibilité de la subsumption : l'égalité elle-même des concepts a été considérée par les partisans de cette théorie comme un cas limite de leur subsumption. Mais il est bien évident que la )'eprésentation géométrique des formes du Jugement n'est qu'un essai de sensibiliser, de concrétiser, d'illustrer la théorie du jugement et que, comme toute exemplification, elle pèche par quelque côté. Il est

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