‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 54 sur 137 · Wundt, Logik, t. I, p. 204, 20o · texte numérisé non relu

Wundt, Logik, t. I, p. 204, 20o

i20 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

sance à plus d'objets que l'expérience n'eu peut donner et ayant une valeur objective. Puis il montre que ces mômes idées, si elles sont incapables (le créer des concepts d'objets, ont pourtant une importance capitale, en ordonnant ces concepts et en leur communiquant ainsi l'unité qu'ils peuvent avoir dans leur plus grande extension possible, c'est-à-dire par l'apport à la totalité des séries à laquelle l'entendement, qui s'occupe uniquement de l'enchaînement par lequel sont partout constituées, suivant des concepts, des séries de conditions, est incapable d'atteindre. Si donc les Idées transcenden taies n'ont jamais d'usage constitutif, si jamais elles ne nous fournissent de concepts d'objets, elles ont un usage régulateur excellent et indispensable, « celui de diriger l'entendement vers un certain but où convergent les lignes que suivent toutes ces règles et qui, bien qu'il ne soit qu'une Idée (fociis imaginariiis), c'est-à-dire un point d'où les concepts de l'entendement ne partent pas réellement, puisqu'il est placé tout à fait en dehors des limites de l'expérience possible, sort cependant à leur donner la plus grande unité avec la plus grande extension ^ » C'est ainsi que l'Idée psychologique nous permet de rattacher à une unité, qui forme le fil conducteur de l'expérience interne, tous les phénomènes, tous les actes de notre esprit, tout comme si cet esprit était une substance simple et identique à elle-même, au milieu du changement continuel de ses états. C'est ainsi, de même, que l'Idée cosmologique nous fait poursuivre, sans jamais nous arrêter, la recherche des conditions des phénomènes naturels, tout comme si la série en était sans terme. C'est ainsi, enfin, que l'Idée théologique nous fournit une règle d'après laquelle la raison doit procéder dans' la liaison des causes et des effets dans le monde, tout comme si les choses du monde tenaient leur existence d'une inteUigence suprême. L'usage régulateur de la raison consiste donc à chercher à constituer la connaissance en système, et pour y arriver elle procède de la façon suivante. Elle se trouve en présence d'un fait particulier qui est certain, sans connaître d'une façon précise le général, sous lequel on puisse le ranger, la règle à laquelle on puisse le rattacher. Que fait-elle alors ? Elle admet un général, une règle, d'une façon problématique, comme simple idée, elle rapproche de cette règle hypothétique plusieurs cas particuliers qui tous sont certains, afin de voir s'ils en découlent et, s'il y a apparence que tous les cas particuliers qu'on peut trouver en dérivent, elle conclut à l'universalité de la règle, et de celle-ci à tous les cas qui ne sont pas donnés en soi -. C'est grâce à cet usage hypothé-

1. Critique de la Maison pure, Hartenstein, t. III, p. 346 ; Barni, t. II, p. 230.

2. Ibid, Hartenstein, t. III, p. 437, 438; Barni, t. II, p. 232.

tique de la raison qu'elle arrive aux trois principes de l'homogénéité du divers sous des genres supérieurs, de la variété de l'homogène sous des espèces inférieures, et enfin et surtout de la loi de l'aiiinité de tous les concepts, c'est-à-dire de la loi qui ordonne de passer continuellement de chaque espèce à chaque autre, au moyen de l'accroissement graduel de la diversité. Et c'est ainsi, grâce à l'hypothèse, grâce à l'idée régulatrice de la possibUité de V application de la logique à la nature, que la raison rend possihle la connaissance de la nature, non seulement dans ses lois générales que fournit et que garantit l'entendement, mais encore dans le réseau infini de ses lois particulières.

L'opération logique que nous venons de décrire et que Kant attribue à la raison, est précisément celle qu'il revendique dans la Critique du Jugement pour le Jugement réfléchissant. C'est le Jugement réfléchissant, nous le savons, qui, dans la Critique du Jugement, a pour fonction de remonter du particulier, qu'il trouve dans la nature, au général. Le principe transcendental dont il a besoin pour opérer cette réduction du particulier au général, le principe de l'induction, est « que les lois particulières empiriques, relativement à ce que les lois générales de la nature laissent en elles d'indéterminé, doivent être considérées d'après une unité, telle que l'aurait établie un entendement autre que le nôtre, qui en donnant ces lois aurait eu égai'd à notre faculté de connaître et voulu rendre possible un système d'expériences fondé sur des lois particulières de la nature * ». Ce principe est le principe de la finalité de la nature dans sa diversité, et par conséquent nous voyons d'une part le principe de la finalité attribué au jugement, et de l'autre à la raison.

Dans la Critique de la Raison pure, Kant songeait si peu à faire du Jugement, de VUrtheihkraft, la faculté de remonter du particulier au général, de trouver le général pour un particulier donné, qu'il oppose au contraire, par rapport à cette fonction de réduction du particulier au général, le Jugement à la raison. « Si la raison », dit-il en effet, « est une faculté de dériver le particulier dugénéi-al, alors de deux choses l'une : ou bien le général est déjà certain en soi, est donné, et dans ce cas il n'exige que du Jugement, Urtheihkraft, pour faire la subsumption, et le particulier est nécessairement déterminé par là. C'est ce que j'appellerai l'usage apodictique de la Raison. Ou bien le général n'est admis que d'une manière problématique et il n'est ({u'une simt)le idée ; le particulier est certain, mais l'universalité de la règle par rapport à cette consé-

1. (Jruique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. t8G ; Barni, t. 1, p. 28.

quence est encore un problème : on rapproche alors de la règl plusieurs cas particuliers, qui tous sont certains, afin de voir s'il en découlent, et dans ce cas, s'il y a apparence que tous les ca particuliers qu'on peut trouver en dérivent, on conclut à l'univer sali té de la règle, puis de celle-ci à tous les cas qui ne sont pa donnés en soi. C'est ce que je nommerai l'usage hypothétique d« la raison* *.

D'après ce que nous avons dit plus haut sur le Jugement réfléchissant, c'est la théorie de la Raison pure qui est légitime et celle de la Critique du Jugement qui est inexacte. Toute la conceptioi du Jugement réfléchissant est une conception malheureuse ; c'es un organe qui n'a point de place dans l'organisme logique. Si l'o admet, avec l'ancienne logique, trois fonctions logiques de la pensée, la fonction de concevoir, la fonction de juger et la fonctioi de raisonner, il est indubitable que c'est à la fonction de raisonne qu'appartient la réflexion. Remonter du particulier au général, di fait à la loi, et descendre du général au particulier, de la loi ai phénomène, c'est la fonction propre du raisonnement, c'est l'attri but essentiel de la raison et non pas du Jugement. Aussi, si nous nous reportons, après cela, au tableau synoptique placé à la fii de r « Introduction de la Critique du Jugement » dans lequel Kan résume toute sa philosophie, sommes-nous obligés d'y constater après les vices que nous y avions déjà découverts, et avant ccu] que nous aurons à y constater encore, un point défectueux de plus importants. Kant y distingue trois formes de la faculté de connaître en général, l'entendement, la raison et, entre les deux, 1 Jugement, l'Urtheilskraft. A ces trois formes de la faculté de connaître en général, il assigne des principes a priori : la conformité à des lois, (Gesetzmâssigkeit) à l'entendement, le Rut final, (^Endzweck) à la raison, et la finalité, (Zweckmassigkeit) au Jugement Cette division est défectueuse et voici pourquoi. Kant, en plaçant h Jugement entre l'entendement et la raison, le prend évidemmen dans la seule acception de Jugement réfléchissant, — tout dé même qu'il prend le sentiment de plaisir, si riche en nuances infinies, dans la seule acception du plaisir esthétique, ~ ce qui est une première faute. Si maintenant on démontre, comme nous croyons l'avoir fait, que la réflexion n'appartient en aucune façon au Jugement, mais qu'elle est un attribut de la raison, le défaut s aggrave et la position intermédiaire du Jugement, entre l'entendement et la raison, n'a plus aucune raison d'être : le Jugement, en tant que Jugement déterminant, devrait ne faire qu'un avec l'en-

1. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. III, p. 437 ; Barni, t. II, p. 232.

tendement, et le Jugement, en tant que Jugement réfléchissant, ne faire qu'un avec la raison, si bien qu'au lieu des trois facultés de connaître nous n'en obtiendrions que deux, Fentendement et la raison. De même et par conséquent, faudrait-il modifier la rubrique suivante. En montrant tout à l'heure que le Jugement réfléchissant n'est qu'une forme de la raison, nous avons montré, en même temps, que le principe a priori que Kant lui assigne, la finalité, est un principe a priori de la raison, est le principe transcendental de l'usage hypothétique de la raison. Il faudrait, pour donner une représentation véritable de l'organisation de notre esprit, poser les deux rubriques comme il suit. Dans la rubrique des facultés de connaître, d'une part, comme correspondant à la faculté de connaître en général de la première rubrique, l'entendement et la raison théorique, avec, comme principes a priori, la conformité à des lois et la finalité, et, d'autre part, comme correspondant à la faculté de désirer de la première rubrique, la raison pratique avec, comme principe a priori, le But final. Nous obtiendrions ainsi, en nous servant de la théorie du sentiment que nous avons opposée à celle de Kant, et de la théorie de l'art que nous ahons exposer plus loin, un tableau général de l'organisation de notre esprit, que nous mettons en regard de celui que propose Kant.

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