PRINCIPES A PRIORI
APPLICA- TION.
Sentiment
de plaisir
ou de peine.
Faculté de connaître.
Faculté de désirer.
Entendement [jugement Conformité Nature .
déterminant]. à des lois.
Raison théorique. Finalité. > Art.
Volonté [raison pratique]. But final. Liberté.
Le Jugement, étant ainsi dépossédé de la réflexion, est évidemment incapable de jouer le rôle très important que Kant kii assigne comme intermédiaire entre la législation de l'entendement et la législation de la raison. Nous avons vu qu'après avoir creusé un abîme entre le phénomène et le noumène, entre la nature obéissant
f24 L'ESTHÉTIQUE DE KANT
rigoureusement à des lois déterminées et la liberté, Kant a essayj de rattacher ces deux mondes. 11 avait conclu, dans sa Raison pn tique, au primat de la Raison pratique et, par conséquent, à il subordination, à la subsumption de la nature sous les lois de la liberté; il fallait maintenant que Kant trouvât des formes nécessaires et universelles qui opérassent cette subsumption. Ces formes ne pouvaient évidemment pas être les formes de rentendemeiit qui, lui, est incapable d'atteindre au monde de la liberté et m peut, par conséquent, concevoir aucun rapport de ce monde avei le monde sensible. Or nous savons que pour Kant la faculté d( subordination, de subsumption, est le Jugement, YUrtheihJcraft, et c'est à lui, par conséquent, que sera réservé le rôle d'unir les concepts de la nature et les concepts de la liberté. « L'effet », dit-il, « qui a lieu d'après le concept de la liberté est le Rut final, qui doit exister ou dont le phénomène doit exister dans le monde sensible, et qui par conséquent doit être regardé comme possible dans la nature du sujet en tant qu'être sensible, c'est-à-dire en tant qu'homme. Le Jugement qui suppose une semblable possibiUté a priori et sans égard à la pratique, fournit le concept intermédiaire entre les concepts de la nature et celui de la liberté, le concep de la finalité de la nature, et par là il rend possible le passage de la raison pure théorique à la raison pure pratique, deî lois de la première au Rut final de la seconde, car par là il nous fait connaître la possibilité du Rut final, qui ne peut être réahsée que dans la nature et conformément à ses lois. Par la possibilité de ses lois a priori pour la nature, l'entendement nous prouve qu( celle-ci ne nous est connue que comme phénomène, et par I2 aussi il nous indique l'existence d'un substratum supra-sensibh de la nature, mais il le laisse entièrement indéterminé. Par h principe a priori qui nous sert à juger la nature dans ses lois particulières possibles, le Jugement donne à ce substratum suprasensible, considéré en nous ou hors de nous, la possibilité d'êtn déterminé par notre faculté intellectuelle, la raison, par la loi pratique a priori, lui donne la détermination, et le Jugement rend ainsi possible le passage du domaine du concept de la nature à celui du concept de la liberté * ».
Pour nous, pour qui le Jugement n'est que la faculté d'unir des concepts d'une façon nécessaire, nous ne pouvons évidemment! pas lui laisser le très grand rôle que Kant lui réserve. Ce n'est pas le Jugement qui suppose la possibilité de la réalisation de la liberté dans le monde sensible, mais c'est la raison théorique. C'est la
1. Critique dtt Jugement, Hartenstein, t. V, p. 202, 203; Baïui, t. I, p. 36, 37, 58.
raison, — - et nous ne faisons ici qu'opposer à la théorie de la Critique du Jugement une des plus profondes théories de la Critique de la Raison pure, — c'est la raison, en tant que raison théorique, qui suppose dans la nature une organisation et un ordre tels, que nous sommes obligés d'admettre que c'est une intelligence qui les a crées pour des intelligences. C'est la raison qui puise en ellemême la conception de la finalité naturelle, qui ménage la possibilité de la réalisation dans la nature du But final, qui, sans intermédiaire d'aucune sorte, prépare l'avènement de la Liberté.
Nous en sommes donc arrivé à attribuer à la raison théorique toutes les fonctions que Kant avait assignées au Jugement réfléchissant, sauf en ce qui concerne les rapports particuliers établis par Kant entre le Jugement réfléchissant et le senliment, que nous allons étudier dans le chapitre suivant. Nous pouvons maintenant prendre position en face d'une double objection adressée à Kant par la plupart des historiens de la philosophie. D'une part, on a reproché à notre philosophe d'avoir omis la finalité dans la Critique de la Raison pure, et de l'autre, d'avoir « accouplé » (zusammengekoppelt *) indûment la Critique du Jugement esthétique et la Critique du Jugement téléologique qui n'avaient aucune espèce de rapport. Le premier de ces deux reproches ne nous paraît pas fondé. Kant a parfaitement traité de la finalité dans la Critique de la Raison pure, seulement, il n'en a pas fait un principe constitutif de notre esprit, une catégorie de notre entendement, mais bien un principe régulateur de notre pensée, une Idée de notre raison. Quant au second reproche, il nous paraît au contraire des plus fondés. On a beau alléguer que le Jugement téléologique n'est pas un véritable jugement théorique, c'est-à-dire n'appartient ni à l'entendement ni à la raison; que les jugements, concernant la finalité des choses, ne jaillissent pas de rapports donnés extérieurement, objectivement, comme les jugements véritablement théoriques ; mais qu'en jugeant les objets d'après leur fin, nous les considérons d'après des points de vue jaillissant de besoins de notre esprit, besoins d'ailleurs universels et nécessaires, que partant, les jugements téléologiques ne sont pas des jugemenls
1. Cf. J.-H.-V, Kirchm.uin, lirlàuterungen tu Kani's Kritik der Urtheilskraft, 2'' ('ditloD, Philosophische Bibliothek, cahier \M.
visant à la connaissance, mais bien des jugements d'une espèc particulière, ne visant que la contemplation des objets *. Non aurons à examiner tout à l'heure cette théorie à propos du Ji gement réfléchissant esthétique. Seulement, dès maintenant, nou pouvons nous élever contre cette distinction entre les jugemen de connaissance et les jugements de contemplation. Kant a dit lui môme, dans la Préface de la Critique du Jugement, que c'est l Jugement esthétique qui en constituait la partie la plus important et que le Jugement téléologique « aurait pu à la rigueur ôtr rattaché à la partie théorique de la philosophie » *. L'aveu, on le voit, est des plus formels et il est des plus importants. Toute la seconde partie de la Critique du Jugement, relative à la téléologic, aurait dû trouver place dans la Critique de la Raison pure, après la Dialectique transcendentale. Après avoir montré les sophismes, les paralogismes, dans lesquels s'engage la raison lorsqu'elle considère les Idées comme des principes constitutifs, Kant aurait dû montrer, non pas dans un appendice, mais dans un chapitre, ou plutôt dans un Livre spécial, toute Fimportance de ces mômes idées considérées comme principes régulateurs, et le résultat de la Critique du Jugement téléologique, la conception de la théologi morale, se serait admirablement rattachée, d'une part, aux conclu sions de la Dialectique transcendentale et de l'autre aux Canon de la Raison pure, à la théorie de l'Idéal du souverain bien. L Critique du Jugement, elle, n'aurait eu à traiter que du Jugemen réfléchissant esthétique, elle aurait été exclusivement une critiqu du Reau, et peut-être qu'alors Kant ne l'aurait pas intitulée Critiqui du Jugement, mais lui aurait conservé le nom qu'il avait voulu lu donner tout d'abord, le nom de Critique du Goût.
Quoi qu'il en soit de cette question de méthode et de termino logie, il n'en est pas moins vrai que la théorie exposée dans 1 chapitre sur « l'usage régulateur des Idées de la Raison pure » e dans la Critique du Jugement réfléchissant théorique, est une de plus profondes et des plus solides que le grand philosophe ai conçues. Il est tout à fait certain que la connaissance vraiment scientifique de la nature ne peut viser qu'à découvrir les lois générales qui régissent l'univers, et qu'il est tout à fait impossible de fixer a priori la nature spécifique et individuelle des phénomènes particuliers. La philosophie kantienne a subi à ce propos des reproches contradictoires. D'une part, on l'a accusée de ne s'être préoccupée que des rapports généraux des choses et d'avoir, avec toute la philosophie du xviii" siècle, négligé l'étude de l'individu.
1. Windelband, Die Geschichte der netieren Philosophie, t. II, p. 150.
2. Critique du Jugement. Préface, Hartenstein, p. 5, 175, 176; Barni, p. 1, 6, 7, 8.,
D'autre part, on l'a accusée, au contraire, d'être une philosophie entièrement subjective, et par conséquent, — en confondant subjectivisme avec individualisme, — individualiste. Nous avons répondu déjà à cette dernière objection, en montrant que subjectivisme pour Kant ne s'identifie en aucune façon avec individualisme, et que les lois subjectives de l'esprit constituent les lois objectives de la nature. Mais le reproche contraire n'est pas mieux fondé. Si, dans la Critique de la Raison pure et dans la Critique de la Raison pratique, Kant se préoccupe en effet des lois universelles et nécessaires de la nature de l'esprit et des actions humaines, il n'en va pas de môme pour la Critique du Jugement. Là, Kant reconnaît le pliénomène particulier, l'individu, comme un fait incontestable qui exige une explication causale. Kant, dit M. Windelband dans un passage qui mérite d'être cité, constate que la « spécification do la nature ne nous est connue que par l'expérience, et que, par conséquent, elle est contingente pour la connaissance. Nous réussissons bien à dériver, d'après le principe de causalité, le caractère spécifique du phénomène particuher d'autres phénomènes ; mais quand il s'agit du caractère spécifique de ceux-ci, la môme question se pose, le même travail est à recommencer, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. L'univers, dans sa nécessité causale, est un tissu qui se compose de fils innombrables, qui se croisent et s'entrelacent sans cesse, et forment des dessins toujours nouveaux. Môme si nous réussissions à suivre dans son ensemble le chemin parcouru par chacun de ces fils, même si nous réussissions à prévoir les conséquences nécessaires jaillissant de la rencontre nécessaire de tous ces fils, le système complet de l'expérience n'en resterait pas moins pour nous un fait inexpliqué. Supposez qu'il soit possible d'expliquer, d'après des lois naturelles, chaque état particulier de l'univers dans toute son étendue et dans toute sa complexité, comme l'effet nécessaire de l'état précédent, tout ce processus ne serait vraiment expliqué qu'en admettant quelque état premier, auquel se rattacherait toute la série. Or, il nous est impossible de concevoir, et encore moins de connaître, ce phénomène primaire, d'où tous les autres dérivent nécessairement. Et, d'ailleurs, même si nous parvenions à le connaître, ce phénomène originaire ne serait toujours pour nous qu'une donnée, qu'un fait incompris* ».
Bien plus, c'est une rencontre extrêmement heureuse, sans doute, mais tout à fait contingente pour notre connaissance, que celle grâce à laquelle les données de la réalité extérieure se prêtent à
1. Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie, t. II, \\. 151, 152.
42à L'ESTHÉTIQUE DE K\NT
rapplicalioii des formes logiques et transcendentalcs de notre rai son. Kanta formulé de la façon la plus précise tout le problème en disant, dans Tlntroduction primitive de la Critique du Jugement qu'il se réduit à la possibilité de V application de la logique à la nature. Kant a très bien vu que le but de toute notre pensée es d'ordonner l'univers tout entier en un système de concepts, don il fût possible de démontrer la conformité à des lois nécessaires. Seulement, il n'est en aucune sorte prouvé, avant toute expérience bien plus il est impossible de prouver par l'expérience, qui ue constitue jamais un tout complet et achevé, mais qui est dans ui perpétuel devenir, que nos perceptions se prêtent aux exigences^ de notre pensée, visant à organiser et à réduire à une unité nécessaire toute la multitude et toute la complexité de ces perceptions. « On conçoit aisément, » dit-il, « que malgré toute l'uniformité de toutes les choses de la nature, considérée d'après les lois générales, sans lesquelles la forme d'une connaissance empirique serait absolument impossible, la différence spécifique des lois empiriques de la nature et de leurs effets, pourrait être si grande, qu'il fût impossible à notre entendement d'y découvrir une ordonnance saisissable, de diviser ses productions en genres et en espèces^ de manière à appliquer les principes de l'explication et de l'inteHigence de l'une, à l'explication et à lintelligence de l'autre, et à faire d'une matière si compliquée pour nous, si infiniment vai'iée et dépassant de loin la capacité de notre esprit, une expérience cohérente » *. Et, en effet, l'on sait à quelles difficultés se beurteni toutes les sciences qui visent à des classifications, quelle peine elles ont à discerner les caractères communs, et à ranger sous des chefa déterminés l'innombrable séjie de caractères divergents. Ce n'es! donc pas sur l'expérience que nous pouvons nous appuyer pour affirmer que, dans les phénomènes que nous percevons, se réalise un système de genres et d'espèces se prêtant à une organisation et à une classification uniformes. Bien plus, l'expérience ne nous apprend môme pas que partout règne une liaison causale nécessaire. Peut-on vraiment affirmer que l'on puisse démontrer scientifiquement l'impossibilité absolue d'un univers tel que l'a imaginé Stuart Mill, dans lequel les phénomènes se succéderaient sans loi ni but. En tout cas, ce n'est pas l'expérience qui nous montre dans le cours des choses une régularité absolue, grâce à laquelle tous les phénomènes se subordonneraient à des lois, que le simple rapprochement de phénomènes analogues suffirait à faire découvrir. Si donc nous affirmons que tous les faits doivent être réductibles
1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p^li)!, 192 : lianii. t T, j). 37, .38.' '
à des lois, que la nature a distribué la multiplicité infinie de ses phénomènes en genres et en espèces, de façon que nous puissions les saisir, et que ces genres se rapprochant toujours davantage d'un principe commun, nous nous élevions à chaque pas, en passant de l'un à l'autre, à un genre plus élevé; si nous affirmons tout cela, c'est que nous avons besoin de le croire, c'est que sous cette condition seule le but de notre pensée, à savoir la transformation de tous les phénomènes de l'univers, infiniment complexes et divergents en apparence, en un système cohérent de concepts, de lois, de genres et d'espèces, est possible ; c'est que c'est là ce que Kant a appelé l'usage hypothétique, régulateur, euristique de notre raison ; c'est que c'est là ce que nous appellerions aujourd'hui un postulat, le postulat capital de la pensée scientifique *.
Ce qui nécessite, selon Kant, le caractère hypothétique de l'usage de la raison en tant qu'elle vise à réduire à l'unité la multiplicité infinie des phénomènes, c'est que ces phénomènes, nous ne les produisons pas nous-mêmes. Les formes de l'entendement, elles, les catégories, sont des principes constitutifs, parce que c'est notre entendement qui les produit, parce que nous ne faisons que retrouver dans la nature des lois que nous y avons préalablement mises nous-mômes. Il ne saurait y avoir de connaissance universelle et nécessaire du contenu particulier de Fexpérience, et de ta raison qui fait que ce contenu s'adapte aux besoins logiques de entendement, que pour un esprit qui créerait, non seulement les formes de son entendement, mais encore le contenu de ses intuitions. Or pour l'homme, nous le savons, l'exercice de ses facultés suppose deux éléments tout à fait hétérogènes: l'entendement pour es concepts, et l'intuition sensible pour les objets qui corres- )ondentà ces concepts. L'intuition sensible lui est donnée, les concepts les plus généraux de l'entendement, il les crée. Il a aussi peu un entendement intuitif qu'il n'a une intuition intellectuelle. C'est pour une intelligence qui aurait une intuition intellectuelle, )our un intellectus archetypi, que les concepts, qui ne regardent que la possibilité d'un objet, et les intuitions sensibles, qui nous donnent quelque chose sans cependant nous le faire connaître par là comme un objet, s'évanouiraient ensemble. Pour lui, la distinction du pur possible et du réel n'existerait pas, pour lui, il pourrait connaître a priori la spécification de la nature, puisqu'il 3n serait l'auteur * .