‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 56 sur 137 · Cf. Sigwart, Logik, t. H, p. 19 à · texte numérisé non relu

Cf. Sigwart, Logik, t. H, p. 19 à

2. Cf. Lettre de Kaut à Marcus Herz, du 21 février 1712, Hartertsteln, t. Vlll, p. 680, |t Ueber Philosophie Uberhaupt, Harteustciu, t. VI, p. 391, 392.

Celte raison intuitive, l'homme ne la possède pas, mais il lui est impossible d'en contester tlK^oriquement l'existence, et, pratiquement, nous avons dans notre conscience morale des motifs irrécusables pour croire à la réalité du monde sensible et du monde supra-sensible. Pour Kant donc, si c'est un besoin universel et nécessaire de notre raison de Concevoir une raison dernière de tout le système de l'expérience, avec son contenu donné et son appropriation à l'organisation de notre pensée logique, il en résulte un besoin universel et nécessaire de considérer la nature comme le produit d'une raison intuitive, d'une raison divine. A côté donc de la théologie morale, Kant admet une théologie physique, c'est-àdire une tentative légitime de la raison de conclure des fins de la nature à la cause suprême de la nature, tentative qui est incapable d'ailleurs de rien nous apprendre du but final de la création, mais qui se borne uniquement à justifier le concept d'une cause intelligente du monde, en tant que concept purement subjectif relatif à la nature de notre faculté de connaître, sans le déterminer ni théoriquement ni pratiquement. Cette théologie physique aboutit nécessairement à la théologie morale, qui est la tentative de la raison de conclure de la fin morale des êtres raisonnables de la nature à h cause de la nature, et qui consiste à montrer que l'homme, devan nécessairement se proposer un but final conformément à la lo morale, il faut que l'on admette une cause morale du monde c'est-à-dire un Dieu * .

Nous sommes donc amenés, par le besoin qu'a notre raison d( nous représenter l'univers comme un système de concepts liés e cohérents, à concevoir le monde ou plutôt seulement à « cou templer » betrachten, l'univers comme s'il était l'œuvre d'un( raison intuitive, d'un entendement divin. Seulement cette « con templation » Betrachtung , ne vaut véritablement, qu'en tant qu< notre raison conçoit nécessairement l'homme comme un êtr moral, et qu'elle en conclut nécessairement à l'existence d'un^ cause morale de l'univers.

Cette représentation de l'univers, en tant qu'œuvre d'une intelligence divine, n'est pas une connaissance, mais est ce que Kant appelle une « contemplation » Betrachtung . La téléologie n'est qu'une façon subjective de considérer les choses et doit être rigoureusement exclue de la science objective. Il est absolumenl illégitime d'expliquer un fait particulier, dont on veut avoir la connaissance scientifique, par la fin qu'il doit remplir, et ce serait la « mort » de toute science naturelle que de supposer des forces

1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 430 à 465; Barni, t. II, p. 143 à 169.,

LE JUGEMENT RÉFLÉCHISSANT THÉORIQUE I3i

agissant selon des fins, pour l'explication des phénomènes particuliers. Les seules causes que nous ayons à rechercher et que nous puissions connaître scientifiquement, sont les causes efficientes. Kant veut, tout comme les déterministes les plus intransigeants, que l'on pousse aussi loin que possible l'explication par la causalité efficiente. Seulement cette explication a des limites qui sont atteintes, quand on est arrivé à la dernière cause d'explication fondée sur l'expérience. Une fois là, il faut évidemment avoir recours à une causalité autre et supérieure, à l'explication téléologique, c'est-à-dire à la contemplation de l'univers, en tant que forme destinée à réaliser la causalité finale divine. Mais ce n'est pas tout. Il est encore un autre cas, où Texplication mécanique est impuissante : lorsque nous nous trouvons devant un être organisé. Là aussi, il faut que nous abandonnions la causalité naturelle et que nous ayons recours à la finalité : c'est vers cette seconde forme de la finalité, vers la finalité des êtres organisés, que nous allons maintenant nous tourner.

L'on connaît le texte fameux de F « Histoire Naturelle générale » où Kant prétend que, dans le domaine de la mécanique, Ton peut, en un certain sens, dire sans témérité : donnez-moi de la matière, je vais en construire un univers. Nous avons cité le texte analogue du traité Sur V emploi des principes téléologiques dans la Philosophie, où Kant soutient que, quand il s'agit d'êtres organisés, on ne saurait songer à se contenter d'explications physiques, mais on est obligé d'avoir recours aux explications téléologiques. La Critique du Jugement enfin, on le sait, ne fait que répéter et que confirmer cette même pensée. Les rapports arithmétiques ou géométriques, dit Kant, ainsi que les lois générales du mouvement, ne peuvent être en physique de légitimes principes d'explication téléologique, quelque étrange et quelque étonnante que puisse paraître l'union de diverses règles, tout à fait indépendantes, en apparence, les unes des autres, en un seul principe. Si, dans la théorie générale de la finalité des choses de la nature, il mérite d'être pris en considération, c'est là une considération venue d'ailleurs, appartenant à la métaphysique et ne constituant pas un principe inhérent à la science de la nature *.

1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 395; Banii, t. II, p. 44 et 45.

Au contraire, dès que nous nous trouvons devant un être organisé, quelque humble et quelque simple qu'on veuille l'imaginer, fût-ce le moindre brin d'herbe ou la plus misérable chenille, nous sommes absolument obligés de recourir à ces principes téléologiques que réprouvent la mécanique et la physique. En effet, nous sommes obligés, selon Kant, d'avoir recours au concept d'une finalité objective et matérielle, c'est-à-dire au concept d'une fin de la nature, dès que, ayant à juger un rapport de cause à effet, nous sommes incapables de le comprendre, sans supposer dans la causalité de la cause môme l'idée de l'effet, comme la condition de la possibilité de cet effet. Cette obligation d'admettre des fins paraît s'imposer à nous et quand nous sommes obligés de considérer immédiatement l'effet comme une production faite avec dessein et avec art, et quand cet effet nous apparaît comme une matière destinée à l'art d'autres êtres de la nature, c'est-à-dire et comme fin et comme moyen pour l'usage final d'autres causes. Cette dernière forme de la finalité, la finalité extérieure, ou l'utilité d'une chose pour une autre, ne donne pas lieu à des jugements téléologiques immédiats et absolus, vu que l'utilité d'une chose pour d'autres ne peut être considérée comme une fin extérieure de la nature qu'à la condition que l'existence de la chose à laquelle elle est utile, soit déjà elle-même une fin de la nature, et comme cette condition ne peut jamais être remplie par la simple contemplation^ de la nature, il en suit que la finalité extérieure n'est qu'une finalité relative, qui ne nous fait songer à des fins de la nature que d'une façon hypothétique. Il ne reste donc qu'un seul cas où le jugement téléologique soit légititime et nécessaire; à savoir, le cas où nous nous trouvons devant des objets tels, que la possibilité de leur forme ne peut absolument pas être tirée des simples lois de la nature, c'est-à-dire de lois que notre seul entendement puisse reconnaître dans leur application aux phénomènes devant des objets, par conséquent tels que la connaissance empirique de leur forme, considérée dans sa cause et comme effet, suppose nécessairement des concepts de la raison. La raison, en effet, cherche la nécessité dans la forme de toute production de lanature, et lorsque, après avoir rapproché une forme donnée de toutes les lois empiriques de la nature, elle n'en découvre pas la nécessité, elle est obligée d'admettre que cette forme est contingente. C'est cette contingence qui nous oblige à admettre que la causalité de cette forme n'est possible que par la raison, et comme la raison est la volonté, c'est-à-dire la faculté d'agir d'après des fins, l'objet qui n'est représenté comme possible que par la raison, ne peut être: représenté comme possible qu'en tan que fin. Il faut distinguer

maintenant entre les formes, telles que tous les produits de l'art qui, tout en nécessitant le concept de la finalité, ne nous obligent pourtant pas à les considérer comme des fins de la nature, et les formes qui, tout en étant des productions de la nature, ne sont possibles que comme des fins. Ce sont ces dernières seules qui sont de véritables fins de la nature.

Pour qu'une chose puisse être jugée fin de la nature, il faut que celle-ci soit en efî'et cause et efî'et d'elle-même. Or, il n'y a que les êtres organisés qui soient cause et effet d'eux-mêmes. Les êtres organisés sont constitués de telle sorte que, d'une part, on ne peut les imaginer composés d'autres parties que celles dont ils sont réellement composés, et que, d'autre part, ces parties ne sont possibles, dans leur forme et dans leur fonction déterminée, que dans cet organisme, de telle sorte que l'organisme complet n'est possible que par ses parties, et les parties que par l'organisme complet. Ainsi les feuilles d'un arbre sont bien les produits de l'arbre, mais d'autre part l'arbre entier est aussi un produit des feuilles, vu que si on l'en dépouillait à plusieurs reprises, on arrêterait sa croissance et on le détruirait. Pour que donc une chose puisse être légitimement considérée comme une fin de la nature, il faut, en premier lieu, que les parties qu'elle comprend ne soient possibles, et quant à leur existence et quant à leur forme, que par leurs relations avec le tout. Il faut, en second lieu, que les parties de la chose concourent à l'unité du tout, en se montrant réciproquement cause et eff'et de leur forme. En un mot, un corps ne peut être jugé en lui-môme et dans sa possibilité interne comme une fin de la nature, à moins que les parties de ce corps ne se produisent toutes réciproquement dans leur forme et dans leur liaison, et ne produisent ainsi, par leur propre causalité, un tout, dont le concept puisse à son tour être jugé comme étant la cause ou le principe de cette chose dans un être qui contient la causalité nécessaire pour la produire d'après des concepts, de telle sorte que la liaison des causes efficientes puisse être jugée en même temps comme un efî'et produit par des causes finales. La liaison des causes finales, le nexiis finalis, se distingue donc de la liaison des causes efficientes, nexus effectivus, par les caractères suivants. La liaison causale, en tant qu'elle est conçue simplement par l'entendement, constitue une série de causes et d'efi*cts qui va toujours en descendant, et les choses qui, comme effets, en présupposent d'autres, comme causes, ne peuvent pas être réciproquement causes de celles-ci. La liaison finale, elle, renferme au contraire une dépendance ascendante et descendante, c'est-à-dire que la chose qui, quand on descend de la cause à l'effet, est un

effet, est en même temps, quand on remonte de l'effet à la cause, la cause de la môme chose dont elle est l'effet *.

Cette conception de la finalité, Kant l'applique à l'explication non-seulement des êtres organisés, mais encore a l'étude de la race humaine. Dans l'être oi'ganisé, le fait de la vie, le fait de la dépendance réciproque du tout et des parties du tout, est pour notre connaissance une véritable énigme, que l'explication mécanique de l'univers est tout à fait impuissante à résoudre. Si l'on poursuit dans un organisme particulier les processus de la vie, on s'aperçoit que ceux-ci ne sont pas déterminés en première ligne par l'influence du milieu qui les entoure, mais bien par les dispositions et les aptitudes originaires que l'organisme, grâce à sa descendance d'un autre organisme, possédait dès l'abord. Toute étude physiologique du mécanisme causal de la vie organique aboutit au concept de l'embryon, et c'est dans les dispositions originelles de cet embryon que réside la cause de toutes les réactions mécaniques de l'organisme aux influences du monde extérieur. Or, l'origine de cet embryon, la connaissance ne peut la dériver que d'un autre organisme, de telle sorte que toute explication de la vie organique, — à moins d'admettre la génération spontanée, qui contredit directement le principe de causalité, — suppose déjà un organisme.

Il en est de même si la connaissance scientifique essaie de dériver, mécaniquement, d'organismes plus simples, l'origine des races et môme des espèces. Pour Kant, les quatre races principales, grâce à la fécondité de leurs croisements, descendent d'une race unique dont elles se sont développées, dans le cours des siècles, sous l'influence de différentes circonstances dont le climat apparaissait à Kant comme la plus importante. Seulement il faisait observer que cette hypothèse suppose déjà nécessairement des germes originaires, ursprïmgliche Anlagen, à savoir la faculté de développement, c'est-à-dire une disposition originelle de la race humaine à réagir différemment à des influences climatériques différentes, hypothèse qui échappe à toute explication causale. Il faut, dit-il, que l'observateur de la nature, sous peine de travailler en pure perte, prenne pour principe, dans l'étude des choses, dont le concept est indubitablement un concept de fins de la nature (d'êtres organisés), quelque organisation primitive, qui emploie ce mécanisme môme, pour produire d'autres formes organisées, ou pour développer celles qu'il contient déjà en de nouvelles formes (qui dérivent toujours de cette fin et lui sont conformes)-.

i. Critique du Jugement, Harteustein, t. V, p. 378 à 386 ; Barni, t. II, p. 15 à 29. 2. Ibid. Hartenstein, t. V, p. 431; Barni, t. U, p. HO et 111.

Et Kant va plus loin encore. Il conçoit que cette façon de considérer les races, par rapport à une race unique dont elles dériveraient toutes, pourrait aussi valoir pour l'étude des genres et des espèces. « Il est beau», dit-il, « de parcourir, au moyen de l'anatomie comparée, la grande création des êtres organisés, afin de voir s'il ne s'y trouve pas quelque chose de semblable à un système, dérivant d'un principe générateur, en sorte que nous ne soyons pas obligés de nous en tenir à un simple principe du Jugement (qui ne nous apprend rien sur la production de ces êtres) et de renoncer sans espoir à la prétention de pénétrer la nature dans ce champ. La concordance de tant d'espèces d'animaux dans un certain schème commun, qui ne paraît pas seulement leur servir de principe dans la structure de leurs os, mais aussi dans la disposition des autres parties, et cette admirable simplicité de forme qui, en raccourcissant certaines parties et en allongeant certaines autres, en enveloppant celles-ci et en développant celles-là, a pu produire une si grande variété d'espèces, font naître en nous l'espérance, bien faible, il est vrai, de pouvoir arriver à quelque chose avec le principe du mécanismç de la nature, sans lequel en général il ne peut y avoir de science de la nature. Cette analogie des formes, qui, malgré leur diversité, paraissent avoir été produites conformément à un type commun, fortifie l'hypothèse que ces formes ont une affinité réelle et qu'elles sortent d'une mère commune, en nous montrant chaque espèce se rapprochant graduellement d'une autre espèce, depuis celle où le principe des fins semble le mieux établi, à savoir l'homme, jusqu'au polype, et depuis le polype jusqu'aux mousses et aux algues, enfin jusqu'au plus bas degré de la nature que nous puissions connaître, jusqu'à la matière brute, d'où semble dériver, d'après des lois mécaniques (semblables à celles qu'elle suit dans ses cristallisations), toute cette technique de la nature, si incompréhensible pour nous dans les êtres organisés que nous nous croyons obligés de concevoir un autre principe. Il est permis à \ archéologue de la nature de se servir des vestiges encore subsistants de ses plus anciennes productions, pour chercher, dans tout le mécanisme qu'il connaît ou quil soupçonne, le principe de cette grande famille de créatures, (car c'est ainsi qu'il faut se la représenter, si cette prétendue affinité générale a quelque fondement). Il peut faire sortir du sein de la terre, qui elle-même est sortie du chaos, (comme un grand animal), des créatures, où on ne trouve encore que peu do finalité, mais qui en produisent d'autres à leur tour, mieux appropriées au lieu de leur naissance et à leurs relations réciproques, jusqu'au moment où cette matrice se roidit, s'ossifie, et borne ses

enfantements à des espèces qui ne doivent plus dégénérer, et où subsiste la variété de celles qu'elle a produites, comme si cette puissance formatrice et féconde était enfin satisfaite ' ».

Nous avons tenu à donner en entier cette longue citation, pour bien faire voir combien l'hypothèse que Kant y ébauche, se rapproche de l'hypothèse de l'évolution. Cette hypothèse, bien que l'expérience ne nous en fournisse aucun exemple, n'est pour Kant, « à en juger a priori par la seule raison », en aucune façon contradictoire. C'est là « une aventure de la raison », à la tentation de laquelle peu de naturalistes peuvent résister, et dont la réussite n'est pas impossible. Mais même achevée, cette réduction de tous les êtres organisés à une organisation primitive, ne résoudrait en aucune façon le problème de la vie, mais ne ferait que le reculer. En effet, il resterait toujours à expliquer cette organisation primitive dont toutes les autres seraient déduites, et cela serait aussi impossible qu'il l'est d'expliquer le moindre organisme actuel. Entre la matière inorganique et l'organisme, il y a pour notre connaissance un abîme que rien ne peut combler : car si nous pouvions comprendre le passage de la matière inorganique à la vie, nous pourrions le reproduire. Pour Kant, nous ne connaissons que ce que nous créons. La finalité et les êtres organiques, dans lesquels elle se réalise, échappent donc à la connaissance et n'appartiennent pas au monde de la connaissance, ils appartiennent à un monde supérieur, au monde des fins, et grâce à l'être placé le plus haut dans la hiérarchie des êtres organisés, grâce à l'homme, le monde des phénomènes, le monde de la nature, se trouve rattaché au monde des noumènes, au monde moral, et réconcilié avec lui : le monde de la nature n'est qu'un moyen du monde moral* ».

Il nous reste maintenant à examiner cette théorie du Jugement téléologique, sur laquelle nous avons cru devoir insister, parce

1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 431, 432 et 433; Barni, t. H, p. 111, 112, 113.

2. Bestimmung des Begrifs einer Menschenrace^ Hartenstein, t. IV, p. 217 à 231 ; — Ueher den Gehrauch teleologischer Principien in der Philosophie^ Hartenstein, t. IV, p. 471 à 496, et Windelband, Die Gtschichte der neueren Philosophie^ t. II, p. 156, 157, 158,

que nous avons besoin de connaître la conception kantienne de la finalité objective pour pouvoir apprécier la conception de la finalité subjective, qui constitue un des points les plus importants et les plus délicats de l'esthétique de Kant.

Disons tout d'abord que l'emploi des principes téléologiques réclamé par Kant pour l'étude des corps organisés, pour ce que nous appelons aujourd'hui la biologie, nous paraît on ne peut plus légitime, et, qu'au fond, aucun grand physiologiste, qu'il s'en soit rendu compte ou qu'il l'ait fait inconsciemment, n'a pu s'en passer. Toutes les explications que l'on a tentées de la vie sont des explications téléologiques. Pour les théories de l'animalisme et du vitalisme, dont la dernière a régné jusqu'à Jean Millier, cela n'a jamais été contesté, et pour l'essai d'explication le plus récent de l'origine et du développement des êtres vivants, pour la théorie de Darwin, l'on a montré que, loin d'avoir fourni par les lois de l'hérédité, de l'adaptation au milieu, de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle, une explication causale des formes de la vie, ces lois elles-mêmes ont un caractère téléologique incontestable ' . L'on sait avec quelle énergie Claude Bernard a insisté sur ridée préconçue qui doit présider à l'expérimentation appliquée à la physiologie et à la médecine-, et il est instructif de rapprocher ces paroles d'un passage du traité Sur l'emploi des principes téléologiques dans la philosophie, où Kant va plus loin encore que l'illustre physiologiste français, qui ne réclame une idée préconçue que pour l'expérimentation, en affirmant que l'observation ellemême est inféconde, si elle n'est pas guidée par quelque principe préconçu, par quelque hypothèse anticipée sur les phénomènes observés 3.

De nos jours un physiologiste et un philosophe de tendances aussi modernes et aussi avancées que Wundt, a pu écrire qu'il n'y a pas de science qui, plus que la biologie, exige ce renversement de la recherche causale en laquelle consiste toute explication finale. Il a fait observer avec grande raison que ce sont précisément les physiologistes qui voudraient faire prévaloir dans leur science les explications mécaniques, qui reconnaissent, sans s'en douter, bien entendu, la nécessité et la légitimité des explications téléologiques. Ce sont ceux-là qui aiment à qualifier l'organisme du nom de « machine naturelle », comme si le travail d'une

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