‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 63 sur 137 · IHd., p · texte numérisé non relu

IHd., p

ment qui fournisse au sentiment ses principes a priori. Mais objecterons-nous à Kant, est-il vraiment nécessaire que les troiî facultés de l'âme fussent unies en un système, et, en tout cas, celî fût-il nécessaire, avons-nous le droit de conclure de cette nécessité à la réalité des fondements aprioritiques du sentiment? C'est là,— nous nous sommes déjà entendu sur ce point dans notre étude générale de la méthode kantienne, — un de ces postulats que Kant place, sans crier gare, au début de ses déductions, et qu'il a une tendance à considérer, après les avoir admis comme hypothèses, comme des vérités démontrées. De plus, de ce que le Jugement esl placé entre l'entendement et la raison, comme le sentiment entre la faculté de connaître en général et le désirer, est-on vraimcnl fondé à chercher des principes a priori pour le sentiment dans J( Jugement? Ne se pourrait-il pas que, malgré cette analogie d( situation, il n'y eût cependant entre ces deux activités de ràm( aucune espèce de lien ? Ne se pourrait-il pas que les principes c p?iori du sentir fussent fournis, soit par l'entendement, soit par h raison? Et surtout, a-t-on le droit d'admettre, uniquement parc( que les besoins du système l'exigent, que le sentiment soit fondé sur des principes a priori, quels qu'ils puissent être? Il y a là évidemment abus du raisonnement par analogie. Il se pourrait que l'âme humaine ne formât pas un organisme aussi rigoureusemen symétrique ; il se pourrait que les différentes facultés de l'âme, au lieu d'avoir des domaines rigoureusement circonscrits, au lieu d( se correspondre et de se compléter comme des compagnies, deî bataillons et des régiments, avec, comme corps de réserve, les facultés supérieures de connaître avec leurs principes a priori, se confondissent à chaque instant, empiétassent sur leurs domaines réciproques, cheminassent tantôt ensemble et tantôt séparément, et ne se prêtassent en aucune façon à des schèmes rigoureusement déterminés.

D'ailleurs, — et c'est là, nous l'avons montré, un des procédés habituels de Kant — il commence par ne présenter le lien systématique qu'il vient d'étabUr entre le sentiment et le Jugement que comme tout à fait provisoire (« sans rien conclure encore sur la^ possibilité de ce lien », dit-il). Seulement dans toute la suite de la discussion, ce lien provisoire est considéré, alors qu'aucun élément nouveau n'est venu s'ajouter à la tout à fait insuffisante démonstration du début, comme un lien effectif et incontestable.

Pour le légitimer, ~ toujours provisoirement, — Kant prétend qu'il y a grande présomption en faveur de la capacité du Jugement de fournir des principes a priori ani sentiment. En effet, tandis que parmi les facultés de connaître supérieures, l'entendement et la

LE JUGEMENT RÉFLÉCHISSANT ESTHÉTIQUE IbS

raison j-apporlent leurs représentations à des objets, pour en retirer des concepts, le Jugement se rapporte uniquement au sujet et est incapable de produire, à lui tout seul, des concepts d'objets. Tout de môme, tandis que, parmi les facultés de Fâme en général, la faculté de connaître et la faculté de désirer contiennent des relations objectives des représentations, le sentiment du plaisir et de la peine n'est, au contraire, comme nous le savons, que la réceptivité d'une détermination du sujet, de telle sorte que si le Jugement est capable d'être un principe de détermination, il ne saurait l'ôtre que pour le sentiment de plaisir et de peine, et réciproquement, si le sentiment de plaisir est capable d'avoir des principes a priori, il ne saurait les trouver que dans le Jugement '.

Il est nécessaire de distinguer dans le raisonnement que nous venons d'exposer deux choses, une affirmation qui, comme nous le verrons, est discutable, et une conclusion qui est indiscutablement illégitime. La conclusion consiste à arguer de la subjectivité commune au sentiment et au Jugement à l'impossibilité pour le Jugement d'ôtre un principe de détermination pour une faculté autre que le sentir, et à l'impossibilité pour le sentiment de trouver un principe a priori, si tant est qu'il en puisse avoir, ailleurs que dans le Jugement. On voit, à première vue, que ce raisonnement est défectueux. Il se pourrait, en effet, que malgré la subjectivité du sentiment et du Jugement, le Jugement fournît des principes «jor«on à d'autres facultés que le sentir, et fût absolument incapable d'en fournir à celui-ci, et, d'autre part, que le sentir trouvât des principes a priori ailleurs que dans le Jugement et même n'en trouvât nulle part. Là encore, Kant procède manifestement par idée préconçue, par affirmation indémontrée, par postulat. Là encore, Kant aurait dû, au lieu de tenter une déduction impossible, inscrire à la première page de la Critique du Jugement la proposition que voici : Étant donné qu'il est nécessaire à la symétrie de mon système que le sentiment de plaisir, faculté intermédiaire entre le connaître et le désirer, ait des principes a priori, tout comme ses facultés voisines, et que le Jugement, faculté intermédiaire entre l'entendement et la raison, recèle des principes a jonon, tout comme les deux autres facultés de connaître supérieures, je suppose, j'admets, je décrète que le sentir a un principe a priori et que c'est le Jugement qui le lui fournit.

Quant à l'affirmation contenue dans le raisonnement que nous avons exposé, elle est tout au moins discutable. Le Jugement, dit Kant, ne se rapporte qu'au sujet et est incapable à lui seul de

1. Ueber Philosophie Ûberhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 380 ot 381 .

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produire des concepts d'objets : tout de même le sentiment de plaisir ne recèle aucun rapport objectif des représentations, c'està-dire ne nous fait rien connaître, ne peut jamais devenir un élément de connaissance, n'est qu'une simple réceptivité. Jugement et sentiment sont donc, l'un parmi les facultés de connaître, l'autre parmi les facultés de l'àme en général, des facultés subjectives, et, par conséquent, il y a grande présomption qu'ils entretiennent effectivement les rapports, tout particuliers et très étroits, que Kant revendique pour eux. Seulement, si nous pouvons accorder à Kant, sans discussion, l'absolue subjectivité du sentir, qui nous apparaît, en effet, comme la réceptivité pure et simple de l'âme en face du monde extérieur, qui ne vise, en effet, en aucune façon le connaître, et qui ne peut jamais devenir un élément de connaissance, ein Erkenntnissstuck, en est-il de même du Jugement? Nous avons vu que Kant avait, en effet, réduit le Jugement à la faculté de subsumplion. Une règle, une loi, un concept étant donnés, b Jugement se borne à subsumer, grâce au schème fourni parl'imai gination productrice, sous ce concept, sous cette loi, sous cette règle, un objet particulier. D'autre part, quand ce concept, cette loi et cette règle ne sont pas donnés, il part au contraire de l'objet particulier, et tente, par la comparaison de cet objet avec des objets identiques ou analogues, d'atteindre à la règle, à la loi, au concept. Il est donc vrai de dire que le Jugement, au moins dans sa fonction de Jugement déterminant, ne produit pas des concepts d'objets. Mais en est-il de môme du Jugement réfléchissant ? Kant convient que ce à quoi il vise, c'est la règle, la loi, le concept, et par conséquent s'il parvient à atteindre son but, c'est bien un concept, une loi, une règle qu'il diurdi pi^oduite. D'ailleurs, même si nous accordions à Kant que le Jugement, même réfléchissant, est incapable de produire des concepts d'objets, en aurait-on le droit de conclure, comme il le fait, que le Jugement est subjectif au même titre que le sentiment? Nous avons déjà fait observer qu'il n'y a pas dans la terminologie kantienne de terme qui subisse plus d'avatars que le terme de subjectif. Nous avons vu que ce qui est subjectif à de: certains points de vue, est objectif à d'autres, et qu'il y a dans la subjectivité une foule de degrés et de nuances. Les concepts de l'entendement, par exemple, étaient des lois subjectives de l'esprit et, à cause de cela même, des lois objectives de la nature ; les formes de la sensibilité étaient des formes essentiellement subjectives, mais moins subjectives cependant que le sentiment de plaisir ou de peine qui, avions-nous dit, était un subjectif du second et même du troisième degré. Seulement, quelle que soit la latitude que l'on veuille accorder à Kant, c'est vraiment détourner

les mots de leur sens le plus universellement reconnu que de soutenir que le Jugement est subjectif. N'est-ce pas grâce au Jugement que nous réussissons à former des concepts d'objets? N'est-ce pas lui qui vise à discerner les rapports véritables, constants et nécessaires entre les objets extérieurs, et n'est-ce pas là une fonction objective au premier chef? Et en tout cas, quand môme l'on accorderait que, comparé à l'entendement et cà la raison, le Jugement est subjectif à un certain point de vue, cette subjectivité peut-elle bien être comparée à celle du sentiment qui, lui, ne se préoccupe en aucune façon des objets extérieurs, de leurs rapports de convenance ou de disconvenance, et qui se borne uniquement à nous révéler l'état joyeux ou déprimé de notre Moi?

A vrai dire, il ne faut pas s'en tenir, pour ce point, au texte même de Kant, qui est évidemment insuffisant. Il faut pénétrer plus en avant dans sa théorie du Jugement pour apercevoir la possibilité d'un lien entre celui-ci et le sentiment. Nous savons que, pour Kant, le Jugement en général est la faculté de subsumption et que dans le Jugement réfléchissant nous soumettons un objet au principe de la réflexion, qui n'est pas emprunté à l'objet, mais qui émane de notre pouvoir de réfléchir, et qui ne vaut, en somme, que pour notre réflexion. En d'autres termes, tandis que l'entendement, par rapport aux lois théoriques de la nature, et la raison par rapport aux lois pratiques de la liberté, sont autonomes, et le sont objectivement, le Jugement, lui, est, selon la forte parole de Kant, héaiitonome, c'est-à-dire ne donne de lois ni à la nature ni à la liberté, mais n'en donne qu'à lui-même'. Aussi le Jugement réfléchissant ne fournit-il ni des connaissances comme l'entendement, ni un principe d'action comme la raison, mais n'est-il, — nous avons insisté sur ce point dans le chapitre précédent, — qu'une façon de considérer, de contempler la nature [Betrachtung). Cette contemplation est bien conforme à la raison, est même universelle et nécessaire, mais d'une universalité et d'une nécessité que Kant appelle, quand il les applique au Jugement réfléchissant esthétique, — et la détermination convient également au Jugement réfléchissant théorique, — une universalité et une nécessité subjectives, c'est-à-dire ne reposant pas sur des concepts d'objets, ne contenant point de quantité objective, mais seulement une quantité subjective. Cette contemplation n'appartient pas, à proprement parler, à la science, et M. Windelband l'a très bien appelée une attitude mi-morale, mi-esthétique de l'esprit, ein tno- ,ralisch-àsthetisches Yerhalten *.

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