‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 64 sur 137 · Veher Philosophie ûherhaupt, t. VI, p. 38G · texte numérisé non relu

Veher Philosophie ûherhaupt, t. VI, p. 38G

2. Windelband, Die Oeschichte der neueren Philosophie, t. II, p. l'îi.

Or, toute espèce de sentiment, pour Kant, est, lui aussi, un» espèce de synthèse par laquelle nous rapportons la représentatioi d'un objet à notre état subjectif, une espèce de subsumption pa laquelle nous soumettons la représentation, l'appréhension d'un objet à un état de notre Moi *, et par conséquent nous avons là grâce à la subsumption, un trait d'union entre le Jugement et le sentiment.

De plus, si le Jugement réfléchissant théorique est une façon de contempler la nature, nous savons et nous verrons plus loin en détail qu'il est tout au moins un sentiment, qui jaillit essentielle ment de la contemplation, à savoir le sentiment du Beau, et voilj un second lien entre le Jugement et le sentir.

Enfin, et surtout, toute espèce de sentiment de plaisir ou di peine ou bien satisfait, ou bien contrarie quelque besoin, répon( ou ne répond pas à quelque dessein de notre âme ou de notre" corps. En d'autres termes, tout sentiment de plaisir ou de peine implique finalité, et réciproquement, toute réalisation ou nonréalisation d'une fin implique plaisir ou peine. Toute espèce desentiment subordonne donc un objet à une fin, le subsume sous elle. Or, d'autre part, nous savons que la finalité est le principe même du Jugement réfléchissant, et par conséquent nous voilà grâce à la finalité, en possession d'un troisième lien entre le senti] et le Jugement.

Que faut-il penser des trois essais de liaison que nous venonî d'exposer, auxquels se réduit, autant que nous pouvons en juger tout ce qu'il est possible d'alléguer en faveur de la théorie kan tienne ? Nous croyons qu'aucun des trois n'est ni suffisant ni satis faisant. Pour le premier, en efliet, sans compter que nous n'avom pas admis la définition suivant laquelle le Jugement est unique ment la faculté de subsumption, il nous est impossible d'admettn que le sentiment soit une espèce de subsumption comparable i celle par laquelle le Jugement de subsumption subsume un obje particulier sous un concept. Dire que le sentiment est une sub sumption, c'est évidemment dire par là même que le sentiment es un jugement inconscient, et nous avons trop longuement discuté^ les théories intellectualistes du sentir, nous savons trop bien, que pour Kant, il y a entre le sentir et le connaître un abîme infranchissable pour que nous ayons à y revenir ici. Le sentiment, avions-nous conclu, d'après Kant, n'est pas une subsumption, c'est la réponse spontanée, immédiate, absolument irréfléchie de notre Moi aux impressions de notre organisme et du monde extérieur

1. Windelband, Die Geschichte der neueren Philosophie^ t. II, p. 149.

LE JUGEMENT RÉFLÉCHISSANT ESTHÉTIQUE IbO

dans laquelle il n'y a intervention, ni du jugement, ni d'aucune autre forme de la pensée discursive, ni môme d'aucune manifestation de la pensée en général.

En second lieu, si nous admettons avec Kant, que le Jugement réfléchissant théorique n'est pas, en effet, une connaissance proprement dite, mais bien un principe directeur, régulateur, euristique de la connaissance, une espèce de contemplation, le sentiment peut-il bien être assimilé à une contemplation ? Tout d'abord, quelque légitime que soit la distinction qu'établit Kant entre le connaître et le contempler, il n'en est pas moins vrai que la contemplation appartient toujours au connaître, est une forme du connaître. C'en est certes la forme la plus désintéressée, la moins intellectualiste si l'on veut, celle parmi toutes les formes du connaître qui se rapprocherait le plus d'un certain ordre de sentiments, mais c'est toujours un connaître, c'est toujours une reproduction du monde extérieur, reproduction qui ne vise pas à aller au-delà d'elle-même, à faire servir la partie de la réalité reproduite à des buts étrangers à elle-même, mais qui néanmoins est une prise en possession de la réalité extérieure. Or, nous avons vu jusqu'à présent K'ant soutenir avec la dernière énergie que le sentir était absolument irréductible à quelque forme du connaître que ce fût, et par conséquent, pour cette raison seule, nous serions fondé à rejeter l'assimilation qu'il établit entre le jugement et le sentiment. Mais il y a plus. Nous avons constaté déjà que toutes les fois que Kant en a besoin, comme par exemple dans le tableau synoptique qui termine l'Introduction de la Critique du Jugement, il réduit indûment le sentiment en général au sentiment esthétique. C'est bien ce qu'il fait ici encore. Or, s'il est déjà contestable que le sentiment esthétique soit vraiment aussi calme, aussi objectif, aussi dénué de toute vie agissante et bouillonnante, aussi contemplatif en un mot que Kant le prétend, il est^ en tout cas, absolument insoutenable d'étendre ce caractère du sentiment esthétique au sentir en général. Peut-on prétendre, en effet, que le plaisir physique, intellectuel et moral, que la douleur, que l'attente, que l'eiïroi, que la peur, que l'amour, que la haine, le mépris, l'espoir, le désespoir, le regret, le remords soient des états calmes, soient de simples états de contemplation? S'il est une région de notre âme où ne règne jamais une accalmie complète, où jamais, entre les activités qui la constituent, il n'y a un équilibre parlait, où, si tant est que cet équilibre paraisse constitué un instant, il est immédiatement menacé de toutes parts, c'est bien celle du sentir. C'est le connaître qui, bien que, lui aussi, puisse se jnêler de passion et d'émotion, est, en général, un état calme. C'est la

volonté qui, dans la conception kantienne, peut accomplir, sans hésitation ni trouble, la loi qu'elle s'est imposée à elle-même. Mais, et dans la théorie kantienne, et dans n'importe quelle théorie, d'ailleurs, du sentiment, celui-ci reste l'état le moins stable, le moins sûr, le moins contemplatif du Moi, que l'on puisse imaginer. Là donc encore Kant nous paraît avoir fait fausse route.

Reste le troisième mode de liaison tenté par Kant entre le Jugement et le sentir, au moyen de la finalité. Est-il plus heureux que les précédents ? Nous admettons avec Kant, d'une part, que la loi du Jugement réfléchissant théorique est la finalité. Nous admettons, de même, que tout ce qui nous plaît est final, que cette finalité soit d'ailleurs matérielle, morale ou esthétique. Seulement, là encore, nous demanderons tout d'abord si la réalisation d'une fin posée par nos désirs, par nos besoins, et toujours, nous le voulons comme Kant, accompagnée de plaisir, peut bien ôtre confondue avec la finalité, principe régulateur, hypothèse nécessaire, non pas de notre Jugement, nous l'avons montré, mais de notre raison théorique. Là encore Kant, visiblement, songe à la finalité toute particulière qu'il va revendiquer pour le plaisir esthétique, à la finalité sans dessein préconçu, à ce qu'il appellera la finalité sans fin, et il étendra, d'une façon absolument illégitime, cette conception particulière au plaisir esthétique, au sentiment de plaisir et de peine en général. Puis et surtout, à supposer même que la finalité, hypothèse nécessaire de la raison théorique, puisse être identifiée avec la finalité du sentiment en général, nous demandons si l'on est en droit de conclure de cette analogie à ce à quoi Kant conclut. 11 se pourrait parfaitement que la finaUté fût à la fois le principe a priori du Jugement réfléchissant et le principe de tout sentiment, sans que pourtant il soit démontré par là que le Jugement soit capable de fournir des principes a ^nor? au sentiment et que le sentiment doive trouver des principes a priori, si tant est qu'il puisse en trouver quelque part, dans le Jugement. Nous sommes donc obligés d'opposer une fin de non-recevoir aux différents essais de liaison que propose Kant entre le sentiment et le Jugement.

Kant s'est très bien rendu compte combien sa conception du" Jugement esthétique était paradoxale. Il commence par faire ob-

server que l'expression de représentation esthétique est ambiguë, vu que ce terme peut désigner à la fois une représentation, en tant qu'elle provoque un sentiment de plaisir ou de peine, et une représentation qui, au contraire, ne vise que la faculté de connaître, en tant que celle-ci renferme des intuitions sensibles, qui ne nous font connaître les objets que comme phénomènes. Par conséquent, en bonne psychologie, nous n'avons le droit de parler ni d'intuitions esthétiques, — à moins de désigner par là la représentation des objets dans l'espace, représentation qui est bien subjective et même esthétique en un certain sens, mais qui n'en est pas moins un élément de la connaissance des choses et non un simple sentir, — ni surtout de représentations esthétiques de l'entendement, ce qui est une contradiction dans les termes. Il faut donc réserver le prédicat « esthétique » aux seules opérations du Jugement. Sans doute, le terme de Jugement esthétique peut paraître paradoxal quand on se rappelle que tout jugement objectif est une opération de Tentendement, tandis que le sentiment n'est que la réceptivité pure et simple du sujet et n'a absolument rien à faire avec la connaissance. Mais c'est précisément parce que l'expression de Jugement esthétique, interprétée comme jugement objectif, serait une contradiction flagrante, qu'elle paraît garantie à Kant contre toute ambiguïté. En appelant un jugement esthétique, dit-il, on montre immédiatement que si une représentation donnée est bien rapportée à un objet, cependant dans le jugement on n'entend s'occuper en aucune façon de la détermination de l'objet, mais uniquement de la détermination du sujet et de son sentiment.

En effet , dans le Jugement il s'agit toujours du rapport réciproque de l'entendement et de l'imagination, rapport qui peut être considéré objectivement, en tant qu'appartenant à la connaissance, comme cela a Ueu dans le schématisme transcendental, mais qui peut l'ôtre aussi subjectivement, en tant que dans une représentation donnée l'entendement et l'imagination se favorisent ou s'entravent réciproquement et affectent par là l'état de notre âme. Ce rapport subjectif de l'entendement et de l'imagination, — et cela n'a lieu pour aucun autre rapport des facultés de connaître, — peut être senti, et bien que ce sentiment ne soit pas une représentation sensible d'un objet, il peut cependant, étant lié subjectivement, grâce au Jugement, avec la « sensibilisation » (Versinnlichung) des concepts de l'entendement, être attribué à la sensibilité, en tant que représentation sensible, de l'état du sujet affecté par un acte du Jugement. Bien que donc le Jugement soit toujours objectivemeat un acte de l'entendement et non de la sensibilité, il peut cependant y avoir des jugements esthétiques, c'est-à-dire des

m INESTHÉTIQUE DE KANT

jugements sensibles, quand on ne considère que leur effet subjectif. Voici donc dans quelles conditions un jugement réfléchissant peut être appelé esthétique. Lorsque, en appréhendant la forme d'un objet de l'intuition, sans que cette appréhension soit rapportée à un concept et doive servir à une connaissance déterminée, nous éprouvons du plaisir, la représentation n'est pas rapportée à l'objet, mais bien au sujet, et le plaisir ne peut exprimer autre chose que la concordance de l'objet avec les facultés de conuaître qui sont en jeu dans le Jugement réfléchissant, et en tant qu'elles y sont en jeu, et, par conséquent, une finalité formelle et subjective de l'objet. En effet, d'après Kant, l'appréhension des formes opérée par rimagination ne peut avoir lieu sans que le Jugement réfléchissant les compare au moins, môme sans but, avec le pouvoir qu'il a de rapporter les intuitions à des concepts. Si, dans cette comparaison, Finiagination en tant que faculté des intuitions a priori, par l'effet d'une représentation donnée, se trouve fortuitement d'accord avec l'entendement en tant que faculté des concepts, — accord qui d'ailleurs est la condition subjective, pouvant être sentie, de l'usage objectif du Jugement, — et qu'il résulte un sen timent de plaisir, l'objet doit être jugé alors comme approprié ai] Jugement réfléchissant.

Un jugement esthétique en général est donc un jugement don' le prédicat ne peut jamais être une connaissance, un concep d'objet, (bien qu'il puisse contenir les conditions subjectives d'un( connaissance en général), et dont le motif, dont la cause ne peu être qu'un sentiment. Maintenant il y a des jugements esthétique! des sens et des jugements esthétiques réfléchissants. Un jugemen esthétique des sens est celui dont le motif est un sentiment produi immédiatement par l'intuition empirique d'un objet, un jugemen esthétique réfléchissant celui dont le motif est le sentiment particulier que produit dans le sujet le jeu harmonieux des deux facultés de connaître du Jugement, c'est-à-dire de l'imagination et de l'en tendement, rapport harmonieux qui produit précisément un sentiment qui devient le motif d'un jugement qui s'appelle jugement esthétique et qui, comme finalité subjective, c'est-à-dire comme finalité sans concept, est lié avec le sentiment de plaisir. Le Jugement esthétique réfléchissant est donc un jugement sur la finalité de l'objet, et comme en jugeant de la sorte, « le plaisir lié à la représentation d'un objet a sa source dans la forme de cet objet (et non dans l'élément matériel de sa représentation considérée comme sensation), telle que nous la trouvons dans la réflexion sur cette forme sans que nous ayons aucunement pour but d'obtenir un concept de l'objet même », nous prétendons que ce plaisir, dont

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le principe réside simplement dans la forme de l'objet, telle qu'elle se présente à la réflexion en général dans l'usage légitime que, en appréhendant et en représentant cette forme, nous faisons du Jugement en général, nous prétendons, nous avons raison de prétendre, que ce plaisir est nécessairement lié à la représentation de l'objet, par conséquent qu'il est universel et nécessaire, c'est-à-dire qu'il vaut non seulement pour celui qui saisit cette forme, mais pour tous ceux qui jugent *.

Voilà, brièvement résumée d'après les deux Introductions de la Critique du Jugement, la théorie kantienne du jugement esthétique. Il nous reste à l'examiner de près et à l'apprécier.

Pour bien montrer en quoi résident les points faibles de la conception kantienne du Jugement esthétique, nous allons nous demander tout d'ahord quels peuvent être réellement, sans idée préconçue, les rapports entre le Jugement et le sentiment.

D'après la conception générale du sentir et du Jugement à laquelle nous nous sommes arrêté dans les chapitres précédents, il ne saurait y avoir entre la faculté de juger et la faculté d'éprouver du plaisir qu'un double rapport. D'une part, un plaisir étant éprouvé, le jugement en est la simple énonciation. La constatation spontanée, immédiate, que tel objet m'a causé du plaisir, voilà le sentiment. La mise en forme logique de cette impression immédiate et spontanée, qui consiste à établir entre cette impression et l'état de mon Moi un rapport constant et nécessaire, et qui se résume dans une formule de constatation, dans la proposition: tel objet me plaît, voilà le jugement. D'autre part, le Jugement, comme tout autre acte du connaître, comme toute manifestation active du Moi en général, doit avoir, ou tout au moins doit avoir eu son retentissement dans notre affectivité, doit être, ou tout au moins doit avoir été accompagné de plaisir ou de peine. Dans le premier cas, nous avons un sentiment suivi dun jugement, dans le sccoiul, un jugement suivi d'un sentiment particulier, un sentiment de Jugement, ein Urtheilsf/e/ûhL\o'û'd les deux sens uniques (|u"il nous soit possible d'imaginer pour un jugement esthétique. Nous allons voir immédiatement que l'une des grandes difficultés de la théorie

1. Ueber Philosophie ûberhaupt, Hartonstein, t. VI, p. 386, 387, 388, 389; — Critiqut du Jugement, Hartenstcin, t. V, p. 190 et 197; liarui, t. I, p. 45, 40, 47.

kantienne du Jugement esthétique jaillit de la confusion incessante faite par Kant entre les deux sentiments que nous venons de distinguer.

Tout d'abord, il semble que pour Kant, — comme vont le montrer les citations qui vont suivre, — le jugement esthétique n'est bien que la mise en forme logique d'un sentiment immédiatement, spontanément éprouvé devant un objet donné. « Le plaisir esthétique est lié à la simple appréhension, apprehensio, de la forme d'un objet de l'intuition » •. Lorsque nous avons conscience du sentimen de satisfaction qui se mêle à la représentation d'un objet, « la re présentation est rapportée tout entière au sujet, c'est-à-dire au sen timent qu'il a de la vie, et qu'on désigne sous le nom de sentiment de plaisir ou de peine » ^. Dans le Jugement de goût, «je rapporte immédiatement l'objet à mon sentiment de plaisir ou de peine » ^. La satisfaction qui fait appeler un objet beau ne peut reposer sui la représentation de l'utilité de cet objet, « car alors ce ne sérail plus une satisfaction immédiatement attachée à l'objet, ce qui esi la condition essentielle du jugement sur la beauté » *. La satisfaction « qui s'attache à la beauté est telle , qu'elle ne suppose point de concept, mais qu'elle est immédiatement liée à la représentation par laquelle un objet est donné, et non pas conçu » *. Les lois empiriques des modifications de l'âme ne peuvent nous donnei un ordre inconditionnel « comme celui que renferment les jugements du goût, qui veulent que la satisfaction soit immédiatemeni liée à une représentation )>^ « 11 ne peut y avoir de principe objecti du goût, car le plaisir doit être immédiatement attaché à la repré sentation de l'objet » ". « L'union immédiate de la représentatior d'un objet avec un plaisir ne peut être perçue qu'intérieurement » »

Nous avons multiplié ces citations pour bien faire voir que, poui Kant aussi, il semble que, quand nous nous trouvons devant ui objet beau, la première impression que nous éprouvions, c'est ur sentiment de plaisir ou de peine, sans qu'il y ait une interventioi intellectuelle, quelle qu'elle fût, sans, par conséquent, plus d'intervention du Jugement que de l'entendement ou de la raison. Qu'après avoir éprouvé le plaisir, je me rende compte des motifs du plaisir, je découvre, par exemple, qu'il réside dans l'activité concor-

1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 196; Barni, t.

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