‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 66 sur 137 · Ueber Philosophie Uberhaupt, Hartenstein, t. VI, p · texte numérisé non relu

Ueber Philosophie Uberhaupt, Hartenstein, t. VI, p

166 L'ESTHÉTIQUE DE KANT i

rendre compte lui-môme, de la première conception du jugement esthétique, que nous avons notée plus haut et à laquelle nous avons donné notre adhésion, à la seconde, qui nous paraît infiniment contestable. Nous avions cru jusqu'ici avec Kant, et on se rappelle le grand nombre de textes que nous avons pu citer en faveur de notre interprétation, que la principale caractéristique du plaisir du Beau était d'être spontané et immédiat, et voilà que nous apprenons tout à coup, sans nous y attendre le moins du monde, que le jugement esthétique doit être distingué du jugement sur l'agréable, parce que c'est ce dernier qui est immédiat. C'est quand nous disons que le vin est agréable que le prédicat est rapporté immédiatement au sentiment de plaisir et non pas à la faculté de connaître. Au contraire, quand nous disons : tel objet est beau, le prédicat n'est pas rapporté immédiatement au plaisir, ce qui est une première contradiction, mais est rapporté à la faculté de connaître, ce qui en est une seconde. En effet, nous avons cité plus haut la définition d'après laquelle un jugement esthétique était celui, dans lequel le prédicat ne pouvait jamais être une connaissance, « ein àsthetisches Urtheil im Allgemeinen kann also fur dasjenige erklàrt werden^ dessert P radical niemals Erkenntniss sein kann. » Il est vrai que Kant va jouer sur le sens du mot connaissance et dire que si le prédicat d'un jugement esthétique ne peut jamais être une connaissance dans le sens de concept d'objet, il peut cependant contenir les conditions subjectives d'une connaissance en général. Nous aurons tout à l'heure à prendre position en face de cette distinction. Ici, nous pouvons, pour le moment, ne pas en tenir compte et nous en tenir à l'assertion infiniment répétée par Kant, que le sentiment, quel qu'il soit, ne peut jamais devenir une connaissance ni un élément de connaissance, que non seulement il est incapable de nous révéler quoi que ce soit des objets extérieurs, mais encore qu'il est impuissant à rien nous faire connaître même de l'état de notre propre Moi. Cela suffit pour nous autoriser à affirmer que le prédicat d'un jugement esthétique, tout comme le prédicat d'un jugement sur l'agréable, désigne le rapport immédiat d'une représentation au sentiment de plaisir et non pas à la faculté de connaître.

Aussi bien Kant confesse-t-il que la véritable différence entre le jugement sur le Beau et le jugement sur l'agréable réside ailleurs, et c'est dans la raison que nous allons exposer que se trouve l'explication de la modification que Kant fait subir au sens du Jugement esthétique. Si, en effet, Kant s'en tenait à sa première et, à notre avis, légitime définition du jugement esthétique, d'après

LE JUGEMENT RÉFLÉCHISSANT ESTHÉTIQUE Hl

laquelle celui-ci est un jugement dont le motif est un sentiment, — « also ist ein àsthetisches Urtheil dasjenige, dessert Bestimmungsgrundin einer Empfindung liegt' », — le jugement esthétique n'aurait pas plus d'universalité et de nécessité que n'en a le jugement sur l'agréable. Il serait impossible, comme Kant l'avait d'ailleurs supposé encore à l'époque de la Critique de la Raison pure, de ramener l'appréciation critique du Beau à des principes rationnels, et d'en élever les règles à la hauteur d'une science. Ces règles ou criteria seraient empiriques dans leur source principale et ne sauraient par conséquent jamais servir de lois a priori, propres cà diriger le goût dans ses jugements % et alors toute l'entreprise de Kant serait vaine et la Critique du Jugement n'aurait jamais été écrite.

Nous nous trouvons là encore en l'ace de ce procédé de Kant, que nous avons eu lieu de constater et de critiquer à plusieurs reprises. Au lieu de commencer par démontrer que le jugement esthétique est véritablement fondé à prétendre à l'universalité et à la nécessité, et de partir alors de cette vérité démontrée pour en déduire toutes les conséquences, Kant raisonne de la façon suivante : Étant donné qu'il faut, pour Tunité et la symétrie du système, que le jugement esthétique recèle de l'universalité et de la nécessité, tout comme les jugements de l'entendement et de la raison, il est impossible que ce jugement établisse un rapport immédiat entre la représentation donnée et le sentiment de plaisir, comme cependant Kant l'avait admis et affirmé expressément. Il y a donc dans ce raisonnement à la fois une contradiction et un sophisme. Pour qu'il fût valable, il faudrait évidemment que Kant commençât par démontrer tout d'abord l'universalité et la nécessité du jugement esthétique, et comme il ne le fait pas, nous nous trouvons là encore devant un véritable postulat. Kant aurait d'ailleurs parfaitement le droit de partir dans son esthétique, comme il l'avait fait en morale et dans sa théorie de la connaissance, de postulats. Nous avons déjà dit qu'il nous paraît absolument impossible de constituer une science, quelle qu'elle fût, sans partir d'une hypothèse générale. Une science, qu'est-ce en effet autre chose qu'une hypothèse vérifiée? Seulement, ce que nous sommes en droit de reprocher à Kant, c'est de n'avoij* pas, dès le début de sa recherche, confessé expressément que l'universalité et la nécessité du jugement esthétique n'est qu'une hypothèse.

Ce n'est pas d'ailleurs, nous le verrons, que pour son esthétique Kant n'ait été plus franc en quelque sorte que pour sa morale

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