‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 68 sur 137 · Ueber Philosophie ûherhaupt, Hartenstein, t. VI, p · texte numérisé non relu

Ueber Philosophie ûherhaupt, Hartenstein, t. VI, p

3. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 196 ; Barni, t. I, p. 4o, 46. — Barni

Nous examinerons tout à Theure, point par point, cette description du Jugement esthétique, dont chaque trait appelle des points d'interrogation et soulève les objections les plus graves. Pour le moment, nous nous contentons je rappeler brièvement la solution que nous avons indiquée dans notre Introduction. L'harmonie de l'imagination et de l'entendement dans le Jugement esthétique, avons-nous dit, se distingue de l'harmonie de ces deux facultés requise pour tous les jugements, môme pour « les jugements de l'expérience la plus vulgaire », en ce qu'elle est subjective, au lieu d'être objective; en ce que, dans le jugement esthétique, l'entendement, au lieu d'intervenir comme dans les jugements théoriques à deux reprises : — et dans la formation du concept , et dans l'élaboration du concept formé , — n'intervient qu'une seule fois, et là d'une façon autre que dans le jugement théorique. En effet, d'une part, le jugement esthétique ne saurait essayer d'élaborer le concept de l'objet donné, c'est-àdire de le comparer à des concepts analogues et d'établir entre lui et eux des rapports de subordination, de coordination ou de suprématie, de le subsumer sous un concept supérieur, en un mot de le classer , puisque ce concept — quand il s'agit de beautés libres , — il lui est impossible de l'atteindre , étant donné qu'il n'y en a pas, et que — quand il s'agit de beautés adhérentes, dont il est possible de former des concepts, — il ne vise en aucune façon à en former. D'autre part, pour la première intervention de l'entendement, c'est-à-dire pour la réduction à l'unité du concept de la synthèse de l'imagination, la différence entre les jugements théoriques et les jugements esthétiques consiste en ce que, si dans les premiers, l'entendement vise à réduire Tobjet particulier à un concept déterminé, dans les seconds, il se borne à viser à ce que Kant appelle, d'une formule que nous avons expliquée, la connaissance en général, la tendance vers le connaître ; si dans les premiers, il y a harmonie entre une image donnée et un concept donné, dans les seconds, — où nous ne visons pas à un concept déterminé et où nous n'en disposons pas, mais où il n'y a de la part de l'entendement qu'une tendance vers le connaître en général, — il ne peut y avoir harmonie entre une image et un concept déterminé, mais seulement hai'monie entre l'imagination toute entière et l'entendement tout entier, dans ce que Kant appelle « la subsumption de l'imagination, même dans une représentation par laquelle un objet est donné, sous les

fait un contre-sens grave en traduisant « les rapporte », r'est-.i-flii-e rapporte les formes de l'appréhension au lieu de « la rapporte », c'est-à-dire rapporte l'appréhension des formes.

' conditions qui permettent à l'entendement en général de passer de rinluition à des concepts ' ».

i Dans les jugements esthétiques, l'entendement ne tend donc qu'à connaître en général, c'est-à-dire à soumettre à l'uni lé de ses

j concepts toute espèce d'objet. Dans les jugements théoriques, il remplit sa fonction jusqu'au bout : dans les jugements esthétiques il se borne à essayer s'il pouri'ait remplir sa fonction, et si cette I tentative réussit, s'il s'aperçoit que son activité unificatrice s'y concilie d'une façon parliculit^rement heureuse avec la fonction représentatrice de l'imagination, il en naît un sentiment de plaisir particulier, spécial, qui est le plaisir esthétique. Cet accord particulièrement, exceptionnellement heureux de l'entendement et de l'imagination est évidemment final. L'objet nous paraît comme prédéterminé pour permettre le jeu harmonieux de nos facultés de connaître et cette harmonie de l'imagination et de l'entendement est le seul but que l'objet beau ait à remplir. Il ne doit satisfaire ni nos désirs sensibles ni nos tendances vers la perfection intellectuelle, ni enfin nos besoins moraux, et c'est la prédétermination d'un objet ou plus précisément la prédétermination de l'appareiicc extérieure, des contours superficiels, de la forme, en un mot, d un objet pour le jeu harmonieux de nos facultés de connaître, que Kant appelle la finalité formelle, la finalité sans fin. Un objet beau sera donc celui dans lequel, d'une part, le contenu intellectuel se révèle avec toute la plénitude, avec tout le relief sensible que l'on puisse imaginer, de telle sorte que l'élément intellectuel n'y empiète en aucune façon sur l'élément sensible ; et dans lequel, d'autre part, la richesse et la plénitude de l'incarnation sensible n'entravent en rien la prise en conscience de la nature intellectuelle, conceptuelle de l'objet, de telle sorte que l'élément sensible n'y empiète en aucune façon sur l'élément intellectuel, et que les deux grandes fonctions de notre faculté de connaître puissent s'y déployer harmonieusement, dans toute leur extension, avec la plus grande facilité et en toute liberté. Voilà brièvement, mais, croyons-nous, complètement résumée la théorie de l'imagination et de l'entendement, qu'il nous reste à examiner.

Et tout d'abord, demanderons-nous, la conception du Jugement esthétique que nous venons d'exposer peut-elle se déduire de la conception kantienne du jugement en général que nous avons exposée plus haut? Y est-elle prévue et s'y laisse- t-elle ramener Le jugement réfléchissant en général tendait à partir d'un parti culier donné pour en trouver un concept possible ; le jugement

1. Critique du Jugement, Hartenstein t. V, p. 296; Barni, t. I, p. 216.

(vsthétique, lui, ne tend par définition en aucune façon au concept. Si Kant était resté fidèle à sa première conception, il n'aurait égard (|u a une seule chose, à savoir au plaisir ou au déplaisir immédiat lue nous inspire l'intuition d'un objet. Mais même d'après la onceplion que nous venons d'exposer, et qui nous paraît en lésaccord absolu avec les prémisses de Kant, le jugement esthétique

3 préoccupe bien jusqu'à un cerlain point de la nature intellecliielle d'un objet, mais seulement en tant que cette nature intellectuelle s'harmonise ou ne s'harmonise pas avec sa nature sensible, mais seulement en tant que cette harmonie ou ce désaccord senti nous cause du plaisir ou du déplaisir. En quoi, nous le demandons, (•('tte considération, cette contemplation des objets, que Kant appelle à plusieurs reprises Beurtheihmg au lieu de Urtheil, appartient-elle au jugement, regarde-t-elle la connaissance, la lait-elle progresser ?

Et qu'on ne nous objecte pas que cette question est tout à fait oiseuse et que Kant n'a jamais prétendu que le jugement esthétique fît progresser en quoi que ce fût notre connaissance, mais qu'il lui a uniquement attribué une influence sur nos facultés affectives. Kant a toujours affirmé, au contraire, que c'est la Critique du Jugement esthétique qui constitue la partie essentielle de la Critique du Jugement en général, « car », dit-il, « c'est elle seule qui renferme un principe sur lequel le Jugement fonde tout à fait a priori sa réflexion sur la nature, à savoir le principe d'une finalité formelle de la nature dans ses lois particulières et empiriques pour notre faculté de connaître, à'ime finalité sans laquelle r entendement ne pourrait se retrouver ' ». Or, nous le demandons, en quoi le jugement esthétique, tel que nous venons de le définir plus haut, renferme-t-ilun principe sur lequel le jugement puisse fonder «jor/on sa réflexion sur la nature ? En quoi le jugement esthétique, qui ne doit se préoccuper que d'une chose, à savoir si un objet donné nous plaît ou nous déplaît, s'il est apte ou non à permettre à notre imagination et à notre entendement de se déployer librement et harmonieusement, en quoi un tel jugement peut-il contenir un principe de finalité formelle de la nature, sans lequel l'entendement ne pourrait passe retrouver? Le jugement esthétique, tel que l'a défini Kant, nous fournit bien un concept de finalité formelle, à savoir de la finalité de certains objets pour l'harmonie de l'imagination et de l'entendement. Seulement en quoi cette finalité formelle peut-elle servir à l'entendement à se retrouver ? Il serait extrêmement regrettable si sans h; Jugement

1. Critique du Ju(/ement, Hartenstcin, t. V, p. 199 et 200; Haiiii, t. I, p. y2.

esthétique, qui est, somme toute, un acte exceptionnel et rare, s rare que, d'après Kant lui-même, il n'y en a peut-fttre jamais ei un seul qui eût été entièrement pur, et que c'est plutôt un deside ratum de notre esprit, une Idée de notre raison qu'un fait, il serai extrêmement regrettable si, sans lui, l'entendement était condamm à errer éternellement à l'aventure. Très évidemment, Kant poui justifier le rôle qu'il attribue au Jugement esthétique, et pour h rattacher par quelque lien au Jugement en général, lui attribue ici une fonction qui appartient en propre au jugement réfléchissan théorique. C'est le jugement réfléchissant théoiique, et non pas h jugement réfléchissant esthétique, qui renferme un principe sui lequel le Jugement fonde a priori sa réflexion sur la nature, h principe de la finalité formelle de la nature dans ses lois parti entières pour notre faculté de connaître, principe sans leque l'entendement ne pourrait effectivement pas remplir dans toute son étendue le rôle qui lui est assigné, à savoir la réduction di tous les phénomènes, même particuliers, à des lois, et des lois môme empiriques, à des lois plus élevées.

Nous pouvons donc conclure qu'entre le Jugement etle Jugemen; esthétique il n'y a pas de rapport. C'est un organe entièremen nouveau que Kant introduit dans sa philosophie et qui, jusqu' présent, tout au moins, ne se rattache par aucun lien ni au ju gement en général ni à quelque autre faculté préalablement dis tinguée dans la critique kantienne.

Quel est dans le Jugement esthétique, tel que nous venons de h définir, le rôle du sentiment? Au lieu de précéder le Jugement, comme dans la première acception du Jugement esthétique proposée par Kant, il le suit, c'est, avons-nous dit, un sentiment de jugement, ein Urtheihgefûhl. La condition universelle de tout jugement est l'harmonie de l'imagination et de l'entendement : c'est la condition subjective, perceptible par le sens intérieur, empfindbar, de l'emploi objectif du Jugement, et c'est sous cette condition que la représentation donnée est subsumée. Devant un objet beau, nous commençons donc par juger qu'il convient aux facultés de connaître, en jeu dans le Jugement en général, en d'autres termes qu'il est final pour nos facultés de connaître. Cette harmonie, cette finalité sentie constitue le plaisir esthétique. La

réflexion précède donc bien le plaisir, la finalité est donc bien pensée avant d'être sentie dans ses effets.

Ici les objections se pressent si nombreuses qu'on est embarrassé seulement de savoir par lesquelles commencer. Et tout d'abord Kant ne semble pas s'apercevoir qu'il vient de faire ce qu'il a si vivement et si justement reproché à Leibnitz et à Baumgarten, que lui aussi a intellectualisé la sensibilité. Notre point de départ avait été l'appréhension de la forme d'un objet de l'intuition. Cette appréhension, Kant le dit en propres termes, n'est pas rapportée à un concept, ne sert à aucune connaissance ; c'est une simple représentation, sans tendance d'aucune sorte à une connaissance, à un général. Et si maintenant nous nous demandons d'où jaillit le plaisir que nous venons d'éprouver, nous apprenons, à notre grand étonnement, qu'il ne peut exprimer autre chose si ce n'est la concordance de l'objet avec les facultés de connaître qui sont en jeu dans le Jugement réfléchissant, et en tant qu'elles y sont en jeu. Mais, nous le demandons, camment, à quel titre, à quel propos intervient ici le Jugement? A moins de prétendre qu'il y a du jugement dans la simple appréhension de l'intuition, à moins d'intellectuaUser la sensibilité, il faut convenir que cet hôte inattendu et imprévu n'a pas, dans l'acte esthétique, la place que lui assigne notre philosophe. Kant ne peut pourtant pas oublier ce qu'il nous a tant de fois répété, à savoir que, dans le Jugement esthétique, il s'agit uniquement de la façon dont un objet nous est donné et non de la façon dont il eMpen^é *.

Le jugement esthétique est à la fois jugement et esthétique. En tant que jugement, il se distingue de toutes les autres formes du jugement en ce que, au lieu de viser la connaissance déterminée d'un objet, il n'est que tendance vers le connaître en général. En tant qu'esthétique, au lieu de rapporter une représentation à l'objet pour en prendre connaissance par l'entendement, il le rapporte uniquement au sujet et à son sentiment de plaisir. Kant ne voit pas que cette conception est dès le début contradictoire, et que s'il avait raison d'observer que le terme de représentation esthétique est ambigu, il a eu le tort de croire que Finterprélation particulière qu'il donnerait au terme de jugement esthétique pal-

l.«Or, une représentation par laquelle un ol)jot o?,i donné. . .n «La finalité subjective et sans fin (ni objective, ni subjective; de la représentation d'un objet, par consé(}uent la simple forme de la finalité dans la représentation jtar laijuelle un objet nous est donné. . , » « La conscience d'une finalité purement formelle dans h; jeu des facultés cognitives du sujet s'exerçant sur une représentation par la(iu(!ll(! un oi)jet est^/oM«r. ..» «Le jugement esthétique, au contraire, se borne à l'apporter au sujet la repiésentatiun par laquelle un objet est </o««e', » etc. Critupie du Jugement , HartenslcinJ. V, p. 2:22, 226,227, 233, et Barni, t. I, p. 01, !)7, 99, 110. Cf. encore Hartensteiu, 244; narni,i27.

lierait la contradiction flagrante qui gît dans ce terme. Ou bien 1 jugement esthétique est un sentir, ou bien c'est un connaître, o bien un sentir et un connaître en môme temps. La première seul de ces trois conceptions est légitime, les deux autres sont con traires aux prémisses posées par Kant, et c'est à Tune de ces deux, à la dernière, que Kant paraît s'être arrêté.

Il a bien essayé de pallier la contradiclion, en soutenant que dan le jugement esthétique, il ne s'agit pas d'une connaissance déterminée, mais seulement de la connaissance en général, de la ten dance vers le connaître, mais cet expédient nous paraît vain. Qu la connaissance soit générale ou particulière, déterminée ou non déterminée, non conceptuelle ou conceptuelle, il n'importe, c'est toujours un connaître, nous sortons toujours de nous-mêmes et nous n'écoutons plus simplement le retentissement dans notre Moi d'une représentation donnée. Ou bien, devant une représentation donnée nous ne nous occupons que d'une seule chose, de co retentissement en nous de la représentation, de l'état joyeux ou pénible qu'elle nous a causé, et alors le jugement est vraimentj esthétique. Ou bien nous subsumons la représentation, que ce soi d'ailleurs sous un concept ou sous les conditions subjectives e cependant universelles du Jugement, et alors c'est un acte intelleo tuel et non plus un état émotionnel, un connaître et non plus ui sentir.

C'est dans l'Introduction primitive de la Critique du Jugemen que l'on peut surprendre sur le vif la contradiction contre laquelli nous nous élevons. Kant commence par y affirmer que dans ui jugement esthétique le prédicat ne peut jamais Atre une connais sance,. et que son motif ne peut être qu'un sentiment. Puis, un( page plus loin, il affirme que le jugement esthétique prétend avoii son motif non seulement dans le sentiment de plaisir et de peini seul, mais en même temps dans une règle des facultés de connaîtn supérieures, dans une règle du Jugement, es (das àsthetisch Urtheil) macht aiich Anspruch darauf dass sein Bestimmungs grund nicht blos im Gefùhle der Lust und Unlust fur sich allein sondern ziigle'ich in einer Regel der obern Erkenntnissvermogen und namentlich hier in der der Urtheilskraft liegen musse K Kant confesse donc que le motif du jugement esthétique est à la fois sensible et intellectuel, ce qui, étant donné l'absolue divergence qu'il réclame pour la sensibilité et l'entendement, est une contradiction manifeste.

Pour Kant donc il n'y a pas seulement deux sortes de rapports

1. Ueber Philosophie ûberhaupt, Hartenstein, t. VI, p. 389 et 390.

possibles entre le Jugement et le sentiment dans le Jugement esthétique, il y en a trois. Ou bien, avions-nous dit, c'est le sentiment qui précède, et alors il y a bien la spontanéité et Fimmédiateté que nous réclamons pour le Jugement esthétique, mais il n'y a plus l'universalité que Kant réclame absolument pour lui. Ou bien, c'est le Jugement, une règle du Jugement qui précède, et le sentiment qui suit, et alors l'universalité devient possible, mais l'immédiateté, qui cependant constitue un des caractères essentiels du Jugement esthétique, est définitivement compromise. Ou bien enfin, le plaisir et le Jugement, au lieu de se succéder ou de se précéder mutuellement, ont lieu en même temps, ce qui est absolument contraire aux lois du temps.

En définitive, la conception môme du jugement esthétique est insoutenable. Kant considère tour à tour, séparément, l'élément esthétique et l'élément intellectuel du jugement esthétique. D'une part, il ne s'occupe que du rapport au sujet, au sentiment, de l'autre, de son rapport au connaître et il ne voit pas que, d'après sa psychologie, ce sont là deux fonctions absolument inconciliables.

Mais, nous objectera-t-on, ce n'est pas là la véritable pensée de Kant. Pour lui le véritable motif, Bestimmungsgrimd, du Jugement esthétique n'est ni un sentiment, ni une règle du Jugement, c'est un état d'âme, GemûtJuzustand, l'état d'âme particulier qui résulte de l'harmonie des facultés de connaître en tant qu'elles rapportent une représentation donnée à la connaissance en général. Examinons cette nouvelle position du problème qui constitue un des points les plus délicats du système, un de ceux où « l'alchimie » de Kant s'exerce avec le plus de subtilité. Le motif du jugement esthétique, dit Kant, n'est plus le sentiment ni le connaître, mais c'est l'état d'âme, Gemùthszustand, résultant du jeu harmonieux des facultés de connaître. Mais cet état d'âme, qu'estce qu'il est au juste? Nous sommes obligés de le soumettre au même dilemme que celui auquel nous avions soumis tout à l'heure le sentiment. L'état d'âme dont il s'agit est-il un sentiment ou un connaître? Ou bien, c'est un état senti agréablement ou désagréablement, c'est l'état de l'exercice harmonieux, du libre jeu de nos facultés de connaître, et alors nous voilà ramenés à la première forme du jugement esthétique dans laquelle c'est le sentiment qui précède et le jugement qui suit. Ou bien c'est un état conim, c'est une connaissance, c'est une Erkenntniss^ et alors nous sommes ramenés à la seconde forme du jugement esthétique, à celle que nous venons d'examiner et dont nous avions conclu qu'elle ne constituait plus véritablement un jugement esthétique, mais bien un jugement logique.

us L'ESTHÉTIQUE DE KANT

Le dilemme, dans lequel nous venons une fois de plus d'enfermer Kant, est d'une importance capitale pour la critique de tout le système. S'il est valable, les fondements mêmes de l'esthétique de Kant s'écroulent. Kant confesse lui -môme que la question de savoir, si, dans le jugement du goût, c'est le sentiment du plaisir qui précède le jugement, ou si c'est le jugement qui précède le sentiment, est la « clef » de toute la critique du Beau. En effet, de la solution de ce problème dépend la légitimité ou l'illégitimité de la prétention du jugement sur le Beau à l'universalité et à la nécessité, et par conséquent la théorie essentielle, celle à cause de laquelle toute la Critique du Jugement esthétique a été écrite. Si l'état d'âme était un état senti et s'il précédait le jugement, cet état senti, ce plaisir, ne serait, en définitive, autre chose que le sentiment de ce qui est agréable aux sens et, dépendant immédiatement de la représentation par laquelle l'objet est donné, il ne saurait avoir qu'une valeur individuelle. Nous savons, en effet, pour Kant, que la connaissance seule est universellement communicable.

Que fait alors Kant? Il transforme sans crier gare l'état d'âme^ senti en un état connu, le sentiment en une connaissance. « L'éta d'âme dans cette représentation ne doit donc être autre chose que le sentiment du libre jeu des facultés représentatives s'exerçani sur une représentation donnée pour en tirer une connaissance en

général Cet état, qui résulte du libre jeu des facultés cognl

tives dans une représentation par laquelle un objet est donné, doii pouvoir ôtre universellement partagé, puisque la connaissance, er tant que détermination de l'objet avec laquelle des représentations données (dans quelque sujet que ce soit) doivent s'accorder^, est le seul mode de représentation qui ait une valeur universelle '. » On constate ici de la façon la plus palpable le saut que fait Kant de l'état d'âme à la connaissance. Il semble oublier l'insistance avec laquelle il nous a enseigné que le sentiment n'a aucune espèce de rapport à la connaissance, pas môme à la connaissance de notre propre état, nicht einmal dem Erkenntniss nnsei^es Ziistandes, et que par le sentiment du plaisir et de la peine le sujet se sent, sich fûhlty mais ne se connaît point, sich nicht kennt. Nous touchons ici comme du doigt la modification que Kant fait subir à son système, le tour de passe-passe par lequel il va du sentiment à la connaissance. De ce que le sentiment est le sentiment du libre jeu de nos facultés de connaître, il en conclut que ce sentiment est lui-même une connaisssance et peut, par conséquent, être uni-

1. Critique du Jugement, Harteustein, t. V, p. 222; Barni, t. I, p. 90 et 91.

versellemen t partagé. Mais qui ne comprend que c'est là une conclusion absolument illégitime? De ce que le sentiment est le sentiment du libre jeu, de l'harmonie de Timagination et de l'entendement, il ne devient lui-môme en aucune façon connaissance, à moins toutefois d'admettre qu'entre le sentir et le connaître il n'y a qu'une différence de degré et non plus de nature, à moins de tomber dans la confusion que Kant avait si amèrement reprochée à Leibnitz et à son école, et qui est d'autant plus inexcusable chez lui que dans 1' « Introduction de la Métaphysique des mœurs » il avait dit expressément que Je sentiment ne contient que V effet de la représentation sur le sujet, que cette représentation soit d'ailleurs sensible ou intellectuelle^ et quil appartient toujours à la sensibilité, même qucuid la représentation appartient à r entendement ou à la raison • .

Il ne sert donc rien, à notre avis, de substituer au sentiment l'état d'âme, le GemûtJiszustand, celui-ci étant toujours ou bien senti, et alors nous sommes ramenés au sentiment, ou bien connu, et alors le motif du Jugement esthétique est une connaissance, ce qui est contraire aux prémisses de Kant, ou bien senti et connu en môme temps, ce qui est contradictoire avec les fondements mêmes de la philosophie kantienne et même de toute philosophie.

Kant parvient-il à lever les contradictions que nous lui reprochons, en faisant intervenir dans le Jugement esthétique la (inalité? La fonction tout à fait particulière et spéciale que Kant assigne à l'entendement dans le Jugement esthétique consiste, nous le savons, dans ce que Kant appelle, — d'un terme qu'il faut peut-être distinguer, plus qu'on ne l'a fait, du terme qui désigne en allemand le Jugement ([7r/Aez7), — Beurtheilung ou Re flexion, réflexion qui consiste à comparer une représentation donnée au rapport de nos facultés de connaître, c'est-à-dire à rechercher si la représentation est finale ou non pour notre faculté de connaître. C'est « parce que », dit Kant, « cette Analité subjective (^^V pensée avant d'être sentie dans ses effets, que le Jugement (islhé tique appartient, d'après ses principes, aux facultés de connaître supérieures, au Jugement, sous les conditions subjectives et cependant

1. Die Metaphysik der Sitten, Erster Theil, Harteiistein, t. VU, p. 9, note.

universelles duquel la représentation de l'objet est subsumée*. » S'il en était véritablement ainsi, le jugement esthétique serait un jugement logique, mais un jugement d'une espèce très particulière, vu qu'au lieu de subsumer une représentation donnée sous un concept déterminé, il ne le subsume que sous les conditions subjectives et cependant universelles de la faculté de juger enj général.

Si la théorie de Kant était exacte sur ce point, il nous resterai toujours contre lui le recours que nous avons longuement déve loppé tout à l'heure, à savoir que, d'après celte théorie, le juge ment, visant toujours un connaître, ne peut pas être un jugemen esthétique tel que Kant l'a défini au début de sa déduction, à sa voir un jugement dont le motif est uniquement un sentiment Mais, d'ailleurs, nous n'avons pas besoin de ce recours, car h théorie en elle-même nous paraît insoutenable.

En effet, comment la finalité d'une représentation donnée, com ment son appropriation au jeu harmonieux des facultés de con naître se révèle-t-elle à nous? La finalité subjective, formelle d'ui objet est-elle matière de connaissance, est-elle une qualité objee tive de cet objet, perceptible par les sens, déterminable par l'en tendement? Y a-t-il quelque signe, quelque critérium qui nous ap prenne que tel objet est final pour nos facultés de connaître, e que tel autre ne l'est pas? C'est là, en effet, ce que Kant sembli supposer dans le texte que nous avons cité et dans toute sa théori( du Jugement esthétique. Mais en est-il vraiment ainsi, et cett< conception de la finalité n'est-elle pas en contradiction flagrante avec ce que nous savons de la nature de la finalité subjective? « Or, la finalité d'un objet en tant qu'elle est représentée dans \i perception n'est pas une qualité de l'objet même, bien qu'elh puisse être déduite d'une connaissance des objets. Par conséquent la finalité qui précède la connaissance d'un objet, et qui, mêm( alors qu'on ne veut pas se servir de la représentation de cet objei en vue d'une connaissance, est immédiatement liée à cette représentation, c'est là un élément subjectif qui ne peut être un élément de connaissance. Nous ne parlons alors de la finalité de l'objet que parce que la représentation de cet objet est immédiatement liée au sentiment du plaisir et cette représentation même est une représentation esthétique de la finalité ^ » N'avions-nous pas raison de soutenir que la conception kantienne de la finalité subjective et formelle s'oppose absolument à la théorie soutenue tout à l'heure, d'après laquelle la finalité d'un objet sera.it pensée avant de poii-

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