‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 78 sur 137 · Lehmann, loc. cit., p. 350 et · texte numérisé non relu

Lehmann, loc. cit., p. 350 et

et surtout nous n'en faisons pas la fin de ce sentiment d'amour ' Si l'explication que nous venons de donner de l'originalité d sentiment de la sympathie et de son indissolubilité des sentiments égoïstes e^t exacte, on voit immédiatement les conséquences capitales qui vont en résulter pour les sentiments esthétiques auxquels il est temps maintenant que nous revenions. Nous trouvons là le moyen de résoudre définitivement le problème du désintéressement des sentiments du Beau, que nous avons abordé à tant de reprises, sans arriver à nous contenter pleinement. Le sentiment esthétique, réduit à un sentiment de sympathie, l'an tinomie, que tous les esthéticiens ont constatée entre l'intérêt qu'entraîne tout sentiment agréable, et le désintéressement qui est une des caractéristiques nécessaires du sentiment du Beau, s'évanouit. Le sentiment du Beau, comme tout sentiment sympathique, est à la fois intéressé et désintéressé. Il est intéressé en ce sens que, quand nous jouissons de la beauté, nous sentons et le plaisir sensuel du jeu normal et adéquat de nos sens supérieurs, un maximum de stimulation avec un minimum de fatigue, et le plaisir psychique d'un élargissement de notre vie, d'un déploiement énergique de nos facultés intellectuelles, et dès que cette jouissance est nôtre, elle fait partie de notre Moi et nous ne pouvons pas laisser, par conséquent, que d'y aspirer, que de la désirer. Mais d'autre part, il est désintéressé en ce sens que la jouissance que nous éprouvons, nous ne l'isolons pas du sentiment complexe dont elle fait partie, nous ne la recherchons pas pour elle-même, elle n'est pas la fin du sentiment du Beau.

Nous avons maintenant à tirer les conséquences de Tassimilation que nous avons établie entre les sentiments esthétiques et les sentiments sympathiques. Il est évident que les sentiments esthétiques doivent être des sentiments sympathiques d'une espèce toute particulière, d'un ordre spécial, et il nous reste à montrer en quoi cette particularité consiste. Nous nous servirons pour cela d'un concept, dont l'importance pour l'esthétique n'a pas été toujours reconnue ou, tout au moins, qui a été traité d'habitude à la fin de l'esthétique, dans la théorie de l'art, alors que,

l. Hotfding, Psychologie^ p. iJuS, 359, 360, et ISthik^ Leipzig, 1888, cliap. ii, m et iv.

ainsi que l'a montro Vischer déjà dans la Critique de son estliélique des Kritischrn Gnar/e, et surtout dans la dissertation exti'èmement imporlante des Dissertatio/is philosophiques dédiées à Zcller, il doit être placé au début de toute théorie du Beau comme source d'explication véritable des sentiments esthétiques, à savoir le concept du sijmhole. Remarquons tout d'abord que le concept du symbole n'est pas étranger à Kânt, et, qu'au contraire, bien qu'il n'y insiste pas longuement, celui-ci joue dans son esthétique un rôle très important. Kant distingue, nous le savons, entre la représentation schématique et la représentation symbolique : la représentation schématique étant un mode de représentation, qui, par l'intermédiaire de l'imagination, parvient à traduire les concepts apriori de l'entendement d'une manière sensible, et la représentation symbolique un mode de représentation où, étant donné un concept auquel aucune intuition sensible ne peut correspondre et que la i-aison seule peut concevoir, nous parvenons, par l'intermédiaire d'un procédé spécial du Jugement, à représenter ce concept par une intuition dont le contenu n'a aucun rapport avec le contenu du concept représenté, mais dont la règle de réflexion est analogue à la règle de réflexion du concept : c'est ainsi qu'un état monarchique peut éti*e représenté symboliquement par un corps animé quand il est parlementaire, ou par une pure machine quand il est despotique '. Dans sa dernière œuvre, le Mémoire sur les progrès de la métapht/sique depuis Leibnitz et Wolff\ Kant revient sur Je procédé symbolique et en donne une déflnition plus claire. Le symbole d'une idée ou d'un concept de l'entendement, dit-il, est une représentation analogique de l'objet, c'est-à-dire une représentation d'après b;s relations qu'entretient ce concept avec certaines conséquences, et qui sont les mêmes que celles qu'on attribue à l'objet lui-môme avec ses propres conséquences, bien que les deux objets soient de nature entièrement difl'érente : par exemple, les êtres organisés, une montre*. Le symbole étant ainsi défini, nous avons vu que pour Kant le Beau est le symbole de la moralité, et que c'est seulement sous ce point de vue qu'il plaît et qu'il a le droit de prétendre à l'assentiment universeP. On le voit, la portée esthétique que Kant attribue au symbole est extrêmement considérable, puisque le Beau tout entier n'est compréhensible que comme symbole, puisque ce n'est que comme symbole qu'il peut prétendre à

1. Critique du Jugement, llartciistiiiii, t. V, p. 3112 à ;{G."i ; Marni, t. I, p. 3;{:J ii 337. 1. Ueber die Fortschritte der Metaphysik scit Lexhnitz und Wol/f, llartenstciii, t. VIII.

3. Critique du Jugement, Hartciistciii, t. V, p. 3G4 ; Haiiii. t. I, p. 33(1, 337.

runivcrsalih' et à la lU'ccssilé. Mais nous l'avons montré et nous le montrerons encore, celte introduction du symbolisme de la beauté est tout à fait inattendue dans l'estbétique kantienne, et est en contradiclion flap^rante et avec le subjeclivisme et avec le formalisme de la Critique du Jugement. Ce n'est que tout à fait à la fin, au dernier cbapilre de son esthétique, que Kant traite du Beau en tant que symbole, alors que comme nous l'avons dit et comme nous allons le prouver maintenant, c'est au début de toute théorie du Beau que le symbole doit ôtre placé, alors que comme le dit excellemment Vischer« c'est comme une forme universellement humaine, psychologiquement nécessaire, fondée dans l'essence de la fantaisie » que le symbolisme doit ôtre considéré '. Un symbole, en général, — la définition est de Vischer, — est une liaison entre une image et une idée par l'intermédiaire d'un point de comparaison; ou encore, d'après Hegel, une existence, un objet extérieur donné immédiatement à l'intuition, qui n'est pas pris dans le sens qu'il exprime par son existence immédiate, mais dans un sens plus large et plus général ; par exemple, le lion est un symbole quand il signifie, non un animal de proie, mais bien la générosité *. Dans tout symbole, il*y a donc deux choses : d'une part une signification, un contenu, un fond, et d'autre part l'expression de ce contenu, son image, sa forme, et entre ces deux éléments, entre le sens, le contenu, la signification et l'image, il y a nécessairement, — c'est là la caractéristique du symbole, — un désaccord, ce que Hegel appelle une inadéquation, Unangemessenheit ^ qui s'explique par le fait que si la signification, le contenu et l'image s'accordent en un point, — sans cela il n'y aurait pas symbolisme, — d'autre part, l'objet particulier qui symbolise un contenu donné contient bien d'autres qualités que celles qu'il est chargé de représenter : c'est ainsi que, pour nous servir de notre exemple précédent, le lion a bien d'autres qualités que la générosité, si tant est d'ailleurs qu'il soit vraiment généreux 3. La meilleure façon de se rendre compte du symbolisme c'est de songer aux métaphores. Tandis

1. F. Th. Vischer, Kritiscke Wâlder, Neue Folge, t. V, Kriiik meiner Aesthetik, p. 141. Cf. encore sur le Symbolisme, Hegel, Aesthetik, t. 1, j). 377 à 453; Karl Kostlin, Aesthetik, Tiibingen, 18G9, p. 321 à 336 ; H. Lotze, Gesckichte der dtutschen Aesthetik, passim ; Robert Vischer, Ûeber das optiscke Formfjefûhl ^ Leipzig, 1873; H. Siebeck. Das Wesen der aesthetischen Anschanung^ Berlin, 1875; J. Volkelt, Der Symbol-Begnf in der neuesten Aestnetik, lena, 1876 ; F. Th. Vischer, Das Symbol dans les Philosophisrhe Avfmtzi Edouard Zeller zu seinem funfzifijahrigen Doctor-Jvbilàum gewidmet, Leipzig, 1887, et Karl Groos, Einleitung in die Aesthetik, Giesscn, 1892.

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