Critique du Jugement^ Hartcustoin, t. V, p. 21î
1'. Ibid., Harteiistein, t. V, p. 216, 219, 220; Banii, t. h p. 80, Su, 86, 87, 88.
LE SExNTIMENT ESTHÉTIQUE 321
Iraire toute sensation individuelle n'a de valeur que pour celui qui 1 '('prouve. » Or, c'est uniquement ce suffrage universel, relativement à la satisfaction que nous attachons au Beau sans l'intermédiaire du concept, bien plus, c'est seulement la possibilité d'un jugement esthétique pouvant être considéré comme valable pour tous, que réclame le jugement de goût. Et cet assentiment universel, le jugement de goût ne le réclame même pas, postulirt, mais il le suppose seulement chez tous, sinnt an : ce n'est qu'une idée — nous dirions aujourd'hui un idéal — à laquelle nous rapportons notre jugement *.
Jusqu'à présent, bien que nous n'ayons jamais séparé la nécessité de l'universalité, c'est surtout au point de vue de l'universalité que nous avons envisagé, avec Kant,le jugement du Beau. Lorsque, dans « le quatrième moment » du jugement du goût, Kant insiste plus particulièrement sur la nécessité, il fait pour elle des concessions analogues à celles qu'il avait faites pour l'universalité. La nécessité esthétique se distingue à la fois de la nécessité théorique objective et de la nécessité pratique. Quand il s'agit du Beau, il est aussi impossible de reconnaître a priori — comme il faudrait qu'on pût le faire s'il s'agissait d'une nécessité théorique objective — que chacun recevra la môme satisfaction de l'objet que nous appelons beau, que d'exiger — comme quand il s'agit de nécessité pratique — la satisfaction comme une conséquence nécessaire d'une loi objective. La nécessité esthétique n'est qu'une nécessité exemplaire, exemplarisch. Ne pouvant être dérivée de concepts déterminés, elle ne saurait être apodictique, et signifie simplement la nécessité de l'assentiment de tous à un jugement considéré comme exemple d'une règle générale, qu'on est incapable de donner. De plus, cette nécessité n'est que conditionnelle : nous ne pouvons compter sur le consentement de tous que si nous nous sommes assurés que le cas particulier a été exactement subsumé sous le principe commun du goût, et que le sentiment, sur lequel nous avons fondé notre jugement, n'est pas notre sentiment m([\Y\(ii\xQ\,Privatgefithl, mais un sentiment commun, gemeinschaftliches Gefïthl, un sens commun, Gemeinsinn. Ce sentiment commun, ce sens commun, maintenant, sans lequel l'assentiment nécessaire de tous à l'appréciation esthétique d'un objet donné serait tout à fait incompréhensible, nous savons que Kant, après l'avoir affirmé, se demande ensuite s'il existe réellement, ou bien si c'est un principe plus élevé encore de la raison qui nous fait une règle de le rapporter à des fins plus hautes, « de sorte que la prétention d'un jugement de goût à l'as-
1. Critique du Jugement, Harteusteiu, t. V, p. 220 ; Barni, t. I, p. 87 et 88.
sentiment universel ne soit dans le fait qu'un besoin de la laison de produiio cet accord de sentiment, et que la nécessité objective (le raccord du sentiment de cbacun avec le nôtre ne signifie que la possibilité d'arriver à cet accord, et que le jugement de goût ne lasse que proposer un exemple de l'application de ce principe ' » .
Dans la déduction des jugements de goût, Kant revient sur luniversalité et la nécessité du jugement et du sentiment esthétiques, sans d'ailleurs rien ajouter d'essentiel à ce qu'il en avait dit dans rAnalv tique. 11 commence par résumer d'une la(;on très nette leurs ])arlicularités logiques : ils ont tout d'abord une valeur universelle a priori, non pas une valeur logique fondée sur des concepts, mais l'universalité d'un jugement particulier; et ensuite une nécessité qui repose sur des principes a priori, mais qui ne dépend d'aucune preuve a priori, dont la représentation puisse forcer l'assentiment que le jugement de goût exige de chacun. Il constate ensuite que, d'une part, le jugement de goût prétend à l'assentiment universel comme si c'était un jugement objectif, et que, de l'autre, il est impossible de le déterminer par des preuves, tout comme s'il était purement subjectif, d'où il résulte qu'il ne saurait y avoir de principe objectif du goût, mais seulement un principe subjectif, le principe subjectif du Jugement en général. Puis, tirant les conclusions de ces données, il soutient que ce que nous nous représentons a priori dans un jugement de goût comme une règle universelle pour le Jugement, ce n'est pas un plaisir immédiatement uni à une représentation d'un objet donné, mais bien l'universalité de ce plaisir perçu comme lié dans l'esprit au simple jugement sur un objet, et arrive alors tout naturellement à la déduction proprement dite, qui se borne à montrer que le jugement esthétique, étant fondé sur les conditions subjectives de l'usage du Jugement en général, c'est-à-dire sur des conditions subjectives qu'on peut légitimement supposer chez tous les hommes, vu que sans elles la connaissance en général serait impossible, la concordance d'une j représentation donnée avec ces conditions du jugement peut et doit pouvoir être admise a priori et valable pour chacun. L'universalité et la nécessité du jugement esthétique se fonde tout simplement sur la qualité du plaisir esthétique, envisagé comme plaisir de simple réflexion, comme sentiment de l'activité harmonieuse de l'imagination et de l'entendement, de pouvoir être universellement partagé, et il suppose chez nous l'existence de ce sens commun, ou plutôt, comme Kant aurait dû dire, de ce sentiment commun,
1. Critique du Jugement^ Hartenstein, t. V, p. 246; Barui, t. I, p. 129, 130.
dont il a parlé dans l'Analytique et sur lequel il revient plus longuement à la lin de la déduction.
Enfin dans la Dialectique, après avoir affirmé tant de fois que le jugement de goût ne saurait se rapporter à aucune espèce de concept, il accorde tout à coup qu'il ne pourrait nullement prétendre à une valeur nécessaire et universelle s'il ne se rapportait à quelque concept : le concept, fondement de l'universalité et de la nécessité, est le principe général de la finalité subjective de la nature pour le jugement, le concept pur que la raison nous donne du substratum supra-sensible de rimmanilé, qui, étant indéterminable en soi et impropre à la connaissance, ne peut rien nous faire connaître et rien prouver relativement à l'objet, mais qui pourtant donne au jugement, qui reste dans chacun un jugement particulier accompagnant immédiatement l'intuition, une valeur universelle. Ainsi donc, après avoir employé toutes les prodigieuses ressources de sa dialectique à séparer absolument le jugement esthétique du jugement intellectuel et du jugement moral, Kant fonde, en dernière analyse, l'universalité et la nécessité du jugement du Beau sur un besoin de la raison, sur la tâche de faire concorder toutes nos facultés de connaître, que l'intelligible assigne comme but dernier cà notre nature, et conclut que le Beau est le symbole de la morahté, et que c'est seulement sous ce point de vue, en vertu d'une relation naturelle à chacun et que chacun exige de tous les autres comme un devoir, qu'il plaît et qu'il pivtend à l'assentiment universel.
Xïl
Nous nous sommes cru obligé de repi'oduire brièvement les principales assertions de Kant relatives à l'universalilé et à la nécessité du jugement esthétique, bien que nous ayons traité la question à la fin du chapitre précédent. Seulement nous avions fait observera ce moment que cette question, de beaucoup la plus importante de celles dont l'esthétique kantienne nous a imposé l'examen, il nous était impossible de lui donner une solution définitive et satisfaisante avant d'avoir abordé et môme achevé l'étude du senlinjent esthétique. L'une des plus grandes difficultés de la tliéoi'ie de l'universalité et de la nécessité du jugement sur le Beau est en effet la question de savoir pour le(iuel des deux facteurs princil>aux, que Kant dislingue dans ce jugement, il iM'clame cette universalité et cette nécessité. Le jugement eslliélique, avions-nous
(lit, peut (Mre envisagé de deux façons : ou bien c esl un jugement qui esl fondé sur un sentiment,— c'est là, à notre avis, la première et la véritable conception qu'en a eue Kant, et c'est là aussi celle à laquelle nous nous sonunes arrêtés pour notre propre compte — ou bien c'est un jugement qui est fondé lui-même sur un autre jugement, sur la réllexiou, de telle sorte que le sentiment, au lieu de précéder le jugement, ne fait que le suivre, ou du moins dételle sorte qu'il y a deux sentiments, l'un qui précède le jugement et qui n'est pas véritablement esthétique, et l'autre qui le suit et qui est proprement le sentiment du Beau. 11 se pose donc tout naturellement la question de savoir, si c'est pour le jugement ou bien pour le sentiment que Kant réclame l'universel assentiment, le suffrage nécessaire, caractéristique de l'état esthétique.
A la vérité, Kant ne s'est pas toujours très nettement prononcé sur ce point, qui cependant est capital. Il a une tendance, sur laquelle nous avons longuement insisté, à convertir sans nous en rendre compte et sans peut-ôtre bien s'en rendre compte lui-môme, le sentiment en réflexion, et à triompher ensuite, sans y avoir grand mérite, de l'universalité et de la nécessité qu'il obtient. Personne ne conteste que, pour iin jugement, l'assentiment universel et nécessaire ne puisse être réclamé légitimement. Toute théorie de la connaissance est fondée sur l'identité chez tous les hommes des principes de la raison, et si, pour nous, cette identité n'est qu'une hypothèse nécessaire, et si nous croyons qu'on pourrait reprocher à Kant de n'avoir pas reconnu ce caractère hypothétique, même de l'universalité et de la nécessité du connaître, en tout cas la nécessité de l'hypothèse ne fait aucun doute pour personne, si ce n'est pour un scepticisme absolument intransigeant et insoutenable. Mais il ne s'agit pas, dans le jugement esthétique, tel que Kant l'a posé et a eu raison de le poser, de l'universalité et de la nécessité d'un acte intellectuel, d'un jugement. Toute la difficulté et, à notre sens, toute la faiblesse de la théorie kantienne, consiste à avoir réclamé cette universalité et cette nécessité pour un sentiment. Que ce sentiment soit d'ailleurs un sentiment de réflexion ou de représentation, ou qu'il ne soit qu'un sentiment sensible, la difficulté, quoi qu'en pense Kant, reste la même. Tout sentiment, quelle qu'en soit l'origine, que ce soit un sentiment intellectuel on un sentiment moral, reste toujours, Kant l'a affirmé à différentes reprises, sensible, et participe par conséquent à la contingence, à la particularité de la sensibiUté. » Rien ne peut être universellement partagé que la connaissance » c'est là l'assertion kantienne que nous ne nous lassons pas de répéter, vu qu'avec elle s'écroule toute la théorie
de ruuiversalité et de la nécessité du jugement esthétique. Pour être un sentiment de jugement, un sentiment de réflexion, un sentiment de représentation, — Kant a beau varier indéfiniment les termes -— le sentiment esthétique, avons-nous dit dans notre discussion du jugement esthétique, n'en devient pas pour cela une connaissance ou un élément de connaissance, mais reste toujours, immuablement, un sentiment.
Rendons d'ailleurs à Kant cette justice qu'il finit par déclarer avec une netteté qui ne laisse rien à désirer, que ce pour quoi le jugement esthétique prétend exiger l'assentiment universel, c'est bien un sentiment et non pas un jugement, et examinons les moyens par lesquels il compte arriver à démontrer la légitimité de cette prétention. Il commence, avons-nous vu, par atténuer autant que possible le caractère absolu de l'universalité et de la nécessité. Et tout d'abord pour l'universalité Kant distingue entre une quantité esthétique et une quantité logique d'universalité, entre l'universalité subjective et l'universalité objective, et arrive à poser des jugements qui, tout en étant particuliers, ont raison de réclamer l'assentiment universel. Nous sommes là en présence de créations logiques, qui très évidemment ont été inventées spécialement pour les besoins de la cause esthétique que Kant était en train de soutenir. Ni dans la Critique de la Raison pure, ni dans la Logique, nous n'avons enteudu parler de quantité esthétique d'universalité, d'universalité subjective, de jugement particulier prétendant cependant à un assentiment universel. Nous touchons là à un des défauts généraux de la méthode l^antienne sur lequel nous avons insisté longuement dans la critique à laquelle nous l'avons soumise. Kant, on le sait, atTecte un dédain véritablement transcendental pour la psychologie empirique. Toutes les fois qu'il émet une hypothèse et qu'il ne trouve pas dans l'àme humaine des facultés qui puissent l'expliquer, il se contente d'en décréter l'existence. C'est ainsi que sa tliéori(} de la connaissance contient des facteurs psychologiques comme l'imagination productive, les schèmes, la raison pratique, etc., que nul d'entre nous n'a ])u constater en Uii-mème. De même, il crée de toutes pièces, pour les besoins du système, l'universalité subjective, la quanlité esthétique d'universalité. Même un Kantien aussi intransigeant que Hermann Cohen a ti-ouvé insoutenables les fond(Mnents logiques que le maître a donnés à l'inâversalité eslh(''li(iue. Il n'a pas pu ne pas s'apercevoir (|ue la distinclion (|ue Kant a élablie entre YAllf/cmeinhnl et Y Alh/cmcui — on (icnH'in(/uni(//:ril est illusoire, et qu'un jugement, dont le prédicat n'est point lié au concept de l'objet considéré dans sa sphère logi(fue, et qui néan-
moins s'éU'iul à loule la sphère des ôtrcs capables de juger, inadmissible. Il n'y a pas, à côté d'une quantité logique objective, une quantité esthétique subjective, et si les jugements objectivement universels le sont aussi subjectivement, c'est-à-dire si un jugement est valable pour tout ce qui est contenu sous un concept donné, il l'est aussi pour quiconque se représente un objet par ce concept. Les jugements subjectivement universels ou bien n'existent pas, ou bien, valant pour tous ceux qui jugent, ils doivent valoir aussi, comme les jugements objectivement universels, pour tous les cas possibles. Comment, demande avec raison Hermann Cohen, l'universalité des sujets jugeants n'impliquerait-elle pas nécessairement l'universalité des objets jugés? Kant répliquerait à cette objection que Funiversalité logique, objective, ne saurait être attribuée aux jugements esthéliques, parce que ce sont des jugements qui ne concernent point des objets, à quoi nous répondrions qu'un jugement ne concernant point des objets, ne déterminant pas des objets par des concepts, «ne construisant pas des objets, comme objets de l'expérience » est quelque chose d'absolument inconcevable. Ou bien, étant donné qu'il nous est impossible de nous représenter ce que peut être la quantité esthétique d'universalité, le jugement esthétique ne saurait prétendre à aucune espèce d'universalité, ou bien son universalité est de la môme nature que celle de tous les jugements en général, et alors c'est une universalité logique et objective, et le jugement esthétique ne se distingue en aucune façon de tous les autres jugements. Comme le dit encore Hermann Cohen, l'universalité subjective est à première vue — nous ajouterons, nous, qu'il le reste môme quand on y regarde de plus près — un paradoxe ou une trivialité. Car, en tant que pensée, toute universalité est évidemment subjective, mais si cette subjectivité signifie que le jugement ne se rapporte à aucun objet, l'universalité n'est pas seulement sans objet, mais elle est encore inconcevable pour les sujets qui jugent *.
Si nous en venons maintenant à la nécessité, les réserves que nous avons à faire ne sont pas moins sérieuses. Nous avions cru jusqu'à présent, d'après la Critique de la Raison pure, qu'au point de vue de la modalité, les jugements étaient problématiques, lorsque l'affirmation ou la négation est admise comme purement possible, assertoriques, lorsqu'elle est considérée commme réelle, et apodictiques lorsqu'on la regarde comme nécessaire-. Nous apprenons maintenant que la nécessité esthétique, ne pouvant
1. Heniuinn Cohen, Kanls BegrUndung der Aesthetih, Berlin, 1^889, p. 167, 168.
2. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. III, p, 97; Barui, t. I. p. 133.
être (lérivco do concepts déterminés, ne saurait être apodicticfue, mais est seulement exemplaire, exeniplarisch. La nécessité exemplaire est la nécessité de l'assentiment de tous à un jugement considéré comme exemple d'une règle générale. Or, nous savons, et Kant dit en propres termes que cette règle générale il est impossible de la donner, de telle sorte que nous voilà en présence d'une nécessité qui dépend d'une règle, qui elle-même doit être évidemment nécessaire, mais qui nous est inconnue. Mais si la règle nous est inconnue, comment avons-nous le droit de soutenir qu'elle est nécessaire, et combien étrange ne doit pas être la nécessité d'un jugement qui dépend de la nécessité absolument liypolbé tique de cette règle qui nous reste inconnue. En résumé, les objections que nous avons formulées jusqu'à présent se réduisent à ceci. Kant a essayé de distinguer, au point de vue logique, les jugements esthétiques des jugements intellectuels et moraux, et a inventé pour cela toute une série de catégories comme la quantité esthétique d'universalité, l'universaUté subjective et la nécessité exemplaire, qui n'ont jamais existé. Kant ne s'est pas aperçu que la nature logique du jugement reste toujours la môme, qu'il soit esthétique logique, ou moral. Ce qui différencie le jugement esthétique de tout autre jugement, c'est son origine psychologique, c'est sa dépendance du sentiment: une fois rendu, une fois que l'émotion s'est calmée, s'est refroidie jusqu'à se cristalliser en un jugement, toute différence a disparu; le sentiment, de vivace, de bouillonnant qu'il avait été, devient simplement un prédicat logique.
Nous avons supposé, durant toute notre discussion, que le son liment esthétique n'est, comme le veut Kant, qu'un sentiment de réflexion, que le sentiment de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement. Nous allons l'admettre encore, et même nous admettrons pour un instant que la tlièsc de l'universalité et de la nécessité du jugement esthétique que nous venons do critiqnoi' est à l'abri de toute objection, et nous nous demanderons comment s'expliqueraient dans ce cas les profondes divergences do goût qno Kant d'ailleurs n'a jamais songé à contester. Ce qui, d'après Kanl, rend la déduction des jugements esthétiques inliniment phis facile que celle des concepts purs, c'est qu'elle n'a pas à justiller la
328 L'ESTHÉTIQUE DE KANT i
réalité objective d'un concept, vu que la beauté n'est pas un concept d'objet, et qu'elle se borne à affirmer que nous sommes fondés à supposer universellement en tout liomme les conditions subjectives de la faculté de juger que nous trouvons en nous, et que nous avons exactement subsumé l'objet doimé sous ces conditions. Kant ne conteste pas que cette subsumption ne présente de très grandes difficultés, vu que ce n'est pas sous des concepts, comme dans le jugement logique, mais bien sous un rapport qui ne peut être que senti, que nous subsumons dans le jugement estbétique. Toutes les erreurs du goût s'expliqueraient donc par une subsumption inexacte. Or, nous nous le demandons, si la théorie kantienne était exacte, si véritablement il s'agissait seulement de subsumer un objet donné sous des conditions subjectives de la faculté de juger, identiques chez tous les hommes, universelles et nécessaires par conséquent, pourrait-on s'expliquer encore les divergences et les erreurs de goût? Si la subsumption a été faite par nous d'une manière inexacte, ne dépendrait-il pas des esthéticiens et des critiques de la redresser et de nous faire changer de sentiment? Mais, d'autre part, Kant a affirmé avec raison, à plusieurs reprises, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des preuves : que si quelqu'un ne trouve pas beau un édifice, une vue, un poème, mille suffrages peuvent vanter la chose à laquelle il refuse son assentiment intérieur, sans qu'ils puissent le lui arracher; qu'un jeune poète qui est convaincu de la beauté de son poème ne se laisse pas facilement dissuader par le jugement du public ou par celui de ses amis ; que si quelqu'un me lit un poème, ou me conduit à la représentation d'une pièce qui, en définitive, choque mon goût, il a beau invoquer comme des preuves de la beauté de son poème Batteux ou Lessing, il a beau me citer toutes les règles établies par ces critiques, et me faire remarquer que certains passages qui me déplaisent particulièrement s'accordent parfaitement avec les règles de la beauté, telles qu'elles ont été données par ces auteurs et généralement reconnues; je me bouche les oreilles, je ne veux rien entendre ni de principes ni de raisonnements, et j'admettrai bien plutôt que ces règles des critiques sont fausses, que du moins ce n'est pas ici le cas de les appliquer, que je ne laisserais déterminer mon jugement par des preuves apriori, puisque ce doit être un jugement de goût et non un jugement de l'entendement ou de la raison *. Ces textes ne prouvent-ils pas clairement que l'universalité et la nécessité, que Kant revendique pour le jugement du Beau, est impos-
1. Critique du Jugement, Harteustein, t. V, p. 291, 292, 293 : Barni, t. I, p. 207, 210, 211.
siblc, et que toutes les l'ois que nous jugeons du Beau, il entre dans notre jugement un facteur personnel, un élément irréductible d'individualité et par conséquent de contingence, qui est le facteur capital de notre jugement, qui est le sentiment.
Bien plus, un point sur lequel Kant revient avec insistance — les textes que nous avons cités plus haut le prouvent surabondamment — c'est qu'il ne saurait y avoir de règle objective du Beau, de critérium du goût. Or, n'est-il pas évident que s'il s'agissait simplement de subsumer un objet donné sous le rapport de l'imagination et de l'entendement s'accordant entre eux dans la représentation de la forme d'un objet , nous disposerions au contraire d'un critérium du Beau absolument infaillible. Tel objet, dont la forme perçue mettrait d'accord notre imagination et notre entendement, serait beau ; tel autre, qui n'arriverait pas à établir cet état d'équilibre particulièrement heureux et instable entre nos deux facultés de connaître, serait laid. Toute divergence, toute erreur, toute contestation du goût, deviendrait tout à fait inexplicable.
Mais nous ne touchons pas encore avec ces objections au cœur même de la difficulté, bien que nous nous en soyons rapprochés. Pour juger véritablement de la valeur et de la portée de la théorie de l'universalité et de la nécessité du sentiment esthétique, c'est à la déduction du jugement du Beau qu'il faut que nous revenions. Cette déduction repose, nous le savons, sur l'identité chez tous les hommes des conditions subjectives de l'usage du jugement en général, et sur l'identité du sentiment qui accompagne cet usage du jugement. « Pour être fondé à réclamer l'assentiment universel en faveur d'une décision du jugement esthétique reposant uniquement sur des principes subjectifs, il suffit qu'on accorde premièrement, que chez tous les hommes les conditions subjectives de la faculté de juger sont les mêmes, en ce qui concerne le rapport des facultés de connaître qui sont mises en activité avec la connaissance en général, puisque sans cela les hommes ne pourraient pas se communiquer leurs représentations et leurs connaissances, et secondement, que le jugement en question n'a égard qu'à ce rapport, par conséquent à la condition formelle de la faculté de juger, et qu'il est pur, c'est-à-dire qu'il n'est mêlé ni avec des concepts d'objet, ni avec des sensations* ». En dernière analyse donc, la déduction kantienne supposant l'identité chez tous les hommes du rapport entre nos facultés de connaître avec la connaissance en général, du rapport entre l'imagination et renlendement, suppose par là-
1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 299; Barni, t. I, p. 2i
>oo
330 L'ESTnfTIQUE DE KANT
mùmc ridontilé choz tous les hommes des facultés do connattro. dont riiarmonie sentie constitue le sentiment esthétique, à savon l'identité do Fimagination et de rentendemont. Pour que le rap-' port ontro doux facteurs puisse être identique, il faut évidemment que les doux facteurs le soient. L'esthétique kantienne exige donc une stahilité et une fixité de l'imagination et de l'entendoniont, que Toxpérionco psychologique ne justifie en aucune façon. Sans doute, Kant parle toujours du rapport de l'imagination et dol l'ontendement à la connaissance en général, de la tendance vers le" connaître, de la forme générale do tout connaître et de tout jugement. Mais peu importe : que la connaissance soit générale ou particulière, qu'il s'agisse du connaître et du jugement indéterminé ou déterminé, qu'il s'agisse d'une connaissance proprement dite ou d'une simple tendance vers le connaître, les facultés en jeu, l'imagination et l'entendement, n'en restent pas moins des facultés qui varient, non seulement d'individu à individu mais encore chez le même individu, de période de développement à période de développement. Encore pour l'entendement pourrait-on soutenir que tout au moins ses formes essentielles, ses principes généraux, ses concepts directeurs, sont identiques chez tous les hommes, tout au moins chez les adultes des races supérieures. Mais le sentiment esthétique ne dépend pas seulement, ne dépend pas surtout deVen-J tendement. Il résulte des rapports de cet entendement avec une autre faculté qui, elle, ne peut à aucun degré ni dans aucune de ses incarnations prétendre à être identique, ni même semhlable chez tous les hommes. Est-il nécessaire en effet de démontrer combien l'imagination échappe à toute règle et à toute loi, combien selon la race, le climat, le sexe, le milieu historique, elle a varié et elle continue à varier, combien il est impossible de la réduire àl'uni-i formité? Nous avons déjà eu l'occasion d'observer à plusieurs reprises et notamment quand nous avons traité de la théorie doj l'Idéal, que cette variabilité de l'imagination s'explique tout natu-» rellement par le fait que la faculté de créer des images ou plutôt la faculté do modifier le contenu et la combinaison des représentations à laquelle elle se réduit, n'est pas uniquement une faculté intelloctuolle, mais est dans une dépendance extrêmement étroite de notre sensibilité, de notre émotivité. Si nous croyons qu'il est légitime de soutenir, comme nous l'avons soutonU avec quelques psychologues contemporains, que la mémoire elle-même, c'est-àdire la reproduction absolument exacte de représentations antérieurement éprouvées, est en rapport direct avec l'intensité des sentiments qui les accompagnent et qui les ont causées, en d'autres termes, que parmi les innombrables sensations et représentations
qui sont entrées dans notre conscience, et qui toutes tendent à y persévérer, nous ne retenons que les plus fortes, que celles qui nous ont intéressés, à savoir celles qui ont un rapport étroit et direct avec notre bien-ôtre ou notre mal-être physique, intellectuel ou moral, celles, en un mot, qui nous ont causé du plaisir ou de la douleur ; combien cela ne doit-il pas être plus vrai pour Fimagination reproductrice, et surtout productive? Si nous prenons la forme première de l'imagination, à savoir le rôve, nous savons que ce sont surtout des représentations qui nous ont préoccupés à l'état de veille, c'est-à-dire qui ont excité en nous des émotions joyeuses ou pénibles qui viennent nous hanter pendant notre sommeil, et donner le branle aux innombrables séries d'impressions et de représentations qui dorment en nous, et qui, tout en n'ayant aucun rapport avec les représentations ou les sentiments primitifs, viennent s'y agglutiner et constituer les drames fantastiques sans commencement, sans milieu et sans fin, dont sont formés nos songes. Et si nous envisageons la forme suprême de l'imagination, l'imagination artistique, nous avons déjà dit et nous verrons plus en détail lors([ue nous traiterons de l'artiste et de l'art, que là encore c'est l'intensité d'une émotion éprouvée qui est la cause première du travail qui s'accomplit dans le cerveau de l'artiste, que là encore c'est le sentiment qui explique la cristallisation de sensations, d'images et de représentations, qui constitue la création de l'œuvre d'art.
Nous n'ignorons pas que Kant pourrait nous répondre que l'imagination dont nous parlons n'est pas la môme que celle dont il fait un des facteurs du rapport pour lequel il réclame l'assentiment universel. Mais nous riposterions alors en faisant observer que, si Kant parle de temps en temps de l'imagination esthétique, comme si c'était cette imagination productive et transcendentale dont il se sert dans la déduction des concepts purs, la plupart du temps c'est en réalité de l'imagination reproductrice, assemblant les éléments divers de l'intuition en une image une, empirique en un mot, dont il entend vraiment parler, et que si, dans certains passages de la Critique du Jugement, et notamment dans le cliapitre du génie, il déclare expressément que l'imagination esthétique est une imagination productive, ce terme n'a nullement le sens particulier qu'il a dans la Critique de la Raison pure, mais désigne la faculté artistique de créer des images, dont Kant a été le premier à confesser qu'elle varie de nation à nation et d'époque à époque. Par conséquent, il nous semble psycbologiquement inadmissible de réclamer l'idenlilé chez tous les hommes pour le rapport entre l'entendement d'une part et l'imagination de l'autre.
étant donné l'incontestable contingence et la constante variabilité de celle-ci.
Kant, nous l'avons vu, va jusqu'à pivtendrc que sans l'absolue concordance cbez tous les bonimes du lapport des facultés de connaître avec la connaissance en général, toute connaissance serait impossible, que sans elle « les hommes ne pourraient pa^ se communiquer leurs représentations et leurs connaissances. >| Nous avons déjà eu l'occasion d'examiner et de critiquer cette assertion qui, si elle était justifiée, prouverait beaucoup plus que Kant n'a intérêt à prouver, et aboutirait tout droit à la confusion absolue du jugement du Beau et du jugement logique. Si le critérium de la « communicabilité universelle », der allgemeinea MittheUbarkeit, valait vraiment pour le jugement esthétique, toute différence entre l'état esthétique et l'état intellectuel proprement dit s'évanouirait nécessairement. Seulement, cette assertion, Kant ne l'a nullement prouvée. Il n'a jamais démontré que l'universalité et la nécessité de la connaissance dépendît vraiment de l'universalité et de la nécessité du jugement esthétique. Ce serait une étrange et bien hasardeuse entreprise que de fonder la connaissance et l'assentiment universel et nécessaire, que tous les hommes donnent à ses principes, sur l'esthétique. C'est là ce qu'a tenté Schelling, et ce qu'ont prophétisé, dans leurs obscurs fragments, ses amis romantiques, Frédéric Schlegel et INovalis. Mais cette tâche, il était impossible que l'auteur de la Critique de l Raison pure l'entreprît et la menât à bonne fin. Sans doute pou que les hommes puissent se communiquer leurs représentations et leurs connaissances, il faut qu'une certaine concordance règne entre le rapport de leurs images et leurs pensées, entre les paroles qu'ils prononcent et le sens qu'ils y attachent. Encore cette concordance n'est-elle pas absolue. Nous avons tous expérimenté à de certains moments que nous attachons à certains mots un sens que nos interlocuteurs ne parviennent pas à pénétrer, et nous avons tous souffert de cette discordance que nous sentions irréductible. Mais même si nous admettions que ce ne sont là que cas exceptionnels, et que la plupart du temps il règne, en effet, une véritable identité chez tous les hommes entre le rapport des images et la connaissance, entre les paroles et leur sens, il n'en résulterait en aucune façon ce que Kant veut en faire résulter, à savoir l'identité entre nos sentiments esthétiques, et surtout il n'en résulterait pas que cette dernière identité pût servir de fondement à la première. Nous assistons là encore à ce phénomène d'intellectuahsation du sentir que nous avons constaté à tant de reprises dans notre examen de l'esthétique de Kant.
Après avoir employé tant de peine à séparer le sentir en général du connaître, et le sentiment esthétique en particulier du jugement logique, voici que Kant assimile ce sentiment au rapport essentiellement logique qui lie les paroles aux idées, les mots au sens, et quil prétend fonder Funiversalité et la nécessité de la connaissance en général sur l'universalité et la nécessité, non-seulement hypothétique mais encore véritahlement contradictoire, du sentiment du Beau.
Aussi hien avons-nous vu que Kant lui-môme a trouvé sa démonstration insuffisante et que ses positions si laborieusement acquises, il les abandonne successivement les unes après les autres. L'universalité et la nécessité du jugement esthétique , après avoir été affirmée comme un fait si irréfutable que Kant a cru pouvoir la charger de servir de garantie à l'universalité et à la nécessité de la connaissance, ne devient plus qu'une hypothèse, qu'un desideratum de la raison, qu'un impératif. Après avoir fondé le sentiment du Beau sur une universalité et une nécessité dont la nature était identique à celle de tous les jugements en général, qui, par conséquent, n'était plus subjective et esthétique comme il l'avait prétendu tout d'abord, mais bien logique et objective, il a dû s'apercevoir que toute différence entre le jugement du Beau et le jugement logique devait nécessairement s'évanouir. Il a changé alors de tactique et, abandonnant l'assimilation qu'il avait tentée entre l'universalité et la nécessité esthétique et l'universalité et la nécessité intellectuelle, il a eu recours à l'assimilation entre l'universalité et la nécessité esthétique et l'universaUté et la nécessité morale. Sans doute, c'est seulement pour le sublime que cette assimilation est complète, puisque Kant se croit dispensé de donner une déduction de l'universalité et de la nécessité de ses jugements, et qu'il déclare que l'exposition des jugements sur le sublime en constitue en même temps la déduction, parce que « en analysant la réflexion de la faculté de juger dans des jugements sur le sublime, l'on y trouve une relation des facultés de connaître à une finalité qui doit servir a priori de principe à la faculté d'agir suivant des tins, c'est-à-dire à la volonté •• » Mais môme pour le Beau cette assimilation existe, puisque Kant dit en propres termes que c'est un principe non plus du Jugement et de l'entendement, mais bien de la raison, qui nous fait une règle de rapporter le sentiment commun, le sens commun esthétique à uiu^ fin plus haute, que la pi'étcntion du jugement de goût à Fassentiuient universel n'est dans le fait
1. Critique du Jugement, Hartenstoiii, t. V, p. 288; Barui, t. I, p. 203.
qu'un besoin de la raison de produire cet accord de sentiment que la nécessité objective de l'accord du sentiment de chacu avec le nôtre ne signifie que la possibilité d'arriver à cet accord,] si bien que nous ne sommes plus étonnés lorsque Kant, qui aval commencé par séparer absolument le jugement estbétique du jugement moral autant que du jugement logique, le Beau du bien autant que du vrai, finit par affirmer ({ue le Beau est le symbole de la moralité, et que c'est seulement sous ce point de vue, en vertu d'une relation naturelle à cliacun et que chacun exige de tous les autres comme un devoir, qu'il plaît et qu'il prétend à l'assentiment universel.
L'universalité et la nécessité du Beau, de fait indiscutable parce que démontrable, est donc devenue un devoir, un impératif, comme l'est le Bien dans la morale kantienne. Cette forme nouvelle de la théorie est certainement beaucoup plus acceptable que celle que nous avons discutée jusqu'à présent. Il est certain que c'est un besoin essentiel de la raison humaine que de viser à réaliser l'unité dans tous les domaines sur lesquels elle a prise, et, par conséquent, il est naturel qu'elle tente de soumettre à sa loi le domaine du Beau aussi bien que celui du vrai et du bien. Kant observe très justement que « l'on pourrait aisément démontrer empiriquement et psychologiquement par le penchant naturel de l'homme pour la société, qu'il y a plaisir à voir partager l'état de son esprit, même relativement aux facultés de connaître '. » C'est bien de là, c'est bien de la sociabilité qu'il fallait partir, et que nous partirons tout à l'heure, pour expliquer la prétention justifiée ou injustifiée, peu importe, de nos jugements esthétiques à l'assentiment de nos semblables. Seulement ce serait là une explication empirique et psychologique, et nous savons que l'expérience est absolument incapable de rendre compte de l'universalité et de la nécessité véritable. Aussi Kant dit-il que cette dérivation empirique et psychologique ne saurait suffire pour le but qu'il s'était tracé, vu que le plaisir que nous sentons dans le jugement de goût, nous l'exigeons de tous comme nécessaire, comme si en appelant une chose belle il s'agissait pour nous dune qualité de l'objet déterminée par des concepts. Or, comme d'autre part Kant était parti de l'hypothèse que la beauté n'est pas une qualité de l'objet déterminable par des concepts, mais qu'elle n'est rien en soi et indépendamment de sa relation au sentiment (lu sujet, comme, par conséquent, l'assimilation qu'il avait établie entre le jugement eslhétique et le jugement logique
1. Critique du Jugement^ Httfteiisteiu, t. V, p. 223; Barni, t. I, p. 92.
lie pouvait pas im pas lui paraître illégitime, il a recours, à défaut (le la raisou théorique, à la raison pratique, et fait de l'assentiincnt universel exigé par nos jugements sur le Beau, non pas — ce (|ai serait parfaitement légitime — un impératif social, mais bien Mil impératif moral. L'esthétique, dans cette conception, devient tributaire de Féthique, loriginalité de l'état esthétique s'évanouit, et nous voilà ramenés tout droit à cette confusion entre le point de vue esthétique et le point de vue moral, qui avait été un des lieux communs de l'esthétique anglaise et allemande du xviii'' siècle et que la Critique du Jugement était précisément destinée à faire cesser.
Nous pouvons donc conclure que, môme en admettant que le sentiment esthétique n'est bien, comme le veut Kant, que le sentiment de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, qu'un sentiment de représentation et de jugement, Vorstellungs-Urtheihgefûhl, la Critique du Jugement a été impuissante à en démontrer l'universalité et la nécessité dans le sens absolu que Kant prête à ces termes. Or, cette réduction du sentiment du Beau au seul sentiment formel du jugement, nous ne l'avons pas admise, et nous avons à nous demander maintenant ce que devient l'universahté et la nécessité du jugement du Beau, si l'on admet, comme nous l'avons fait, que le sentiment du Beau embrasse et ce que Kant appelle le sentiment de l'agréable — ce que nous avons appelé les sentiments sensibles — et les sentiments associés. Examinons tout d'abord à ce point de vue les sentiments de l'agréable. Kant, nous le savons, insiste avec la dernière énergie sur la particularité de l'agréable. « Quand je dis que le vin de Canarie est agréable, je souffre volontiers qu'on me reprenne et qu'on me rappelle que je dois dire seulement qu'il m'est agréable » et cela ne s'applique pas seulement au goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi à ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles. En fait d'agréable donc, il faut reconnaître que chacun a son goût particulier, le goût de ses sens.
Or, nous allons essayer de prouver que Kant a certainement exagéré la particularité du sentiment de l'agréable, et que Burke, en soutenant au début de son ouvrage sur VOrigine de nos idrcs du Sublime et du Beau, qu'il y a un accord assez général parmi
les hommes sur les choses qui sont naturellement agréables ou désagréables à nos sens, a eu parfaitement raison. Hartmann affirme de môme, qu'en règle générale, les mômes sensations doivent produire les mômes sentiments de plaisir et de peine, et fait observer ingénieusr^ment que le vin de Canarie n'est pas seulement agréable pour moi, et que ce jugement ne manque pas d'une certaine universalité, puisque ce vin coûte plus cher que d'autres, ce qui prouve que le goût public a établi, pour le degré d'agrément que nous donnent les différents crûs, des différences de valeur objective. Aussi bien Kant est-il pris de scrupules et trouve-t-il lui-môme son affirmation par trop absolue. « Nous trouvons cependant, dit-il, que môme au sujet de l'agréable, il peut y avoir un certain accord entre les jugements des hommes, et c'est en considération de cet accord que nous refusons le goût à quelques-uns et l'accoi'dons à d'autres, ne le regardant pas seulement comme un sens organique, mais comme une faculté de juger de l'agréable en général K » Rien de plus juste que cette observation, et il est seulement regrettable que Kant, pour l'illustrer, ne se soit pas servi d'exemples tirés des sens supérieurs, mais que se rappelant sans doute les jouissances que, d'après ses biographes, lui faisaient éprouver les succulents dîners que lui offraient les grands commerçants de Kœnigsberg qu'il aimait à fréquenter, il se soit borné à citer comme plaisirs de l'agréable, au sujet desquels pouvait régner un certain accord, les plaisirs de la table et les amusements qui peuvent les accompagner. Rien de plus juste encore que l'observation qui suit, et dans laquelle Kant soutient qu'en matière d'agréable tout se fait par voie de comparaison, qu'on n'y peut trouver que des règles générales, comme toutes les règles empiriques, et non des règles universelles, et qu'enfin ces sortes de jugements sont relatifs à la sociabilité en tant qu'elle repose sur des règles empiriques. L'observation nous parait si juste que nous ne reprochons à Kant qu'une seule chose, c'est qu'il ne l'ait pas étendue du domaine de l'agréable à celui du Beau, c'est qu'il n'ait pas concédé, qu'en matière de Beau aussi, il est impossible d'arriver à des règles universelles, que, là aussi, tout se fait par voie de comparaison, et que les jugements du Beau, eux aussi, sont relatifs à la sociabilité, en tant qu'elle repose sur des règles empiriques.
Kant accorde donc qu'il y a en matière de plaisir sensible des règles. Ces règles il ne les a pas formulées, et Fechner est le premier esthéticien qui, dans sa « Propédeutique de l'esthétique »,
1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. Y, p. 217; Barni, p. 82.
ait essayé de les fixer. Sa tentative est des plus intéressantes, et les dilïerents principes estliétiques qu'il énumère, les principes du seully de Yaide ou du renforcement, de la liaison du multiple, de la vérité, de la clarté, de Y association, du contraste, de la succession, de la réconciliation, de Vaddition, de Y exercice, de Vaff'aiblissement de F habitude et de la saturation, ont tous une importance considérable. Par malheur, il les énumère sans suite et sans lien, et, de son propre aveu, il ne vise en aucune façon à les grouper et à les systématiser, à découvrir entre eux des rapports de causalité et de subordination, et à les ramener, sinon à l'unité, tout au moins à un nombre aussi peu considérable que possible. Après avoir montré rinsuffisance et de la loi de la liaison du multiple, de l'unité de la variété, qui a été posée par la plupart des esthéticiens du xvui» siècle, et par Kant lui-même comme la loi capitale et, somme toute, unique du Beau, et des deux lois quantitative et qualitative données par Zimmermann, il conclut que de même, qu'en physique, il y a, très probablement, à la place des forces multiples que nous sommes obligés d'admettre, une force unique dont elles dérivent toutes, tout de môme il doit y avoir, en esthétique, une loi unique, fondamentale et élémentaire dont toutes les lois particulières qu'il vient d'énumérer sont des cas particuliers. Seulement cette loi-mère nous l'ignorons, et, quanta lui, il renonce à essayer de la découvrir K Le psychologue danois Lehmann a tenté, dans ses Lois fondamentales de la vie émotionnelle de Vhomme, sinon de découvrir cette loi unique, tout au moins de ramener à des chefs moins nombreux les principes de Fechner. Sans doute, les lois de Lehmann n'ont pas été spécialement cherchées par lui en vue du sentiment esthétique, mais bien en vue de toutes les émotions en général. Cependant Lehmann a parfaitement raison de faire remarquer que les lois valant pour le sentiment en général, doivent tout naturellement valoir aussi pour les sentiments esthétiques. Nous allons donc exposer brièvement les lois empiriques du sentir données ])ar Fechner et systématisées par Lehmann, et nous verrons, chemin faisant, qu'elles s'appliquent aux émotions esthétiques aussi bien qu'aux émotions de tout autre ordre.
Le principe général dont part Lehmann, c'est que le sentiment, le timbre émotionnel de la représentation, est déterminé par la représentation, et varie confoi'niément aux variations de la représentation à laquelle il est lié. D'après cela la variation du sentiment peut dépendre : 1° de l'intensité, 2*^ (bî la durée de la repré-
l. Fechner, Vorschule der Aesthetik, t. I, i». 42 à 49.
senlalion, 3" de rinfliiencc exercée sur la représenlation timbrée émolioniiellonieut par daiitres représen talions, inlliience qui varie selon fjue la représentation linibiMMî émotionnel lenient (;t les représentations (jui la modiiient, sont de nature analogue et concernent des objels difïerenls, selon que la représentation timbrée émotionnellenuMit et les représentations ([ui la modiiient, concernent des objets différents mais sont de nature dissemblable, et selon que la représentation timbrée émotionnellement et les représentations (|ui la modifient concernent le même objet, et enfin 4° de représentations évoquées par l'association.
4° Il est incontestable et incontesté tout d'abord que, pour qu'il puisse y avoir timbre émotionnel lié à une représentation, il faut ([ue celle-ci dépasse ce que Fecbner et Lehmann appellent, d'après la terminologie psychologique de l'école he Herbart, le seuil d'intensité intensive Schwelle. Les représentations trop faibles if exercent aucune influence sur notre sensibilité. Il nous est absolument impossible de discerner, quand nos sensations atmosphériques^ auditives et lumineuses sont extrêmement faibles, si nous éprouvons du plaisir ou de la douleur. Si pour nos sensations gustatives, olfactives et organiques, notre sensibilité est plus aiguë, même dans ces domaines les excitations trop faibles ne provoquent pas de timbre émotionnel. Par conséquent, plus les représentations timbrées sont proches du seuil d'intensité, plus le timbre émotionnel naît facilement. Il faut ajouter qu'une représentation timbrée qui, seule, serait au-dessous du seuil esthétique peut, en s'addilionnant à d'autres qui, elles aussi, isolément, resteraient audessous de ce seuil, parvenir à un degré d'intensité qui le dépasse ' . On peut supposer légitimement que, toutes circonstances égales, la valeur du seuil, pour une représentation constante, est constante, et ne dépend en rien du degré de l'attention que nous prêtons à la représentation, et que, réciproquement, la valeur de ce seuil varie pour dos représentations différentes. Si maintenant rinlensité do la roprésontation dépasse le seuil, le timbre s'accroît dans de certaines limites: toutes les représentations primitivement pénibles produisent, en s'accroissant, un accroissement de peine qui va jusqu'à amener l'évanouissement, tandis que les représentations primitivement agréables no croissent en plaisir que jusqu'à un maximum, pour se transformer, ce maximum une fois dépassé, en peine. Il faut ajouter encore que, quand le sentiment est faible, tout accroissement quelque faible qu'il soit, est senti, tandis que, quand il est fort, un accroissement même considérable n'exerce