‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 83 sur 137 · Lehuiauu, loc, cit., il 182 à · texte numérisé non relu

Lehuiauu, loc, cit., il 182 à

LE SENTIMENT ESTHETIQUE 34i

(luaiUitc ou on qualilé, agissent de telle sorte, que nous prenions conscience de leur ditïérence en tant que différence, l'effet émotionnel qu'elles produisent en nous ne peut pas s'expliquer par la somme des effets particuliers qu'elles produiraient sans la conscience de leur différence, conscience qui produit un effet dépassant et modifiant ces effets particuliers. Nous savons tous combien certains sentiments gagnent ou perdent par le contraste, combien au sortir d'une cbambre cbaude nous sommes saisis par le froid, quelles délices nous éprouvons, après avoir été malades, de jouir du jeu normal de nos organes, combien le blanc nous paraît plus blanc sur un fond noir, le rouge sur un fond vert, etc. Pour tous ces exemples et pour tous ceux que nous poiuTions citer, vaut une loi que Lebmann a formulée comme il suit : un sentiment de plaisir devient relativement plus fort quand il s'oppose à des représentations pénibles ou dont le timbre émotionnel est plus faible que ne l'est le sien, et de même un sentiment de peine devient relativement plus fort, lorsqu'il est en opposition avec des l'eprésentalions timbrées agréablement ou d'un limbre désagréable plus faible que le sien propre. Pour que maintenant la première condition que nous avons posée, d'après Feclmer, puisse se réaliser, c'est-à-dire pour que la différence des sentiments puisse être sentie en tant que différence, il faut d'abord que le contenu représentatif des sentiments soit assez semblal)le pour que la comparaison soit possible, ensuite qu'il concerne des objets, des pliénomènes ou des rapports différents, et enfm, que les timbres émotionnels, liés aux représentations qui modifient la j-eprésentation donnée, ne soient pas d'une intensité telle que le sentiment, qui fait contraste, ne puisse pas se faire sentir à côté de ceux-ci. Il est clair, en effet, que, d'une part, entre des représentations absolument différentes, comme, par exemple, une douleur corporelle et la contemplation d'un tableau, il ne peut pas y avoij' conti'aste, parce qu'il n'y a aucune analogie ; que, d'auli'e part, tant (|ue les représentations particulières paraissent à notre consci(^nce constituer une totalité comme une œuvi'e d'art ou un caractère, et qu'une seule de ces représentations ne s'oi)|)ose pas nettement airv autres, comme, par exemple, une partie d'une anivre d'ai't à d'aulres parties, un trait de cai'actère à d'antres trails de caractère, et qu'enfin quand notre àme est entièrennînt remplie par un scMiliment donné, soit une grande joie, soit luu) grande douleur, nn senliinent contraire ne peut s'y faire joui', toule conscience de conlrasle devient impossible'. Ajoutons encore, coinnu' dfM-nièiv condition

1. Fi'chner, Vorschide der Acsthetik, t. Il, p. lU à 23i, rt Lc!im;iiiii. loc. cil., \\H\ à 20;;.

du contrasta ne valant que pour dos représentations successives, que quand deux représentations se suivent dans la conscience, le contraste ne pourra influer que sur le timbre émotionnel lié à la dernière des deux représentations. En effet, il est évident qu'un élat de conscience qui s'est évanoui ne peut pas être modifié par un état de conscience postérieur.

Les deux autres principiîs de Fechner que nous avons cités plus haut, les principes de la succession et de la réconciliation esthétiques, cvst/trtische Fohjc et œstlwtiscJie Vcrsôhnwig, ne sont que des conséquences de la loi du contraste esthétique et de la loi de la dépendance du sentir de la durée de la représentation timbrée. Pour la première, elle se formule de la façon suivante : si deux ou plusieurs représentations analogues, agréables ou pénibles, différant seulement par l'intensité de leur timbre émotionnel, se suivent, la somme des sentiments de plaisir ou de peine diffère, selon qu'un sentiment de plaisir ou de peine plus faible précède un sentiment de plaisir ou de peine plus fort ou inversement. La plus grande somme de plaisir ou la plus petite de peine qui puisse être atteinte dans les circonstances données, résultera de ce que Fechner et Lehmann, après lui, appellent le mouvement de direction positivp, c'est-à-dire le mouvement d'une plus grande peine à une plus petite, ou d'un plaisir plus faible à un plaisir plus fort, et, inversement, la plus petite somme de plaisir ou la plus grande de peine résultera du mouvement de direction négative, c'est-à-dire du plus grand plaisir au plus petit ou de la plus petite peine à la plus grande. Une foule de phénomènes bien connus s'expliquent par cette loi très importante. Pour les plaisirs, chacun sait que pour arriver à la plus grande jouissance possible, c'est du plus petit plaisir qu'il faiit partir, que, si clans un musée nous commençons par voir une madone de Raphaël, ou dans un concert par entendre une symphonie de Beethoven, un dessin même joli ou un air d'opérette, quelque fringant qu'il puisse être, ne nous causera aucun plaisir. Pour les peines, au contraire, nous avons tous éprouvé qu'une série d'événements pénibles nous affecte d'autant plus que c'est le moins pénible qui apparaît le premier, et que les autres se suivent avec une force toujours croissante, et, qu'inversement, si un grand malheur nous arrive, des peines, qui, à d'autres moments, nous auraient violemment affectés, nous laissent tout à fait indifférents. La légitimité de la loi de la succession semble infirmée par le fait que nous préférons parfois, au lieu de l'ascension lente dun plaisir faible à un plaisir plus intense, aller tout droit au plaisir le plus violent. En effet, dans le mouvement de direction positive, c'est-à-dire du plus petit plaisir au plus grand.

les plaisirs qui précèdent atténuent et émousscnt tout naturellement le timbre de ceux qui suivent, de telle sorte que le maximum, atteint brusquement au lieu de Tôtre progressivement, nous cause, sinon une somme de plaisir plus considérable, tout au moins une qualité de plaisir plus violente et plus aiguë: ainsi un point de vue qui se découvre brusquement à nos yeux, nous cause une sensation de plaisir plus violente qu'un paysage qui se déploie lentement et successivement devant nous. D'après Lebmann, cette exception résulterait tout naturellement de la loi générale delà succession es tbé tique. Pour nous, il nous semble que, dans l'énoncé de la loi, il faudrait tenir compte de l'exception, et ajouter que si la plus grande somme de plaisir est atteinte par un mouvement de direction positive, c'est-à-dire d'un petit plaisir à un plus grand, le degré de plaisir le plus intense et le plus aigu résulte du passage brusque d'un plaisir minime au summum possible du plaisir donné *.

La troisième loi de Fecbner, la loi de la réconciliation esthétique, n'est qu'un cas particulier de la loi de la succession. Si deux ou plusieurs représentations analogues mi-agréables ou mi-pénibles, différant seulement par l'intensité de leur timbre émotionnel, se suivent, la plus grande somme possible de plaisir et la plus petite de peine est atteinte, quand le mouvement, dans sa totalité, a la direction positive et, inversement, la plus petite somme de plaisir et la plus grande de peine, lorsque le mouvement, dans sa totalité, a la direction négative. Plus, en effet, les représentations pénibles ont la direction positive, c'est-à-dire sont groupées de telle sorte qu'elles s'atténuent et s'émoussent mutuellement, plus la somme de plaisir l'emportera sur la somme des peines. S'il ne s'agit que de deux représentations, il faut que la représentation agréable soit la dernière pouj' que le i-ésultat soit agi'éable. Si l'on a toute une série de représentations pénibles et une seule agréable, il faut encore que celle-ci termine la série pour qu'elle puisse être l'cn- Ibrcée par le contraste avec les représentations pénibles. Il y a dans ce dernier cas deux groupements possibles : les sentiments pénibles peuvent se suivre dans l'ordre positif, c'est-à-dire en allant du plus fort au plus faible, et alors ils s'atténuent et s'émoussent, mais le contraste entre le dernier sentiment pénible et le plaisir (pii le suit est très petit. Ou bien les sentiments pénibles se suivenl dans l'ordre négatif, c'est-à-dire vont du plus |)(îlit au plus i'oii, el alors l'effet tolal, en vertu de la loi di^ la succession, est la plus grande somme possible de peine, mais le plaisii* (|ui suit la série

1. Fecliner, loc. cit., t. II, p. 23i ;i 238, et L.'Imi.Min. p. 2():i à 211.

(les sentiments pénibles, est violemment renforcé par le contraste avec ces dernières. Des exemples très Irappants do la loi de réconciliation sont la résolntion d'un accord discordant par un accord harmonieux, et surtout, dans le drame ou dans le roman, nn dénouement heureux venant résoudre tous les malhcuis par lesquels le héros et l'héroïne ont passé. C'est une des ([uestions qui a le plus préoccupé tous les esthéticiens, depuis Aristote jusqu'à Wilhelm Scherer, que celle de savoir comment il se l'ait que dans la tragédie, c'est-à-dire dans une œuvre d'art destinée à nous causer du plaisir, les dramatistes s'ingénient à nous faire assister aux catastroplies les plus effroyables. La loi de la réconciliation esthétique explique tout naturellement cette apparente anomalie. Si la représentation de tout sentiment pénible était exclue d'un roman ou d'un drame, si l'auteur n'opérait qu'avec des sentiments agréables, notre loi nous révèle que les sentiments agréables s'émousseraient et s'atténueraient mutuellement, et que de cette accumulation de plaisir naîtrait fatalement, en dernière analyse, un sentiment pénible, tandis qu'au contraire, dans un drame aussi angoissant que par exemple le roi Lear, une seule scène apaisante, comme la scène du revoir de Cordelia et de son père, prend un relief on ne peut plus saisissant, et nous fait oublier toutes les tortures par lesquelles nous avons passé K

B. Après avoir examiné, dans l'étude de la dépendance du sentiment de représentations étrangères à la représentation timbrée donnée, les cas où la représentation timbrée et les représentations qui la modifient sont de nature analogue mais concernent des objets différents, nous arrivons maintenant aux cas, où la représentation timbrée elles représentations qui la modifient concernent encore des objets différents, mais sont de nature dissemblable. 11 faut distinguer dans cette étude deux cas, selon que les représentations sont simultanées ou successives. Nous commencerons par les représentations simultanées et nous poserons pour elles la loi suivante. Si plusieurs représentations simultanées, de nature dissemblable, sont accompagnées de timbres émotionnels d'intensité différente, c'est en règle générale, à moins que l'attention ne soit dirigée volontairement sur une représentation déterminée, celle dont le timbre est le plus fort qui émerge dans la conscience : un grand chagrin fait oublier des douleurs physiques même violentes, la beauté intrinsèque d'un lied de Schumann ou de Grieg nous fait passer sur le timbre désagréable de la voix qui l'interprète. Si, au contraire, plusieurs représentations simultanées, de nature dissem

1. F.'chnor, loc. cit., t. II, p. 238 à 241, et Lehmann, p. 210 à 213.

blablo, sont accompagnées de timbres d'intensité à peu près égale, il faut distinguer deux cas, selon que le timbre émotionnel est entièrement soit plaisir, soit peine, ou selon que les deux timbres de plaisir et de peine coexistent. Dans le premier cas, il se produit un pliénomène psychologique que l'on a appelé le mélange de sentiments, GefuhhmiscJning ; dans le second, i] se produit ce qu'on pourrait appeler un échange de sentiments, Gefuhhiimtausch. Les exemples de mélanges de sentiments sont aussi nombreux que bien connus : lorsque, dans une représentation théâtrale nous essayons de nous rendre compte de ce que nous éprouvons, nous constatons en nous la présence d'une foule de sentiments agréables résultant de l'éclairage brillant, de la beauté et de la toilette des spectatrices, de la beauté et du costume des actrices, du jeu des acteurs, de la musique, et enfin et surtout de la pièce représentée, sentiments dont aucun, à moins que par un acte de volonté nous ne dirigions sur lui notre attention , n'occupe séparément notre conscience, mais qui se mêlent et se fondent si intimement, qu'il nous est impossible d'en faire l'analyse. Quant à l'échange des sentiments dans lesquels des représentations agréables et pénibles sont données simultanément dans la conscience, il se peut parfaitement que les sentiments de plaisir d'une part et les sentiments de peine de l'autre s'attirent entre eux et forment des mélanges, mais entre les deux groupes de sentiments agréables et de sentiments pénibles, il ne peut s'établir aucune liaison et ils alternent dans la conscience.

Si nous examinons maintenant le cas des représentations successives, nous savons que quand deux représentations se succèdent dans la conscience, ce n'est que la dernière qui peut être renforcée par contraste avec la première, et jamais inversement: il est évident qu'il ne peut pas y avoir de réaction d'un élat de conscience qui n'existe pas encore sur un état de conscience donné. Il s'agit donc de rechercher quelle influence peut exercer un état de conscience déjà évanoui sur un ou plusieurs états de conscience précédents. Nous savons que très souvent un incident futile suffit à produire en nous des mouvements de bonne ou de mauvaise humeur qui peuvent persister très longtemps dans la conscience, et timbrer de façon particulière nos sentiments : c'est là un phénomène que l'on a appelé l'expansion des scnliuKmts. Il semblerait, d'après cela, que tantôt un sentiment peut disparaîtrez avec la représentation qui l'a causé, et tantôt persister isolément dans la conscience. Mais il n'en est rien. Si un état d'àme persiste après l'évanouissement de la représentation primilive, c'est que cette représentation a dû, avant d<' disparaître, produire en nous,

par associalion, tVaulres représentations données du môme limbr émotionnel qui, ou bien persistent dans la conscience, ou biei produisent à leur tour d'autres représentations avec les timbre^ émotionnels correspondauts. De celte façon une représenlatioi peut produire dans la conscience, grâce h cette production constante de reproductions nouvelles, un timbre émotionnel déterminé qui peut agir à son lour de ditTérentes façons sur des représenlations données du dehors et modifier leur timbre, et ce timbre émotionnel sera accompagné, comme toute émotion, de cbangemenis organiques qui eux-mômes sont accompagnés de timbres émotionnels très caractéristiques. Nous arrivons à comprendre ainsi tout naturellement, comment un sentiment peut agir sur des élals de conscience qui lui succèdent, et nous pouvons poser comme loi que, si une série de représentations faiblement timbrées alterne rapidement dans la conscience, les timbres émotionnels n'ont pas d'influence constatable sur les états de conscience qui leur succèdent ; si, au contraire, une représentation timbrée de plaisir ou de peine reproduit d'autres représentations, et, en particulier, des sensations organiques du môme timbre émotionnel, il naîtra une expansion de sentiments, c'est-à-dire les sentiments reproduiti agissent môme après la disparition du sentiment piimitif sur lei états de conscience qui lui succèdent *.

C. Il nous reste enfin à examiner le troisième cas de la dépendance du sentiment de représentations étrangères, où la représentation timbrée et les représentations qui la modifient, au lieu de concerner des objets différents, concernent le môme objet. Là encore, il y a plusieurs moments à distinguer. Nous commencerons par l'examen des timbres émotionnels produits par le rapport de représentations agissant de concert. Jusqu'à présent nous avons trouvé que le timbre de la représentation timbrée ne se modifie d'une façon sensible que si les représentations, qiu agissaient sur celle-ci, sont accompagnées, elles aussi, d'éléments émotionnels. Nons n'avons pas trouvé d'exemple de représentations non timbrées modifiant l'élément émotionnel lié à une représentation. A présent, où nous étudions les sentiments naissant en nous quand la représentation timbrée et les représentations qui modifient celle-ci concernent le môme objet, nous verrons que le rapport réciproque des représentations, abstraction faite de tous les éléments émotionnels dont celles-ci peuvent ôtre accompagnées, peut provoquer à lui tout seul un élément émotionnel, qui peut alors agir de concert avec les timbres liés aux différentes repré-

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